Pourquoi s’embêter à vous parler des Thugs ? Nous sommes certes sûrement quelques‑un(e)s à nous en souvenir, ou à les considérer comme un insondable mystère. Au même titre que La Souris Déglinguée, leur postérité se révèle ainsi si dérisoire dans la mémoire collective de la Gen Z, pourtant gavée de streaming et d’archives sur YouTube. De tous les groupes sortis du ventre fécond du rock alternatif – vous savez, ce grande fourre‑tout stylistique mais indubitable fait social total, entreposé au cœur des années 80 – les Thugs appartiennent à l’infime pourcentage qui a réussi à rayonner hors de nos frontières, y compris outre-Manche et chez l’oncle Sam.

L’un des rares combos made in France qui peut en effet se vanter d’avoir enregistré sa Peel Session (en 1987, ce qui était encore plus rare), et d’avoir été signé sur Alternative Tentacles, le label de Jello Biafra, sauveur suprême des Dead Kennedys, ou chez Sub Pop, le label qui a découvert Nirvana (dont ils ont assuré une première partie en Suisse). Ils étaient calibrés pour devenir les Daft Punk du rock français. Les Thugs chantaient en anglais, tout était minimaliste, sans posture. Mais nous ne sommes pas un pays de rock : nous sommes celui de Kyo et des BB Brunes, trop de panachés et de coke bio, mes amis.
Formé dans la capitale de l’Anjou (leur set commençait souvent ainsi : « Bonsoir, on s’appelle Les Thugs, on vient d’Angers »), cette équipe quasi familiale était composée d’Éric Sourice (chant, guitare), Thierry Méanard (guitare), Christophe Sourice (batterie), Pierre-Yves Sourice (basse) et Gérald Chabaud (premier bassiste). Révélés sur le mythique label Gougnaf Mouvement du sieur Rico Maldoror, le groupe grapille rapidement des chroniques élogieuses dans Maximum Rocknroll aux États-Unis ou Sounds en Angleterre.
Ces bons garçons « next door » (fans de foot et du SCO, qui plus est, à une époque où l’infamie de la beaufitude entachait encore l’honneur populaire du ballon rond dans l’Hexagone) vont s’affirmer comme l’une des composantes les plus atypiques du rock alternatif qui éclate l’ennui de la France à la fin des années 80 (et effraie le journal de 13h d’Yves Mourousi). Leur style et leurs influences (Dead Kennedys, Hüsker Dü, Buzzcocks, Sonic Youth) les éloignaient formellement des disciples de Sham 69 ou des Clash (Bérus, The Brigades) ou Crass (Haine Brigade) qui hantaient les vinyles et les squats. Qualitativement, seuls les Hot Pants dans le pur registre fifties ou les Washington Dead Cats pour le côté psychobilly leur arrivaient à la cheville. Ils auront pourtant toujours l’esprit de clan ou de famille pour cet étrange aréopage générationnel. Christophe Sourice produira, en outre de ceux des Thugs, plusieurs autres formations, plus ou moins dispensables, tels Les Rats, Parabellum ou Les Sheriff.
Leur son et leur attitude attirèrent donc l’attention – ultime consécration – de Jello Biafra himself, le démiurge californien du punk hardcore. Il assure la diffusion de leur disque sur son label Alternative Tentacles. Ils ont l’honneur d’enregistrer une splendide reprise de Moon Over Marin, parue sur Virus 100, un disque hommage aux Dead Kennedys publié pour les 10 ans du label, où ils côtoient dans le tracklisting Faith No More ou Sepultura.
En 1991 paraît leur œuvre maîtresse IABF – International Anti-Boredom Front –, en plein « première » guerre du Golfe (d’où le titre Stop the war). L’histoire bégaie, pas la bande-son. Avec en guise d’apothéose le titre I Love You So, dont nous imposerons la diffusion, en pleine crise du Covid, à ce brave Nicolas Prat lors d’un passage sur la Tsugi Radio. Il nous a sûrement pardonné. Autre titre phare : And We Kept on Whistling, et sa ligne de basse aussi hypnotique que sur A Forest des Cure ou Ceremony de New Order.
Les dix titres d’I.A.B.F. furent enregistrés en une dizaine de jours, mix compris, dans le Nord de l’Angleterre au studio The Live House, en compagnie de Steve Whitfield, qui bossera ensuite avec The Cure sur Wish (1992), entre autres. Nous sommes en effet bien loin des concerts à l’Olympia de Ludwig von 88 avec les Casse-Pieds en première partie.
La postérité des Thugs demeure malheureusement apocryphe, surtout en France. Miossec voit en eux les rares précurseurs d’une reconnaissance internationale de la scène tricolore. Virginie Despentes, activiste devenue archiviste fidèle du rock alternatif, les cite dans Vernon Subutex – elle a même signé la préface du livre qui leur a été consacré Les Thugs – Radical History, publié au Boulon. Enfin, il faut citer un proche en la personne du journaliste David Dufresne, qui oscilla un temps entre le label Bondage et ses chroniques dans Best, avant d’être à la pointe (de son stylo) de la dénonciation des violences policières. Et votre humble serviteur.
IABF par Les Thugs est sorti en 1991 chez Alternative Tentacles / Vinyl Solution / Bondage Records