MUSICAL ÉCRAN 2021 : “Talking like her” de Natacha Giler & Adam Briscoe

Le destin de la poétesse folk américaine méconnue Connie Converse mis à jour dans un documentaire.

Connie Converse
Connie Converse

Pour les amateurs acharnés de folk lumineux et d’histoires de l’obscur, l’enquête est plutôt connue. Il y a plus de dix maintenant sortait d’un placard oublié How Sad, How Lovely de Connie Converse, une compilation de démos savoureuses et étranges enregistrées au mitan des années 1950 par l’illustrateur américain et collectionneur invétéré de disques de jazz Gene Deitch, qui, avant d’entamer une longue carrière dans les studios d’animation, s’était épris du talent singulier de Converse, rencontrée, presque par accident, par l’entremise d’un ami tête chercheuse de nouveaux talents. La sortie du disque près de 40 années plus tard eut un retentissement certain dû à la fois au charme incontestable des compositions de Converse, mais également à la découverte de son destin tragique. Déçue par son chemin de vie et par l’impossibilité de poursuivre ses passions, elle décida un beau jour de 1974 de disparaître complètement de la société des hommes. L’aura de mystère autour de cette décision définitive a très certainement teinté pour beaucoup la nature de la fascination pour cette artiste au disque sorti de nulle part qui ne rencontra hélas jamais son public et se retrouva perdu dans les limbes de l’histoire de la musique. Avec ces deux moments de l’histoire en juxtaposition — la découverte et la redécouverte de cette femme —, démarre le documentaire Talking like her de Natacha Giler et d’Adam Briscoe qui tente de retrouver les traces de l’existence énigmatique d’Elizabeth ‘Connie’ Converse.

C’est au milieu d’impressions fugaces de la grille des rues du Village à New York, la grande métropole où Converse avait espéré dans les fifties pouvoir être qui elle était pleinement — bien avant que le quartier ne grouille définitivement de ce qu’on appellera ensuite les singers-songwriters —, que la voix de la documentariste commence à raconter à la première personne la mission qu’est le récit de ce destin extraordinaire que l’on s’apprête alors à (re)découvrir. « Connie où es-tu ? », la question introductive semble désespérée, car que peut-on apprendre de plus aujourd’hui d’une femme qui a délibérément choisi de nous laisser sans réponse plusieurs décennies auparavant ? On navigue dans un premier temps du film parmi les fascinés, subjugués et plein de stupeur comme nous le sommes face à ce destin à la fin volée, louant la qualité unique des harmonies guitare-voix, des compositions subtiles, des textes aux images curieuses et mélancoliques de Converse. Ici, par exemple, on voit Diane Cluck reprendre quelques chansons et raconter l’effet troublant de trouver un miroir dans les mots de Converse ; plus loin, ailleurs, le dramaturge Howard Fishman monte une pièce autour de la biographie de Connie ; encore, ensuite, un florilège de reprises diverses et variées… chacun tente de s’approprier l’histoire ou de faire vivre ce qui n’a pas été aimé au présent. On est ému et interdit à l’idée qu’une perle pareille puisse être restée inconnue. Présentée comme une recluse au cœur et à l’esprit trop intérieur, trop différent du commun de l’époque, le pré-supposé de son avance sur son temps (qui écrivait et composait effectivement ainsi à l’époque ?) semble omettre que Converse était aussi la directe héritière de la lignée des grandes traditions poétiques américaines, qu’elles viennent du patrimoine vernaculaire ou savant. Ces champs restent sans doute à défricher pour les découvrir sous un jour plus « matrimonial », on pense à la relecture de Susan Howe qui permit de sortir Emily Dickinson du carcan étroit d’une poésie de réclusion du féminin — trois femmes d’ailleurs qui partagent en leur cœur profond les paysages des terres puritaines de l’Est américain. Dans la seconde partie du documentaire s’amorce un récit plus intime autour de témoignages des quelques derniers qui l’ont connue de son vivant, témoignages émaillés par quelques extraits d’archives personnelles soigneusement consignées dans une armoire de métal aux aspects de monolithe. C’est dans ces quelques traces de réel que le documentaire s’avère le plus poignant en fort contraste avec les quelques hypothèses et conjectures qui apparaissent comme un peu futiles au regard des secrets que Converse emporta définitivement avec elle. D’ailleurs au travers des ses derniers mots connus, le projet est clair : « Let me go. Let me be if I can, let me not be if I can’t » nous laissant dans le questionnement infini de la poule ou l’œuf : le manque de reconnaissance est-il une cause ou une conséquence ? Devient-on inadapté.e de façon innée ou bien acquise ?

Connie Converse
Connie Converse

Mais retour au présent justicier : au coup d’envoi de la nouvelle passion pour l’œuvre injustement inconnue se trouve David Garland, musicien et animateur de radio new-yorkais, qui, un beau jour de 2004 avec Gene Deitch au micro à ses côtés, découvre pour la première fois la chanson One by One et éprouve une étonnante familiarité à l’écoute de cet enregistrement inédit diffusé pour la première fois au public. L’an dernier, c’est John Zorn qui endossa la cape du justicier en produisant Vanity of Vanities — A Tribute To Connie Converse, une compilation de reprises au générique majestueux (Laurie Anderson, Big Thief, Jeff Tweedy, Petra Haden…) We go walking in the dark… dit la chanson de Converse, et nous sommes nous aussi plongés dans une nuit qui ne résout rien de ce qui aurait pu être et tire les fantômes d’autres autrices-compositrices-interprètes aux disques perdus puis retrouvés (Sibylle Baier), aux carrières abandonnées (Vashti Bunyan) puis célébrées à nouveau (Jackie Shane), aux choix de vie irréconciliables avec les attendus des conventions polies (Sœur Sourire*), aux oubliées qui pourtant furent indispensables à la naissance du merveilleux (Molly Drake), aux rendez-vous manqués avec le succès et le désespoir qui s’en suit (Karen Dalton)… on pense aussi au groupe Fanny qui fait également l’objet d’un documentaire récent** en forme de tentative de résilience face aux oublis de l’histoire. La liste est longue et le sentiment de vouloir rendre justice s’aiguise. Mais comment évoquer ces destins féminins qui n’ont pas rencontré leurs espoirs sans les enfermer dans un récit du misérable, malgré la réalité implacable de ce que chacune a affronté, ou dans des projections de puissance dont les ambitions se voudraient réparatrices ? C’est peut-être les toutes dernières images du documentaire qui s’avèrent les plus fortes et se présentent comme une esquisse de réponse enfin : on y voit Deitch écouter quelques mesures de One by One et être émerveillé comme au premier jour. La tessiture est incroyable et pure, la mélodie nous emmène, c’est ce qu’il nous reste à faire : écouter encore et toujours Elizabeth ‘Connie’ Converse et être heureux qu’un être pareil ait pu, même si trop peu, exister parmi nous, chérir ce simple fait.


Talking like her de Natacha Giler & Adam Briscoe (France/USA • 2020 • 60 min • VF/VOSTFR) sera projeté vendredi 10 septembre à 21h au Cinéma Utopia à Bordeaux.
* Voir le très bon documentaire de Charles-Antoine de Rouvre sorti cette année : Sœur Sourire —Qui a tué la voix de Dieu ?

** Fanny : The right to rock de Bobbi Jo Hart (2021). En projection au Musical Écran le 12 septembre.

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