À propos d’Hypnogram de Thurston Moore, extrait de Flow Critical Lucidity (Daydream Library)
Porquerolles / Photo : Sébastien Berlendis
J’avance le départ d’une journée, je quitte à la hâte la maison du Radar à côté du sémaphore dans les hauteurs de l’île de Porquerolles. Depuis le Cap d’Arme, je prends le temps de saluer, comme chaque matin, l’étendue bleue qui s’allonge et scintille —sans doute jusqu’aux côtes africaines. Malgré la lourdeur du sac, je descends en courant les premiers lacets, coupe à travers les champs d’oliviers. Continuer la lecture de « je ferme les yeux »
On est bien avancé quand on dit que Dodi El Sherbini a sorti il y a quelques mois l’un des disques les plus beaux de 2024. La preuve Ave César nous accompagne un peu plus chaque jour, faisant son trou en même temps que le mystère s’épaissit un peu plus autour de sa nature. On tenterait bien de définir cet objet insensé, mais il est bien difficile de le décrypter, notamment à travers des paroles à la poésie folle, mélange de tournures raffinées truffées de mots, comme des résidus de langage urbain publicitaire ultra contemporain, d’argots de réseaux qui citeraient des classiques de la littérature. Une vraie langue pendue personnelle magnifique portée par une sorte de chanson soul qui groove, avec la voix abîmée de gentleman cramé qu’il faut. Continuer la lecture de « Selectorama : Dodi El Sherbini »
On avait rencontré la musique de Pierre Gisèle il y a 3 ans, au détour d’un petit EP bricolé dans le bouillon de culture bordelais aux alentours de Th da Freak – Opinion – Teeth et du label Flippin’ Freaks. Pierre Gisèle, groupe et pseudo à la fois, derrière lesquels Ornella, jeune musicienne, se démenait pour faire connaître sa folk lo-fi habitée par les mots d’ici, super bien envoyés avec des propos tenant à la fois d’un romantisme adolescent et d’une conscience politique intimement chevillée au corps. Elle nous avait fait penser à l’école K Records des années 1990 par cette débrouillardise qui te fait t’approprier plein de styles sans te démonter ou à l’école néo folk (allez, « anti ») du NYC des années 2000, par cette façon nonchalante de chanter tous les sujets de la vie (et même le foot). Continuer la lecture de « Pierre Gisèle va t’aider à t’en sortir »
Bob Dylan sur la pochette de son album « Highway 61 Revisited » en 1965 (Détail)
Profondément dylanophile depuis toujours ou presque (situons la scène primitive, blonde sur blonde, autour de 1970), François Gorin avait, dès les pages de Rock&Folk dans les années 80, maintes fois abordé l’œuvre comme le personnage, mais moins frontalement qu’en contrebande, dans les interstices de textes qui ne lui étaient pas directement consacrés et sur lesquels planait néanmoins souvent son ombre portée. Une approche biaisée ou à revers, dénuée de tout prosélytisme, qui achèvera pourtant de convertir nombre d’entre nous, jusqu’aux plus réticents. Dylan réapparaitra évanescent ensuite dans Sur le rock (Éditions Lieu Commun, 1990 puis réédité aux Éditions de L’Olivier) où le titre du prologue avait déjà valeur d’avertissement : « Don’t look back ». Puis dans les pages de Télérama, notamment au cours d’une longue série, treize à la douzaine, de « Disques rayés ». Au-delà du succès rencontré par A Complete Unknown, le film de James Mangold en salles actuellement, le terrain de l’exégèse dylanesque est désormais à ce point balisé voire miné par une cohorte de thuriféraires, Greil Marcus en tête, qu’apporter sa pierre à l’édifice babélien deviendrait un exercice au mieux périlleux, au pire vain ou voué à l’échec. Il était pourtant écrit que François Gorin devait s’y coller (ou, pour le citer, « Il était dit que j’en arriverai là »). Continuer la lecture de « Selectorama : Bob Dylan par François Gorin »
Martin Circus, à bien des égards, a été frappé de la malédiction du rock français. Si son parcours, des années 60 jusqu’au début des années 80, est singulier, la formation s’est heurtée aux aléas de la perception de la musique électrique en France. Le malentendu ne date pas d’hier, puisque dès les années 50, Henri Salvador, Boris Vian et Michel Legrand (sous les noms d’Henry Cording, Vernon Sinclair et Mig Bike) se moquent de ce nouveau son, n’y voyant qu’une mode passagère. Quinze ans plus tard, Martin Circus aura bien à faire pour s’imposer comme une formation pop sérieuse. C’est finalement un hit mi-ironique mi-pataphysique qui les propulse dans les hautes sphères (Je m’éclate au Sénégal, 1971). Ajoutez y des participations à la mythique série des Bidasses(avec les Charlots, ex-Problèmes et Triangle !) et vous avez les parfaits ingrédients d’un groupe incompris. Après Pierre Vassiliu ou Henri Salvador, Born Bad tente aujourd’hui de réparer une nouvelle injustice, en proposant la compilation Evolution Française, couvrant 16 ans de production du mythique groupe. Guido Minisky (moitié d’Acid Arab) a ainsi sélectionné dix morceaux dans le riche catalogue de Martin Circus. Continuer la lecture de « Martin Circus, Evolution Française 1969-1985 (Born Bad Records) »
La Philharmonie de Paris consacre une exposition au Disco, mouvement au cœur des revendications d’alors jusqu’à aujourd’hui.
Paradise Garage, 1979 (détail) / Photo : Bill Bernstein
Le disco recèle un étrange paradoxe. Ce style, assis chronologiquement entre l’épanouissement grand public de la soul afro-américaine et l’explosion de la House, s’avère toujours autant apprécié, surtout les soirs de nouvel an, que totalement méconnu. C’est d’ailleurs sur cette étrange réalité que les maitres d’œuvres de l’exposition (les commissaires Jean-Yves Leloup, Patrick Thévenin et Marion Challier, accompagnés de Dimitri from Paris pour le décorum vinylesque et l’expertise discographique) ont insisté lors de la présentation auprès de la presse. Sa signification politique et sociale, son hédonisme militant, notamment chez les minorités afro-américaines et LGBTQIA+, se confond avec un certain doute, voire dédain, envers sa signification et sa profondeur artistique. Continuer la lecture de « Jouir pour lutter »
On vous en a déjà parlé à plusieurs reprises, on adore la pop fragile diy, probablement conçue entre la table basse et le canapé et les prestations scéniques désarmantes de Chiens de Faïence. Cette fois, pour célébrer le retour de notre rubrique Jeudi Cover, on les a pris au dépourvu du partage d’une reprise de Brigitte Fontaine. Trois minutes après le postage du titre lundi sur les réseaux, j’ai envoyé un message à Harmonie Aupetit en lui demandant si on pouvait la proposer dans notre rubrique. Réponse immédiate : « Oui grave ! Merci 🥰🥰 ». Voici Il s’en Passe, très jolie balade originalement écrite et chantée par la grande Brigitte et mise en musique par l’indispensable Areski en 2009. Le résultat est plus épuré mais pas moins magnifique, et les voix d’Harmonie, Boris Cuisinier et Malo Vannet s’y mélangent avec grâce et douceur, en contrepoint au piquant des paroles. Tout à fait le genre de choses dont on a fortement besoin ces temps-ci, car oui, Il s’en Passe, chéri. Continuer la lecture de « Chiens de Faïence reprend Brigitte Fontaine »