Johanna Samuels, Excelsior! (Basin Rock/Mama Bird)

Johanna Samuels excelsior!C’est toujours un ensemble de sentiments complexes que celui qui a trait à l’intimité. Davantage encore lorsqu’il s’agit d’en restituer les nuances en chansons. Comment, en effet, exposer publiquement ce qui relève du plus profondément privé sans en détruire – dans l’instant – la substance ? Le premier album de Johanna Samuels s’intitulait déjà Double Bind (2014) et, en matière d’injonction contradictoire, celle à laquelle se confronte une fois de plus la songwriter californienne ne semble pas plus simple à résoudre sept ans après. “Juste avant d’enregistrer cet album, j’avais l’impression d’être plus que jamais éloignée de moi-même”, racontait-t-elle récemment.

Johanna Samuels
Johanna Samuels

Pour résorber l’ampleur de ce décalage, il est sans doute tentant de s’en remettre à des traces, des conventions musicales qui peuvent entretenir l’illusion des médiations supprimées, d’un contact devenu plus immédiat grâce au dépouillement. Se tourner vers les mirages de l’authenticité folk ou du récit confessionnel à la première personne : parfois cela fonctionne, souvent moins. Cette piste, on craint quelques instants d’avoir à la suivre en lisant le récit officiel de la genèse d’Excelsior! – le titre inspiré par ce grand-père récemment décédé ; l’enregistrement en plein hiver, dans les confins enneigés au Nord de l’état de New-York, où se trouve le chalet du producteur Sam Evian, reconverti en studio. On soupire. L’histoire est trop usée, non pas pour qu’on soupçonne la sincérité de celle qui la raconte, mais plutôt pour qu’on puisse espérer que ces déclinaisons contemporaines du mythe de la réclusion inspirée engendrent encore de grands albums. Comme si, par la magie de la capillarité, les qualités rustiques du bâti allaient imprégner les chansons qui s’y enregistrent.

Heureusement, l’écoute balaie toute forme de scepticisme blasé. Heureusement, comme tous les psychologues compétents, Johanna Samuels sait bien que, lorsqu’il est impossible d’obéir sans désobéir, la seule solution réside dans la pratique salutaire du décalage ou de la fuite. Se détourner de soi pour mieux y revenir : c’est ainsi qu’elle a choisi de cheminer sur une voie détournée mais désormais royale. Dès les premières mesures, l’essentiel est presque déjà acquis : la mise en son remarquable nous plonge au beau milieu de ces chansons et dissipe donc nos craintes préalables de demeurer spectateur du dévoilement. Chaque instrument – il y en a peu, juste ce qu’il faut : une basse, une batterie, une guitare (parfois slide) et un orgue – résonne à l’unisson de cette honnêteté directe qui s’empare de la voix de Samuels. Les inflexions sont nuancées mais le ton reste toujours sobre et clair. On songe souvent à Aimee Mann, pas seulement pour l’interprétation mais aussi pour cette capacité à convoquer, sans ménagement, dans l’écriture, des interlocuteurs réels ou imaginaires qui servent tour à tour de miroirs ou de punching-balls pour mieux extérioriser le plus enfoui. A cet égard, l’autrice possède un sens de la formule percutante – “I hope that you loved me before I was at my best” ou “I want to be alone/ More than I want to be alone with you”- qui se démarque des généralités insipides ou des tropismes convenus. A l’instar de Mann, elle convoque également une galerie de personnages – entre portraits de vie et confessions projetées – qui entretiennent à la fois la cohérence et la diversité d’un propos qui ne cesse de s’enrichir à chaque chanson : Cathy, l’amie perdue au terme d’une bataille trop inégale contre la dépression ; Julie inspirée par les souvenirs déjà anciens d’une relation mère-fille en fin d’adolescence. C’est par ces biais pertinents que Samuels parvient à partager le plus essentiel. Et à composer un très bel album de traine – comme ces ciels où les lueurs solaires prometteuses se dessinent, encore instables, après le passage des orages et du froid.


Excelsior! de Johanna Samuels est disponible chez Basin Rock/Mama Bird.

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