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#33 : The Jesus and Mary Chain, April Skies (Blanco Y Negro, 1987)

The Jesus and Mary Chain, à ciel ouvert.
The Jesus and Mary Chain, à ciel ouvert.

L’après-midi du samedi ne nous y avait pas vraiment préparé. A peine une annonce discrète, qu’on omit de prendre en compte. Puis le ciel s’est chargé d’un coup et d’un gris métal, lourd et profond, sans pour autant totalement congédier le soleil qui veillait en retrait. Il s’est ouvert en deux, sans brutalité, laissant s’échapper une pluie tiède, limite tropicale, que sans le savoir on appelait de nos vœux. Happy when it rains. Rivalisant avec les nuages, la lumière était dense et électrique, déterminée à régler son intensité sur le White Light White Heat qui s’échappait des enceintes. Ca n’a pas duré, comme de bien entendu. Un arc-en-ciel est apparu, furtif, et la parenthèse s’est refermée. On sait que temps est détraqué, on nous le répète à longueur de journée. Le bleu du ciel, en avril, ça fait des lustres qu’on ne l’a pas vu comme tel. Jamais on n’a été autant bronzé si tôt dans l’année, vieux garçon de plage bedonnant, assigné à résidence.


Le temps en avril 1987, quel était-il ? Assurément moins clément, mais là aussi, hier comme aujourd’hui, du temps passé à attendre. Les annonces n’émanaient pas de Météo France, mais plutôt du NME, et effectivement ce printemps-ci, April Skies s’est avancé en éclaireur pour annoncer la sortie, quelques mois plus tard, de l’album qui allait succéder à Psychocandy, un disque tombé du ciel qui était devenu la clé de voûte de mon univers musical.

Je me souviens parfaitement du jour où j’ai entendu pour la première fois The Jesus and Mary Chain. Just Like Honey, un samedi de septembre 1985, les cours n’avaient pas encore repris et Olivier l’a joué au cours de sa tranche radiophonique hebdomadaire, Les Turbulences, que je n’allais pas tarder à rejoindre.
Nos aînés avaient eu le Velvet Underground, puis les Stooges. D’autres ont vécu en direct Joy Division, de la naissance au trépas. Immédiatement j’ai senti qu’enfin j’assistais à l’éclosion d’un groupe de cette trempe. Je n’avais, en tout état de cause, jamais entendu ça. Pas comme ça, avec une telle évidence. La caisse claire malingre, la voix trainante, comme opiacée, les chœurs féminins célestes dans le dernier tiers, et surtout ce grillage de guitares et de feedback qui enserrait le tout. Dans Libé, Bayon employait l’adjectif goudronneux, et sur les ondes – avec Olo on passait le titre, puis d’autres ensuite, chaque semaine – on se plaisait à surenchérir, évoquant des Ronettes mazoutées, victimes consentantes d’un Amoco Cadiz sonique, et autres bêtises de cet acabit.
Paru en novembre, Psychocandy fut mon chemin de Damas, ma conversion au bruit comme à toute la simplicité pop tapie sous la grêle saturée. Associer Sonic Youth aux Shangri-Las, mixer Beach Boys et Einstürzende Neubauten était devenu un jeu prisé à la radio. Si j’écoutais l’album en permanence, je n’étais pas non plus avare de projections. Les photos du groupe, sur la pochette intérieure de l’album, puis glanées dans la presse anglaise, exerçaient une fascination difficile à feindre. Nos oripeaux noirs réapparaissaient, des tentatives capillaires à la Roger McGuinn frisaient le ridicule. Je passais tout l’hiver à surfer sur la fuzz plutôt que de lire Deleuze. 86 arriva, avec sa cohorte d’épigones qui nous passionnaient tout autant, et nous firent nous ruiner en 45 tours. Les frères Reid enregistrèrent le Some Candy Talking EP (une merveille, pas loin d’être leur sommet) et posèrent seuls sur les pochettes, précipitant l’éviction de Bobby Gillespie reparti à Glasgow pour se consacrer à Primal Scream.
Au printemps 87, quels que soient les territoires annexés par les Pastels et My Bloody Valentine sur notre carte du Tendre noisy pop, le JAMC nouveau était attendu comme le messie.

– Tu disais ?

S’ils n’en sont pas encore à sampler Roxanne Shanté (comme ils le feront un an plus tard avec Sidewalking), les frères Reid déroulent April Skies en mariant Bo Diddley beat et autoroute Motorik estampillée Neu! (sur la version double 45 tours, c’est Can qu’ils honorent, en reprenant l’hallucinogène Mushroom – Psilocandy ?), le type de rythmique hybride dont ils vont se faire les champions. Pour la pochette, l’esthétique VHS et tube cathodique perdure, Jim Reid s’étant employé à photographier l’image d’un crucifié dégainant son flingue en plein cagnard, un plan extrait de The Jesus Trip, obscur film de bikers réalisé en 1971. En revanche, les avalanches de feedback ont fondu comme neige au soleil, et le titre oscille en permanence entre hymne printanier et exploration de territoires plus sombres, sur un texte non dépourvu de fulgurances – Making love on the edge of a knife / And the world comes tumbling down.
A la fin de l’été, Darklands, l’album, viendra merveilleusement synthétiser cette dichotomie, même si ce sont les titres inhumés et pluvieux qui ont nos faveurs, Nine Million Rainy Days en tête – As far as I can see / There is nothing left of me / And all my time in hell / Was spent with you, on n’a jamais trouvé mieux pour s’échapper d’une histoire d’amour délétère.
April Skies atteindra la 8ème place des charts anglais, propulsant The Jesus and Mary Chain en couverture de Smash Hits. Pour autant les frères ne se privaient pas sur scène de faire un boucan de tous les diables (ou, comme à Toronto, d’exploser des types à coups de pied de micro) et nous furent nombreux un soir d’octobre 1987 à quitter l’Elysée Montmartre les tympans meurtris.

Le 20 mai prochain, The Jesus and Mary Chain devaient reprendre Darklands en ouverture de la Villette Sonique. On sait désormais qu’il n’en sera rien. Si les ciels d’avril maintiennent leur cap bleu, l’humeur, elle, s’est définitivement assombrie.

2 réflexions sur « #33 : The Jesus and Mary Chain, April Skies (Blanco Y Negro, 1987) »

  1. Cette jolie photo me rappelle que lorsque j’ai découvert Darklands, à 16 ans, en même temps que Green de R.E.M., j’imaginais ces groupes jouer ces chansons en pleine nature, au milieu d’un champs ou d’une prairie, guitares basse batterie sur des amplis branchés à même la terre.
    En cette époque où les synthés étaient rois, je voyais là un antidote terrien, aérien, bruyant et naturel. Le simple son du rock, comme la terre retournée, labourée, touillée (j’étais aussi fasciné par Murat, mon double maudit).
    J’aimais aussi l’odeur d’après la pluie, dans cette campagne proche des terres froides d’Isère. Happy when it rains, que disaient les corbeaux.
    Depuis, j’ai appris à m’abandonner de nouveau aux plaisirs des sons synthétiques. Comme Jean-Louis.

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