Stephan Eicher, Poussière d’Or (Barclay)

Je m’en suis rendu compte il y a quelques jours : j’entretiens avec certains artistes – pour la plupart, les artistes qui ont participé activement à mon éveil musical et m’ont ouvert quelques horizons – des relations amoureuses pas si éloignées que cela de celles qui (dés)unissent Ana et Oscar dans la série Los Años Nuevos de Rodrigo Sorogoyen – et si jamais vous ne l’avez pas encore vue, faites-moi le plaisir de vous laisser tenter (ne serait que pour entendre cette chanson-là).

Mais ça consisterait en quoi, ces relations-là ?  La passion comme aveugle des premiers jours, des premiers (é)mois, les habitudes, bonnes comme mauvaises, qui s’installent sans en avoir l’air, les premiers reproches, les liens qui se défont, la séparation houleuse ou silencieuse, les claquements de porte (d’appartement, de voiture, de taxi…),  l’éloignement, le rapprochement, les doutes, les questions, les “et pourquoi en sommes-nous arrivés là ?” qui restent parfois sans réponse évidente. J’ai l’impression donc que ça s’est un peu passé comme cela entre les artistes français (francophones, plutôt) que j’ai commencé à beaucoup écouter vers 1984, héritiers directs des jeunes gens modernes et même frenchy but chic qui pour certains ont réussi cet improbable numéro d’équilibriste que cherchent à réaliser beaucoup d’artistes : allier succès public et critique, célébrer l’union de la popularité et de la crédibilité. Parmi eux, il y eut Étienne Daho et Stephan Eicher – mais aussi Jacno et Daniel Darc), à cette époque où notre éducation était en plein devenir, où l’on s’informait comme on pouvait, où on lisait les mensuels français (et Best plus que Rock And Folk), où l’on se procurait de temps à autres les hebdos anglais, où l’on écoutait Feedback de Bernard Lenoir, où l’on rentrait à l’heure le samedi midi pour ne pas rater Megahertz d’Alain Maneval, et où les soirs de ces mêmes samedis, on privilégiait Les Enfants du Rock aux surboums organisés par les copines et les copains – de toute façon, et ça peut rester entre nous, on n’aimait pas danser et on savait encore moins draguer. À cette époque-là où un clic ne suffisait pas à prendre une claque musicale, ces artistes ont, au-delà d’embellir nos jours comme nos nuits avec des chansons dont on se disait parfois qu’on aurait bien aimé en être les protagonistes, joué le rôle de passeurs décisifs. Et parfois, leurs interviews prenaient autant d’importance que leur musique elle-même – et je garde toujours en mémoire celle de Daho pour Best, deux ou trois pages peut-être, où le chanteur rennais, alors que la Dahomania en était à ses prémices, présentait dix de ses disques de chevet – parmi lesquels un Ricky Nelson, le premier Velvet, l’album de Torch Song ou le Love at First Sight de The Gist – qui allait devebir Paris Le Flore sur Pop Satori.

Stephan Eicher n’était pas en reste et partageait avec son compère français la sortie d’un premier album qui était passé inaperçu – malgré un titre parfait, Les Chansons Bleues, une formule electropop ingénieuse et une reprise de You’ve Lost That Lovin’ Feelin’, rengaine spectorienne popularisée par The Righteous Brothers. Les reprises, justement : Eicher en a fait à ses début presque une carte de visite et ainsi ouvert de nouvelles portes à celles et ceux qui, pourvu d’un peu de curiosité, ont succombé à I Tell This Night, deuxième album porté par la ritournelle synthétique Two people In A Room. Ainsi, parmi les huit chansons du disque, l’artiste suisse poyglotte proposait des versions assez personnelles du Where Did Our Love Go des Supremes (avec Theo Hakola aux chœurs, je crois) et du No Escape de The Seeds – comme autant de passeports pour la découverte d’une autre Amérique, également représentée par In The Ghetto de Presley – une favorite en concert au mitan des années 1980 et jouée entre autres sur la scène de l’Olympia il y a 40 ans de cela, presque jour pour jour) – et Sweet Jane du Velvet, groupe alors en phase de canonisation (coffret vinyles à l’appui) et que l’homme reprenait sur son EP Spielt The Noise Boys dès 1980. Alors, loin du Top 50 (douze semaines de présence pour l’entêtant Two People…), Stephan Eicher évoquait ses influences multiples avant de  raconter aussi ses débuts post-punk (Eisbär de Grauzone, tube undergound et toujours aussi parfait ; son rôle de roadie chez les filles de Liliput et l’amitié avec Klaudia Schifferle).

Et puis, nous avons pris des chemins différents – un peu sans doute par snobisme pour ma part – mais aussi parce qu’Eicher, comme d’autres artistes de sa génération (U2 ou Simple Minds, deux noms qui viennent tout de suite en tête), a remonté le cour des choses et malgré une amitié avec Moondog, s’est mis à un rock un peu gras, porté par des guitares trop bavardes et des cheveux trop longs. Alors, on a rangé les souvenirs au plus profond de sa mémoire – la gomina et la chemise sans manches d’un gars seul sur la scène de l’Olympia, guitare en bandoulière et synthé sur pieds devant un décors signé Philippe Starck – et les quelques disques au plus profond de sa discothèque. La chose était semble-t-il définitivement entendue jusqu’à ce matin de 2007 où l’on reçut aux locaux de la RPM canal historique un album à la pochette aux tons d’antan et conçu entre autres sous la houlette du dénommé Frédéric Lo, un gars que nous tenions tous en très haute estime depuis son rôle majeur dans la résurrection artistique de Daniel Darc – et l’inusable Crèvecœur. Parce que nous fonctionnions comme ça : snob sans doute un peu, mais après tout, peut-être pas si con et désormais prêts à savoir où nos héros de jeunesse en étaient… L’album en question, Eldorado, était un disque fidèle à sa pochette un rien sépia, souvent près de l’os et avec une poignée de chansons plutôt magnifiques, parfaitement représentées par (I Cry At) Commercials, dont la mélancolie atteignait une rare perfection.

À partir de moment-là (et après un hors-série que nous avions pris beaucoup de plaisir à réaliser et pour lequel le principal intéressé avait ouvert en grand sa malle aux souvenirs, de photos et autres anecdotes), on a toujours fait attention aux nouvelles réalisations de Stephan Eicher, bien souvent jalonnées de chansons très belles (La Relève, sur le très fréquentable L’Envolée) ou d’admirables réussites dans une discographie désormais pléthorique, à l’instar de l’album Homeless Songs, paru en 2019 et ambassadeur d’une certaine idée de la douceur et du romantisme porté en bandoulière. Paru dans les derniers soupirs de l’année 2025, Poussière d’Or s’inscrit dans cette même lignée – encore une fois, tout commence par la beauté du titre. Derrière une pochette presque en trompe l’œil – un très joli portait de l’artiste en jeune homme, réalisé par Jean-Baptiste Mondino sans doute vers 1985, pourrait laisser penser que l’homme a décidé de revenir à ses premières amours (boites rythmiques, synthés chics et guitares électriques) –, Eicher et ses nombreux amis déclinent des chansons dans un clair-obscur qui sied à merveille l’intimité de compositions admirables de pudeur. Certes, sur l’entrainant Sauvage Continent, on peine à croire que la similitude entre la boite à rythmes entendue dès l’intro et celle du Enola Gay d’Orchestral Manœuvres In The Dark soit le seul fruit du hasard, mais c’est bien cette mélodie comme une BO d’une fête triste, accompagnée par les mots encore une fois parfaits du fidèle Philippe Djian (“Mais comment deviner / le mal qu’on peut se faire… Mais comment deviner que nous serions en guerre/Qu’il faudrait se quitter/ Ne plus revenir en arrière”), et les arrangements d’une pertinence comme inespérée (ces cordes à discrétion, ce piano en guise de rengaine) qui donnent l’envie d’écouter en boucle la chanson. Plus loin, l’intro à la guitare de Toute la Place évoque les fantômes du Macadam Cowboy et de Fred Neil, le compositeur d’Everybody’s Talking, et c’est un compliment. D’ailleurs, à ce moment-là, le disque a déjà trouvé une place de choix sur la platine, avec ses comptines pour adultes un peu abimés (Je Plains Celui ou Au Dessus Des Blés, magnifiques), ses observations sur le temps qui passe oui et alors sans forcément toucher à l’essentiel (Cheveux Blancs et ses pincements de cordes comme autant de pincements au cœur) et un hymne à l’amour comme un appel Au Secours, en guise de conclusion d’un disque qui affiche avec une élégance épatante sa fragilité, ses questions et sa mélancolie radieuse. Un disque promis à devenir l’un des meilleurs compagnons possibles pour accompagner les crépuscules d’aujourd’hui et demain.


Poussière d’Or par Stephan Eicher est sorti chez Barclay

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