Queen Of The Meadow – Couple princier

Queen Of The Meadow
Queen Of The Meadow / Photo : Audrey Chapelet

Il est parfois compliqué de poser des mots adéquats sur l’évidence. La beauté radieuse du troisième album de Queen Of The Meadow se révèle plus facilement qu’elle ne se décrit. Les compositions d’Helen Ferguson nourrissent, au fil des écoutes, trop d’impressions contrastées pour que l’on parvienne à en fixer la substance dans une synthèse fixe et bien formulée, un peu à l’image de cette pochette où les postures différentes se superposent. Survival Of The Unfittest apparaît donc comme un album en mouvement, insaisissable. Bien loin, en tous cas, de cette étiquette pop-folk réductrice qui tend pourtant à coller aux basques du duo depuis ses débuts en 2016. Des chansons à la fois limpides et complexes, très intimes et parfaitement pudiques, au diapason de ces arrangements, riches et discrets à la fois, confectionnés par Julien Pras, et qui rehaussent les chansons d’Helen sans les envahir. L’enthousiasme mêlé de perplexité appelait donc un échange avec les principaux intéressés, seuls en mesure d’apporter leurs éclaircissements.

Queen Of The Meadow
Queen Of The Meadow / Photo : Audrey Chapelet


Comment est né votre projet musical commun ?

Helen Ferguson : C’était il y a six ans environ. J’avais vingt-huit ans et j’ai demandé une guitare pour mon anniversaire, sur un coup de tête. Je n’en avais jamais joué avant. J’avais un objectif de départ : apprendre à jouer Speeding Motorcycle de Daniel Johnston. Je voulais juste m’amuser et j’ai quand même demandé à Julien de m’apprendre deux ou trois choses. Je n’avais aucune base et je ne suis pas de la génération tuto. Il m’a donné des cours pendant six mois et ça a été un déclic immédiat. Dès qu’il m’a appris deux accords, j’ai écrit un premier morceau ; quand il m’en a appris un troisième, j’en ai composé un autre. C’étaient de petits morceaux très simples mais j’ai eu un gros coup de cœur pour cet instrument. Un peu après, j’ai dû partir à Paris pour des raisons professionnelles et j’ai été obligée d’interrompre les cours. Quand je suis revenue, je lui ai dit : ” Plutôt que de me donner des cours, est-ce que tu ne pourrais pas plutôt m’aider à enregistrer ? ” parce que j’avais écrit pas mal de chansons pendant cette période. Finalement, la collaboration est devenue plus poussée et Julien m’a aussi proposé des arrangements plus fournis autour de mes chansons.

Tu n’avais vraiment aucune expérience musicale préalable ?

HF : Rien que de très anecdotique. J’avais chanté un peu à l’église, quand j’étais petite. Je m’amusais à faire des harmonies à la tierce ou à la quinte parce que je m’ennuyais un peu pendant la messe. Pendant très longtemps, c’est le seul endroit où j’ai pu chanter. On ne chantait pas dans ma famille, je n’avais pas de groupe. J’aimais bien ça, je savais que je chantais juste mais c’est tout.

Sur ce troisième album, les arrangements m’ont semblé plus amples et plus ambitieux encore que sur les deux précédents. Comment les avez-vous envisagés ?

HF : J’avais des envies de basse et de batterie plus affirmées. Je les ai exprimées à Julien et c’est lui qui a proposé énormément d’éléments nouveaux, notamment au niveau des effets.

Julien Pras :  C’est ce qui était fascinant sur ce disque : on a passé beaucoup de temps à discuter et à travailler sur ces arrangements. J’ai essayé de proposer à Helen des nouvelles textures, des sons qui ressemblent un peu à des cuivres ou des orgues. Au lieu d’utiliser des plug-ins ou des claviers ou d’autres instruments, j’ai utilisé des effets sur lesquels je travaille depuis longtemps et que j’ai développés d’une autre manière, mais dans le même état d’esprit avec Mars Red Sky et qui consistent à empiler des effets avant de splitter le signal en plusieurs fréquences. Cela me permet de créer des sons qui ressemblent un peu à des sons de cordes ou de hautbois mais qui sont, en réalité, un morphing de plusieurs éléments artificiels. Toute proportion gardée, je m’inspire un peu du travail que faisait déjà Brian Wilson à l’époque de Pet Sounds (1966) en superposant un accordéon, des bruits d’ambiances et d’autres instruments différents. C’est quelque chose qui me fascine depuis de nombreuses années, cette manière de travailler avec des techniques différentes sur la manière sonore. Sur certains morceaux de l’album, on entend par exemple des sonorités différentes, qui partent dans plusieurs directions, mais qui proviennent en réalité du traitement d’une seule et même partie de basse.

A l’écoute, cela crée une dynamique très contrastée, au sein des morceaux et même entre les morceaux, entre des conclusions parfois très amples et presque monumentales et des moments plus épurés. On est souvent très loin du folk, en tous cas, je trouve.

HF : Grâce à Julien, j’ai pu faire sur ce disque quelque chose de plus proche de la musique que j’aime et que j’écoute. On me rattache souvent à la scène folk mais je suis vraiment une enfant des années 1990. Quand je lui parlais des sons que je voulais, je lui évoquais des groupes comme Mogwai ou The Cure, ceux que j’écoutais quand j’étais adolescente. J’aimais bien l’idée de créer quelque chose d’hybride. Je n’ai pas envie de m’enfermer dans une seule case même si je sais bien qu’on est très vite étiquetée folk dès qu’on a une guitare acoustique. Je n’ai rien contre le folk mais, pour ces morceaux-là, j’avais envie d’autre chose en tous cas.

JP : Sur certains morceaux, Helen avait envie de batterie. Je lui ai fait écouter les Red House Painters. C’était chouette de rechercher ensemble ce mélange de guitares sèches et de réverbérations, un peu comme dans une cathédrale.

On entend aussi un travail très élaboré sur la superposition des voix qui, lui, s’inscrit peut-être plus dans la continuité des précédents albums.

HF : C’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire et que Julien fait aussi à sa manière dans ses projets solos. En général, j’amène toujours une base, une première maquette avec une guitare et plusieurs voix. C’est le cas, par exemple, pour Dishonorable Discharge où il y avait déjà plusieurs voix sur la maquette. Par contre – et ça, c’est la première fois que ça m’arrive – il y avait plusieurs chansons pour lesquelles je n’avais pas d’idée. Pour Rose Of Sharon, par exemple, j’étais un peu perdue. Dans ces cas-là, c’est Julien qui m’a proposé des chœurs qu’il avait composés. J’étais très contente, bien sûr, puisque c’est aussi quelque chose qu’on a l’habitude de faire quand on joue ensemble sur scène.

JP : J’aime beaucoup imaginer des arrangements de chœurs pour mes chansons et Hélène aussi. Du coup, quand on travaille ensemble, c’est démultiplié !

L’interprétation est parfois très différente d’une chanson à l’autre. Pourquoi ?

HF : Je me suis posée la question aussi. Ce n’était pas une intention consciente mais je crois que ce sont les textes qui vont apporter une émotion et une interprétation différentes. Des morceaux comme Honey ou The King And The Hoe qui sont très intenses émotionnellement pour moi vont forcément susciter une tonalité particulière dans la voix.

JP : J’étais surpris aussi parce qu’on n’en avait pas du tout parlé avant. C’est au moment des prises et surtout du mixage qu’on s’est rendu compte que certaines voix se plaquaient de façon très directe, presque frontale alors que d’autres chansons fonctionnaient mieux avec un doublage. Pourtant, tous les morceaux ont été enregistrés dans les mêmes conditions mais il y a des subtilités dans l’interprétation qui sont apparues en cours de route et qui appelaient ensuite un travail un peu différent au niveau des arrangements.

Cette pluralité des voix se retrouve aussi dans l’écriture. Tu alternes souvent dans les textes entre la première personne du singulier et une posture plus descriptive, en changeant de points de vue parfois à l’intérieur de la même chanson.

HF : Ce n’est pas forcément quelque chose dont je suis consciente sur le moment. En général, je me laisse portée par le processus d’écriture. Mais je m’en suis rendu compte après-coup, pour The King And The Hoe, par exemple : je m’adresse à une personne puis à une autre, je change de perspective. Ça vient peut-être inconsciemment de mon parcours littéraire. Je suis agrégée d’Anglais, j’enseigne la littérature donc c’est possible que j’ai intériorisé sans m’en rendre compte des techniques qui viennent de ce bagage. J’aime beaucoup jouer avec les mots ; c’est vraiment une passion.

La pochette prolonge également cette idée de pluralité.

JP : L’idée est apparue quand Helen a vu un spectacle de danse qui l’avait beaucoup marquée. Elle avait envie de danser avec cette danseuse qu’elle ne connaissait absolument pas.

HF : Oui, alors que je ne danse pas du tout et que je déteste ça, en général.

JP : C’est devenu un clip pour l’album précédent et on a prolongé l’idée pour cette nouvelle pochette. On s’est inspiré du travail d’un photographe bordelais, Pierre Wetzel, qu’on aime beaucoup et qui utilise souvent ce procédé – le collodion – qui permet de superposer plusieurs images dédoublées.

HF : J’ai été aussi très inspirée par ce personnage, Lucia Joyce, la fille de James Joyce, dont j’ai entendu parler un peu par hasard, sur France Culture. Elle a eu un parcours très difficile. Elle a été internée en hôpital psychiatrique à partir de trente ans. Elle n’était pas adaptée au monde, ce que je ressens aussi parfois. Elle voulait être danseuse. J’ai retrouvé quelques-unes des rares photos d’elles qui ont été conservées et qui avait été prises au cours d’une audition. J’ai été vraiment saisie par ces photos. Je me suis plongé dans sa biographie et j’ai eu envie de lui faire un petit clin d’œil avec cette pochette.

Est-ce que le fait d’avoir récemment interprété sur scène des chansons écrites par d’autres – je pense en particulier aux concerts de The Last Detail avec Mehdi Zannad – t’a apporté quelque chose en tant qu’interprète ?

HF : Le fait d’interpréter ces morceaux plus pop et plus solaires composés par Mehdi m’a sans doute donné des envies nouvelles dans l’écriture. Ça m’a aussi permis d’acquérir davantage d’expérience de la scène : j’ai commencé tard et je n’en avais donc pas beaucoup. J’ai adoré aussi le fait de jouer avec un vrai groupe, avec une section rythmique m’a aussi confirmé dans certaines envies.

Il m’a semblé qu’il y avait aussi une thématique très cohérente dans l’album, qui se construit autour des figures de la féminité. A quel moment ce fil directeur est-il apparu ?

HF : Je n’avais pas vraiment d’idée ou de concept de départ. Je ne compose pas beaucoup et quand je compose, je ne réfléchis pas en termes d’album ou de cohérence. J’écris spontanément, sans me demander ce que ça va devenir ensuite. Le thème m’est apparu à la fin : j’avais neuf morceaux et j’avais l’impression que rien ne les reliait les uns aux autres. Je me suis rendu compte, en les réécoutant, qu’il y avait, en fait, un thème assez structurant et j’ai rajouté le dernier morceau, Modesta, quand j’en ai pris conscience. Je n’avais pas prévu de le mettre mais j’ai trouvé qu’il constituerait une conclusion appropriée. Il est inspiré d’une lecture qui m’a beaucoup marquée pendant l’écriture de certains morceaux : L’Art de la joie de Goliarda Sapienza (1994). C’est un roman italien qui a éveillé beaucoup de choses en moi, par rapport à la féminité mais pas uniquement, également sur l’engagement politique. Sur plein de choses en fait.

A ce propos, d’où viennent les photos de femmes qui illustrent l’intérieur de la pochette ?

HF : C’est un peu ma lignée en fait : il y a ma maman, ma grand-mère paternelle, celle qui a l’air de sortir d’Hollywood. C’est l’américaine : on la repère facilement ! Il y a aussi ma grand-mère maternelle, française. Et mon arrière-grand-mère aussi, que je n’ai pas connue mais qui était LA musicienne de la famille. Elle était pianiste alors je me dis qu’il y a peut-être quelque chose qui m’a été transmis grâce à elle.

Certains morceaux – je pense notamment à La Louve, dont la trame de base est presque celle d’une comptine – évoquent l’univers de l’enfance.

HF : C’est quelque chose qui faisait effectivement partie de mes préoccupations quand j’ai composé ces chansons. Pour La Louve, il est plus précisément question de ce moment où l’innocence commence à disparaître. J’ai deux enfants et je me souviens très bien du moment où j’ai vu de l’inquiétude ou de l’angoisse par rapport à l’avenir pour la première fois sur le visage de l’aînée. C’est forcément quelque chose qu’on n’a pas envie de retrouver chez ses enfants. C’est le seul morceau que j’ai écrit il y a longtemps et qui s’adressait donc à mes enfants. D’où le côté comptine qui évoque avec nostalgie ce moment où s’achève l’innocence totale.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement l’enfance qui est évoquée dans les chansons, en fait. Il y a aussi toute une réflexion sur l’enchaînement des générations et la transmission, me semble-t-il.

HF : Oui. Il y a ma propre filiation avec le morceau Honey où j’évoque un lien extrêmement fort avec ma grand-mère. Smother aussi évoque ces liens entre parents et enfants sous un angle très différent et plus conflictuel. Mes filles sont amérindiennes et l’aînée a récemment connu le rite de passage traditionnel de sa tribu. Toutes ces femmes rassemblées autour de ma fille pour célébrer le passage de jeune fille à femme, j’ai trouvé ça merveilleux. Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment mais, après coup, je me suis demandé si le fait d’avoir assisté à cette cérémonie d’initiation ne m’avait pas marqué dans l’écriture. Le fait de voir ces femmes réunies autour de ma fille, cela m’a forcément questionné sur ma propre position, mes origines, ma filiation et mon propre passage.

Queen Of The Meadow
Queen Of The Meadow / Photo : Audrey Chapelet


The King And The Hoe
et Princess Pride – qui font partie des morceaux les plus sombres ou les plus dramatiques – contiennent aussi des références à l’univers du conte.

HF : Ma grand-mère était conteuse, et très bonne conteuse. Elle nous racontait beaucoup d’histoire quand j’étais petite. L’univers du conte a donc beaucoup nourri mon imaginaire. Et j’étais une enfant avec beaucoup d’imagination, très rêveuse. La chanson Moonchild l’évoque très directement. Je partais souvent dans le rêve, j’appelais ça “voyager”. Je planais à deux mille, comme disait ma maîtresse de CE1. Je partais dans ces univers magiques : c’était aussi une manière de m’échapper du réel quand c’était difficile. Il n’y a pas eu que des princesses, bien sûr, dans cet univers de l’enfance. Le conte est une forme qui permet aussi d’exprimer une certaine violence sous des formes métaphoriques ou un peu déguisées. Quand j’ai écrit ces morceaux, j’étais dans un moment personnel où j’avais besoin d’affirmer certaines choses. Il y a beaucoup de choses très intimes qui sont remontées à la surface au moment de l’écriture de ce disque, peut-être même des comptes à régler et ça n’a pas été facile. C’est ce chemin vers une certaine affirmation qui s’exprime dans ces chansons.

Le terme de “survivant” qu’on retrouve dans le titre de l’album est aujourd’hui utilisé pour remplacer celui de “victime“. Est-ce que tu l’as choisi en fonction aussi de ces résonances ?

HF : Oui, c’est un terme plus positif. L’idée est qu’on peut devenir acteur de sa propre survie, mais si on est pas très bien armée et qu’on n’est pas très solide. Il y a des gens qui survivent même s’il leur est arrivé des choses plus difficiles ou qu’ils sont moins armés. J’ai toujours eu l’impression que j’étais moins bien armée, dès ma naissance. C’est quelque chose que je porte, avec laquelle je vis. C’est un titre qui m’est venu dans un moment de grande fragilité et où j’étais entourée de personnes qui étaient toutes dans la survie. J’ai posé un regard avec beaucoup de tendresse sur tous ces gens, dont je faisais partie à ce moment-là. J’ai essayé de rendre hommage à tous ces gens qui n’y arrivent pas toujours, ou pas facilement mais qui continuent d’essayer, de lutter, même si c’est compliqué et qui sont là, vivants.


Survival of the Unfittest de Queen Of The Meadow est sorti chez Only Lovers Records.

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