Écouter Paris Banlieue c’est renouer avec l’énergie de ses douze ans, patiner plein gaz sur un bitume fraichement posé grâce à des semelles en aluminium sanglées à ses Stan Smith, enclencher une K7 de Foreigner dans son walkman Sony, s’échapper dans la forêt tropicale avoisinante pour cueillir des bananes à même l’arbre ou faire couler le liquide puant du durion, laisser dépasser un sein naissant dans sa robe devenue trop petite, inventer une BD pour sa frangine déprimée qui repasse son bac et raconter n’importe quoi aux copines…

Paris Banlieue contient l’immensité d’un tout petit monde, à la fois tendre et punk, qui agit par la seule force de la sincérité et des micros-événements, un mode où chantent de concert Pheobe de Friends, le barde d’Asterix et ce bon vieux Richard Gotainer. A la croisée d’un langage qui quitte l’enfance et se fabrique en ruptures dissonantes et chutes inattendues, Paris Banlieue est un peu biatche, quelquefois vener, toujours sale gosse, définitivement punk dissimulée.
En 2020, le trio de filles d’à peine quinze à seize ans, habillées de tabliers de cantinières-catéchistes, enregistrait Gueuseries, premier album artisanal coloré de nonsense. Leur nom : Paris Banlieue, leur style : un mix de musique folk, pop, punk, menestrel, bricolée et libre. Un style très DIY non sans rappeler Daniel Johnston ou Moldy Peaches pour un album sorti d’abord en cassette grâce au collègue Renaud Sachet sur son label Langue Pendue. Généreux, Renaud leur offre également la couverture du premier numéro de sa revue Groupie. En 2023, le label barcelonais Snap! Clap! Club produit une version vinyle. Le retentissement du disque grandit et se propage de Glasgow chez Monorail Records (Stephen Pastel créateur du label et fondateur du groupe The Pastels choisit Gueuseries comme « album of the month ») jusqu’à Tokyo chez Big Love Records. Les trois donzelles sont même couronnées d’articles dans Libération sous les plumes des chevaliers Olivier Lamm ou J.D. Beauvallet.
Empreint de troubles adolescents, de tragédies du quotidien et de sagesse de vieille fille, le nouvel album, Dans Des Lieux, paru cette année, est à nouveau enregistré par Sylvain Quément, de la station pour enfants Radio Minus, et désormais porté par les labels Snap! Clap! Club, Cartelle en plus de Langue Pendue. Fruit d’un vagabondage musical entamé depuis plusieurs années entre la France et l’Espagne, Dans des lieux réaffirme les goûts et tendances de Clara Pernas, Léonor Pernas et Adèle Duhoo qui déblatèrent des paroles délurées accompagnées d’une guitare de camp scout, d’un piano de famille, d’une trompette fanfaronne, d’amicales percussions et de leur chant choral aux harmoniques instables et aux mélopées impromptues. Elles disent se servir beaucoup de la précieuse application Dictaphone, accumulant et superposant intuitions, moments marquants, expériences et paroles quotidiennes.
Évidemment, sous leurs airs bricolo girl DIY se cachent des arrangements poussés et des références doctes qui parviennent à créer un joyeux paradoxe tout en densité et en fluctuation, navigant entre chanson pop francophone et électricité punk, le sentiment pénible d’être à côté de ses pompes métamorphosé en spontanéité joyeuse et assumée, en plaisir de faire de la musique ensemble. Urgence de dire, de faire, Paris Banlieue trace les contours d’un monde en devenir et pénètrent le langage pour le transformer en jeu d’esprit jubilatoire et très drôle.
Rêveuses, rebelles, poétesses, amoureuses si l’on veut, le trio animé par le même désir d’inscrire leur être dans le monde, et à l’unisson, inscrivent leur expérience musicale et leur entrée dans l’âge adulte avec liberté et maestria, des punkettes en col claudine qui frappent fort à nouveau et proclament que la musique les sauve du néant. Et nous voulons bien les croire.
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