Selectorama : Cyril Moya

Cyril Moya
Cyril Moya, à gauche. Photo : Artistide Saint-Jean

L’activisme vit d’enthousiasme, et Cyril Moya est un activiste discret mais certain, qui consacre l’essentiel de son temps à rendre possibles des disques – sur son label What a Mess! Records – et des concerts – par son travail de tourneur archi-indépendant.
La tendance des artistes avec lesquels il travaille est majoritairement folk mais pas que, favorable au bizarre, un peu hors-sol, complètement hors-modes. Comme on lira plus bas, un étendard parfait du peuple sans drapeau ni frontières dont fait partie Cyril (entre Montréal, Toulouse et Sauve) est la regrettée Lhasa de Sela. C’est dire le niveau d’exigence calme et voyageuse du bonhomme que, depuis un premier concert dans un jardin de Sauve au bord de la rivière, prix libre, buffet dément, cubis de toutes les couleurs, public de 7 à 77 ans, j’ai toujours plaisir à croiser : on avait parlé un peu des professionnels de la profession, et de tous leurs moments bizarres, et on avait beaucoup ri.
Lui a oublié les champs sémantiques de la plainte et du regret. Il aime trop la musique pour avoir le temps de ça.

01. Wendy Rene, After Laughter (Comes Tears) (1964)

Une merveille piochée dans l’inépuisable catalogue Stax. Wendy Rene (Mary Frierson de son vrai nom) n’a publié qu’une poignée de singles au milieu des années 1960, et on doit en grande partie sa redécouverte à RZA qui, trente ans plus tard, a (largement) samplé After Laughter (Comes Tears) sur un titre du premier album du Wu-Tang Clan (Tearz en 1993). Une immense chanson d’amour, totalement désespérée et incandescente, portée par la voix bouleversée de Wendy Rene et l’orgue claudicant de Booker T. Jones. En 2012, l’impeccable label de Seattle Light in the Attic a sorti une compilation réunissant tous ses enregistrements pour Stax/Volt ainsi qu’une poignée de raretés. Indispensable.

02. Françoiz Breut, Le Nord (1997)

J’aime toute la discographie de Françoiz Breut mais il n’y a rien à faire, c’est toujours à son premier album que je reviens, notamment pour cette chanson. Une chanson singulière, de loin la plus longue du disque – huit minutes au bas mot – mais dans laquelle le texte est concentré sur les trois premières. Une chanson bâtie sur peu de choses aussi : quelques notes de clavier, une guitare asphyxiée et aride en quête de liberté, et une batterie qui marche sur la pointe des pieds. Mais surtout, une chanson qui appartient au club très fermé de celles qui semblent avoir été écrites juste pour vous. Une chanson qui dit : « J’avais renoncé au Nord, le Nord qui tout un temps m’avait fait croire qu’il faisait des efforts pour me retenir et ne pouvait plus mentir. » Le nouvel – et septième – album de Françoiz Breut, Flux flou de la foule, est sorti début avril chez Le Pop Muzik.

03. Mariachi Luz de Luna (ft. Calexico), El Cascabel (2004)

Un huapango popularisé au début des années 1940 par Lorenzo Barcelata, et devenu depuis un classique du répertoire mariachi. Il en existe un nombre invraisemblable de versions mais celle de Mariachi Luz de Luna (accompagnés ici par Calexico) est sans doute l’une des meilleures. Voix grandioses, cuivres des grands soirs et pluie vertigineuse de cordes : ne cherchez pas, il n’y a pas grand-chose qui surpasse ça. D’ailleurs, El Cascabel est l’une des 27 pièces de musique sélectionnées en 1977 par Carl Sagan et son équipe pour être envoyées à bord des sondes Voyager I et II, avec Chuck Berry, Blind Willie Johnson et Stravinsky comme compagnons de route.

04. Kickball, Orion (2007)

Un de mes groupes préférés, que j’ai eu le bonheur de programmer une fois. Ce trio formé en 2001 dans l’hyperactive – et souvent passionnante – scène d’Olympia (État de Washington) a sorti quatre albums en pas beaucoup plus d’années, tous formidables. Orion est sur plus le récent, Everything Is a Miracle Nothing Is a Miracle Is, et résume tout ce qui fait de Kickball un groupe à chérir pour toujours : c’est libre, follement inventif sans jamais la ramener, ça donne envie de danser et pleurer en même temps et les paroles sont aussi belles que mystérieuses : “I did all that I could to protect you from harm, tattooed the Great Bear on your arm, blue stars tipping out the blood, so you would know where North was.”

05. Suarasama, Lebah (2008)

Un ensemble à géométrie variable, projet de deux ethnomusicologues de l’université de Sumatra-Nord à Medan. Ce morceau est extrait de leur premier album, Fajar Di Atas Awan (Aube au-dessus des nuages), un enregistrement live réalisé par Jérôme Samuel pour RFI Musique en 1997 mais qui n’a été publié que dix ans plus tard sur Drag City, par des chemins que l’on imagine buissonniers. Contrairement aux apparences, Suarasama n’est pas à proprement parler un groupe de musique traditionnelle, plutôt un creuset où se rejoignent musique malaise, indienne, soufie pakistanaise, moyen-orientale mais aussi guitare primitive américaine, John Fahey en tête. Sur Lebah, on entend principalement un oud, sobrement accompagné de quelques percussions (rebana, daf) et cymbales. Et la voix captivante de Rithaony Hutajulu, parfois rejointe par Irwansyah Harahap, qui dans son mélange de chaleur et d’infinie douceur n’est pas sans rappeler Areski Belkacem période Saravah. C’est une musique fascinante de beauté, à la fois méditative et intense. Un de mes disques d’île déserte.

06. Esmerine, Snow Day for Lhasa (2011)

Je m’étais promis de ne pas inclure dans cette petite sélection de groupes avec lesquels je travaille mais je vais tout de même faire une exception pour évoquer une histoire qui me tient à coeur. Le 1er janvier 2010, Lhasa de Sela s’éteignait à Montréal, après un combat de presque deux ans contre le cancer. La neige a alors commencé à tomber sur la ville, et ne s’est arrêtée que quatre jours plus tard. Ça a beaucoup marqué tout le monde là-bas, au point que quelques temps après, quelqu’un a brodé cette histoire sur de petits morceaux de tissus, et les a accrochés sur tous les arbres de la rue Saint-Viateur. Le troisième album d’Esmerine, La Lechuza, sorti l’année suivante, est un disque qui porte tout entier en lui ce deuil, et notamment sur ce délicat et poignant Snow Day for Lhasa, où l’on retrouve Patrick Watson – autre proche collaborateur de Lhasa – au piano et au chant.

07. Liturgy, Generation (2011)

Devenu quartet en 2008, Liturgy est à l’origine le projet solo d’Hunter Hunt-Hendrix, chanteuse et guitariste transgenre de Brooklyn férue de philosophie. Elle décrit le groupe comme du “black métal transcendantal”, jusqu’à rédiger un manifeste sur le sujet, sous-titré “Une vision de l’humanisme apocalyptique”. Generation est le morceau qui m’a fait découvrir Liturgy en 2011 et, dix ans plus tard, je ne m’en suis pas encore complètement remis. Grayson Currin (de Pitchfork) avait très justement résumé ça à l’époque : “It’s like seven minutes of the introduction to the best rock’n’roll song you know.”

08. Nicky Da B (ft. Diplo), Express Yourself (2012)

À l’heure de choisir une chanson en lien avec La Nouvelle-Orléans, j’ai été tenté d’aller chercher une vieillerie ultra-classieuse : Fats Domino, Dr. John, The Meters, Mary Jane Hooper, on a plus que l’embarras du choix. Mais au fond, je voulais surtout évoquer La Nouvelle-Orléans post-Katrina. Et là, il n’y a pas à tortiller – ou plutôt si – c’est de bounce music qu’on parle. Et ce Express Yourself de Nicky Da B, c’est ni plus ni moins la bounce expliquée aux néophytes : “Express yourself, release the glow, attack the floor and work it low.” Avec en prime un clip dément tourné dans Bywater et le Lower Ninth Ward. Nicky Da B est mort en 2014, à seulement 24 ans. Son unique album, sorti deux ans plus tôt, s’intitule Please Don’t Forget Da B. Prémonitoire.

09. Scout Niblett, What Can I Do (2013)

Avec Scout Niblett, on entre dans un territoire non cartographié et j’ai peur de manquer un peu de mots pour vous en parler. Parce que rien ne me bouleverse plus au monde. Parce que j’entretiens une relation à la limite du masochisme avec sa musique, qui me fait chialer chaque fois mais dont je suis incapable de me passer. Parce que ses chansons sont une porte ouverte – si tant est qu’il y ait encore une porte – sur une douleur et une colère que je ne pourrais pas supporter venant de qui que ce soit d’autre. Cette chanson se trouve sur son dernier album en date, It’s Up to Emma (Drag City, 2013), mais, plutôt que la version du disque et ses beaux arrangements de cordes, j’ai choisi ce live sur l’os – deux guitares, batterie – enregistré pour le site new-yorkais BTR.

10. Kate Tempest, Lessons/em> (2019)

Un nom – Kate Tempest encore à ce moment-là – lu et entendu régulièrement pendant longtemps, mais il aura fallu la sortie de The Book of Traps and Lessons en 2019 pour que je m’intéresse vraiment à son travail. Et je n’ai pas cessé de remonter le fil depuis : ses albums précédents, ses recueils de poésie et ce formidable roman, The Bricks that Built the Houses (auquel la traduction française ne fait vraiment pas justice). Un des disques les plus impressionnants écoutés ces dernières années, dont il n’est pas forcément très simple d’extraire un morceau, parce que construit d’un seul tenant, comme une trame narrative dont Londres serait le principal protagoniste. Et dans le Londres de Kate Tempest, il n’y a pas beaucoup d’occasions de se réjouir : la gentrification a fait son œuvre, le racisme policier est omniprésent, et même les amours sont dans l’impasse. Une photographie aussi glaçante qu’essentielle de notre époque.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *