« J’avais envie de réfléchir à des instruments nouveaux pour une nouvelle forme de musique. »

Rencontre in situ dans l’atelier de Léo Maurel, fabricant de vielle à roue, entre autres.

Léo Maurel / Photo : Marie Lagabbe
Léo Maurel / Photo : Marie Lagabbe

Fin du mois d’août, je prends ma Berlingo, direction Dangolsheim pour enfin rencontrer in situ Léo Maurel, artisan au service de musiciens bien connus de par chez nous, de Yann Gourdon (France) à Stephen O’Malley (Sunn O)))), en passant par Kali Malone ou Clément Vercelletto et son Engoulevent. Au volant en cet après-midi agréable, je repense à ma collègue de médiathèque Sandrine qui avait invité Léo il y a une dizaine d’années à son animation L’heure instrument : le luthier était venu présenter en public une vielle à roue et ses petites boîtes à bourdon motorisées et j’étais alors bien loin de me douter que se jouait derrière ses objets étranges une petite révolution qui changeait la donne dans une partie du milieu des musiques (néo) traditionnelles et expérimentales. L’artisan, installé dans la région de Strasbourg, allait rayonner bien au-delà et permettre à des musiciens passionnés de répertoires anciens ou avides d’expérimentations actuelles d’accéder à des instruments de facture originale sans se ruiner, en leur proposant de surcroit des personnalisations (notamment à base de moteurs et d’électronique intégrés). Un certain folklore revisité pouvait entrer ainsi de plein pied dans le XXIe siècle, provoquant un regain d’intérêt hors de nos frontières, notamment chez nos amis britanniques (tiens donc) et des passeurs aussi pointus que The Quietus. C’est un garçon souriant, réservé mais affable qui m’a accueilli dans son atelier, au rez-de-chaussée d’une vieille bâtisse, en contrebas de l’église du village, pour me raconter son histoire d’artisan, sa trajectoire d’inventeur d’une lutherie tenant de la tradition mais embrassant des technologies nouvelles, électroniques mais pas que. Rencontre avec un facteur, rêveur d’instruments peu communs. Photographies pour Section 26 et Beurre Noir* : Marie Lagabbe.

Léo Maurel : J’ai toujours joué de la musique et je me suis toujours intéressé aux objets. Je voulais être designer quand j’étais ado. J’ai fait les Beaux-Arts à Paris. C’est là que j’ai fabriqué ma première vielle à roue. En fait, je n’ai jamais fabriqué de vielles réellement traditionnelles. La première que j’ai vue était exposée au Centre tchèque, dans cet endroit, à côté des Beaux-Arts. Le lieu proposait des installations sonores et des instruments inventés. Il y avait une roue attachée à une table et sur laquelle frottaient des cordes. Je l’ai captée avec mon enregistreur (à l’époque, mon outil pour enregistrer des trucs et les monter sur mon ordi pour faire de la musique acousmatique) pendant que j’en jouais, pendant deux heures, tout seul. J’ai fait grincer les cordes de cette proto vielle et à partir de là, j’ai commencé à chercher des infos pour en fabriquer. Mais ce n’est pas dans le bon ordre, il faut commencer par…

 Tu es originaire de Rennes ?

Léo Maurel : J’y ai grandi. Et surtout, j’ai rencontré un artiste du coin qui s’appelle Le Lièvre De Mars. Il touchait à toutes sortes de choses, BD, textes, musique, mais aussi politique, web art… À 17-18 ans, c’est une tempête de références que j’absorbe en le fréquentant. Il avait un mode de vie tranché et radical, il vivait du RSA, était anti-institutions. Avec une bande d’amis, ils organisaient des concerts de musiques expérimentales dans des PMU. Ils se faisaient bien sûr jeter au fur et à mesure, et passaient d’un PMU à un autre – si bien que longtemps j’ai cru que ce genre de musiques se pratiquait exclusivement dans ces lieux ! On arrivait avec du matériel récupéré chez Emmaüs, des enceintes, des tours PC, avec des plug-in du GRM piratés… On était une bande d’ado qui découvrions ça avec des gars un peu plus âgés. C’était un choc, pour moi qui étais passé par le conservatoire, qui avais joué de la basse entre 8 et 12 ans puis monté un groupe de rock !

Tu écoutais quoi à l’époque ?

Léo Maurel : Rage Against the Machine, Red Hot Chili Peppers, Herbie Hancock, Marcus Miller

Tu composais sur ordi ?

Léo Maurel : Pendant un moment, L. L. De Mars m’avait proposé de lui envoyer régulièrement une miniature composée pour son site. J’ai fait ça pendant un an, de la musique concrète, des choses que j’enregistrais dans la rue, des montages, des pièces de quelques secondes à quelques minutes, ça dépendait. Des triturations électroniques.

Léo Maurel / Photo : Marie Lagabbe
Léo Maurel / Photo : Marie Lagabbe

Puis, tu as déjà déménagé à la capitale.

Léo Maurel : Oui. j’ai fabriqué ces miniatures, les Microtonies, lors de ma première année à Paris. Je m’y suis installé à 19 ans, vers 2006. C’est aussi le moment où je suis parti de chez mes parents, où on avait notre salle de répétition d’ado, avec batterie, basse, piano à queue, marimba, une sono même. Je me retrouve projeté dans une chambre de bonne, avec seulement un micro, et un petit enregistreur WAV qui coûtait une fortune à l’époque. Des proto Zooms, qui faisaient plein de bruits quand on touchait leur coque en plastique, reliée au micro. Ils avaient de gros soucis d’ergonomie, mais c’est devenu mon second instrument avec l’ordi, ça me permettait de choper de la matière à l’extérieur, justement pour continuer d’alimenter mes compositions de miniatures.

Et tu entres aux Beaux-Arts ?

Léo Maurel : J’entre d’abord dans une école d’arts appliqués, où je zone, je me rends compte au bout de trois mois que je ne veux pas être publicitaire, je voulais être un artiste. Je continue à faire de la musique, des petites installations avec les moyens du bord. L’année d’après, je rentre aux Beaux-Arts. Je suis resté trois ans là-bas. C’était dur, personne ne te disait quoi faire. Je suis allé dans l’atelier de Giuseppe Penone, un sculpteur italien lié à l’arte povera que je trouvais classe. Il y avait aussi Christian Boltanski, Annette Messager… C’était surtout une vitrine, il y avait des grands noms, mais j’ai dû parler deux fois à Penone ! Ce qui était bien c’est qu’on avait un atelier, sur le quai Malaquais, c’était la maison, j’y prenais mon petit déj, je bricolais toute la journée. J’ai réalisé mon premier instrument, une vielle à roue à manche, sans clavier. Tu vois comment ça fonctionne une vielle à roue ?

Pas vraiment…

Léo Maurel : Il y a une roue tournée avec une manivelle par la main droite, un clavier à la main gauche qui permet de jouer une mélodie, c’est un peu un instrument orchestre avec des basses, avec des bourdons continus, des cordes mélodiques, donc, accessibles par le clavier, et puis il y a une corde rythmique, avec le chien, une petite pièce qui va buzzer quand tu vas donner une accélération avec la roue. Tu peux subdiviser ton cercle en rectangle, triangle, hexagone, et du coup en déduire des structures rythmiques.

Est-ce que la découverte de la vielle t’amène à t’intéresser à des répertoires folk, trad ?

Léo Maurel : Non, à ce moment-là j’ai clairement une fascination pour l’expé, l’improvisation, une approche très libre de l’instrument, ce qui me parle plus, c’est la musique concrète, acousmatique… C’est aussi une approche très critique de ce que j’avais pu apprendre au conservatoire. C’était Paris aussi, je fréquentais assidument la médiathèque musicale des Halles, grâce à laquelle j’ai pu graver des tonnes de disques, je me suis nourri aux rayons Musiques du monde, il y avait aussi le musée de la Cité de la Musique avec tous ses instruments… C’est une intuition, mais je crois qu’on s’est beaucoup nourri de ces collectages du XXe siècle, avec cette approche de la musique comme un rituel, d’en réfléchir la fonction…

Une sorte de réaction à la musique pop, commerciale ?

Léo Maurel : J’ai grandi avec cette idée que tout ce qui est mainstream, c’est un peu le diable. Je sais que c’est débile, et qu’il convient aussi de déconstruire cela avec le temps. Mais c’était ma démarche, aller chercher en grattant avec les ongles dans les bacs les plus sombres de la médiathèque !

Si tu veux, j’ai fait le chemin inverse, de Jesus & Mary Chain, je découvre le Velvet, puis Lou Reed, ou John Cale, puis Metal Music Machine de ce même Lou Reed. Je veux dire en partant de la pop, on peut aussi arriver à des choses plus extrêmes, différentes…

Léo Maurel : Oui, c’est l’inverse, moi, en tant que musiciens expé, je cherchais des idées pour comprendre le groove chez les Red Hot par exemple, ou des timbres chez Dire Straits. Maintenant, je découvre des choses plus grand public. Je ne suis pas très bon pour suivre l’actualité musicale. Tu me ramènes tes fanzines, tout ça, je suis content, mais je ne connais rien du tout.

Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Quand je suis venu à Dangolsheim voir jouer La Preyra dans l’église, à côté d’ici, dans le festival annuel dans lequel tu t’investis (Les habité*es), il y a bien un moment où tu entres en contact avec eux, où tu prends connaissance de leur musique…

Léo Maurel : Oui bien sûr, je connais les gens de la Nòvia et tout le réseau autour, même si je sens qu’il y a une nouvelle génération qui les a écoutés et qui arrive avec une nouvelle interprétation, une passation avec des gens plus jeunes. Je les connais moins.

Pour revenir à Paris, tu fais tes études aux Beaux-Arts, tu commences à fabriquer des choses, des personnes s’y intéressent ?

Léo Maurel : Non, pas vraiment. On est un petit réseau à s’intéresser à l’impro libre, à vouloir questionner à fond, à déconstruire ce qu’on a appris au conservatoire ou dans les écoles d’arts : sur la musique concertante, la partition, les limites de l’instrument. À cette époque, je rencontre Prune Bécheau, qui joue du violon baroque, membre du groupe Urs Graf Consort, elle avait aussi un solo pendant longtemps, super chouette. Parenthèse : on fait un groupe ensemble qui s’appelle Pancrace – j’ai arrêté en avril dernier d’ailleurs, après dix années. Je rencontre Prune quand on est étudiants. C’est un moment où nait un besoin d’expérimentation musicale pour elle et moi, et d’autres musiciens. Prune est une viking de l’impro, elle donnait une consigne par mois du style : « Rendez-vous sur telle passerelle pour explorer la notion de passage. » On pouvait voir ça d’un côté architectural ou urbanistique, de fouiller ça avec l’outil de l’improvisation libre. Bon, ça peut paraître banal maintenant, mais ça a été des moments fondateurs pour moi. Déjà en réalisant le pouvoir du son, du moment de jeu musical, je voyais comment on pouvait révéler un espace, les rapports sociaux qui lui étaient associés, des rapports de pouvoir qui se jouaient dans la rue. La performance aussi : qu’est-ce que ça produit de s’allonger dans une ruelle, et que les gens doivent t’enjamber pour passer, dans les Halles à Paris par exemple. Est-ce que ça provoque le rire, la colère ? Est-ce qu’on te voit seulement ? Le son était une partie du jeu, mais il n’y a pas que ça.

Est-ce que vous aviez des modèles, genre le free jazz américain ?

Léo Maurel : J’ai toujours été nul en références, à retenir des noms. Un ami nous a fait écouter Coltrane, je me rappelle. Si ! Moi j’étais vraiment dans Pierre Schaeffer et Pierre Henry, la musique concrète, des choses finalement assez académiques !

Tu jouais de quoi dans la rue lors de ces rassemblements ?

Léo Maurel : Je jouais avec un prototype horrible que j’avais fabriqué, une vielle à roue à manche. J’avais passé six mois dessus, douze heures par jour. Une épreuve… C’était injouable, ça faisait mal au dos. J’ai persisté pendant plusieurs années, à essayer d’en jouer ! Ce que tu peux voir dans cet atelier, il y a un rapport à la musique bien sûr, mais il y a aussi beaucoup de rapport à la technique et à l’objet, qui paradoxalement n’a pas toujours de lien avec le monde musical. Je passais énormément de temps à éplucher des plans d’instruments à la Cité de la Musique, à cette période un peu oisive. Des jours et des jours à sortir des plans à la médiathèque, on avait accès à des échelles 1 et du coup, j’ai copié plein de trucs. J’avais aucune idée de comment on fabriquait un instrument, de comment on travaillait le bois, comment on atteignait un rapport sensoriel avec la matière. Je faisais beaucoup les poubelles pour fabriquer ce premier instrument sur lequel j’essayais d’appliquer ce que je voyais dans les plans : je cherchais de l’épicéa, de l’érable, du poirier. J’ai frappé à de nombreuses portes de menuiseries, d’ébénisteries du faubourg Saint-Antoine, le quartier du bois à Paris, enfin ce qu’il en restait parce que c’était un peu la fin. Il y avait encore quelques ateliers. J’y trouvais des chutes qu’on voulait bien me filer, un bout de ci, un bout de ça… Mon premier instrument avait une tête en acajou, un morceau en bois de cagette. Il y avait à la fois de la tradition de facture, du do-it-yourself, de l’expérimentation. Dans mon atelier maintenant, il y a beaucoup de réflexions sur l’objet : comment on hérite d’un savoir-faire, quelles techniques sont utilisées.

Tu ne voulais pas entrer directement en contact avec des facteurs d’instruments ?

Léo Maurel : Si, bien sûr. Avec mon prototype sous le bras, je suis allé voir des luthiers, à Paris, mais aussi dans les Vosges, en Ardèche. Dès que je pouvais, j’allais à leur rencontre. Je photographiais – avec mes yeux – comment étaient organisés les ateliers, quels outils on y trouvait… Même s’il n’y avait pas deux ateliers pareils ! Enfin, si, chez ceux qui avaient fait Mirecourt, l’Ecole Nationale de lutherie dans les Vosges, il y avait des similitudes.

Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Tu n’as jamais eu envie de suivre cette voie ?

Léo Maurel : Non, quand j’ai commencé à fabriquer des choses, j’avais en tête de nouveaux instruments. Faire des guitares ou des violons, ça ne m’intéressait pas. Dans notre pratique, on questionnait constamment les limites de l’instrument, comment ça pouvait nous enfermer, nous formater. J’étais attiré par les bidouillages électroniques, les assemblages d’objets qu’on trouvait, mêlés avec ma passion pour la sculpture aussi. Je voulais travailler la matière, tourner autour d’un objet : ça donnait envie de réfléchir à des instruments nouveaux pour une nouvelle forme de musique.

De l’extérieur, les nouveaux instruments, ça m’évoque souvent des choses qui vont avoir la durée de vie de leurs inventeurs, les musiques qu’on a compilées dans les disques Orbitones ou Gravikords, Whirlies & Pyrophones, si tu vois, des histoires un peu anecdotiques, ou alors la harpe laser de Jean-Michel Jarre, qui sonne comme un synthé finalement, voire le Gaffophone de Gaston Lagaffe, sans vraiment de répertoire. D’ailleurs, je te pose la question, tu crées un instrument pour qu’il soit joué longtemps, profondément avec un répertoire, ou pour un happening éphémère, de l’instant présent ?

Léo Maurel : Question difficile qui embrasse plein de choses, avec plein de trucs à répondre. C’est ce qui rend absurde mon activité, j’en suis conscient, absurde ou originale. En fait, je fais tout comme si de rien n’était. Je suis un artisan, facteur d’instruments. C’est un métier à part entière. Je fais tout comme. Alors que ça n’est pas un métier qui existe vraiment, je l’ai imaginé. Est-ce qu’on a besoin d’instruments nouveaux ? Je ne sais pas. Est-ce qu’ils sont vraiment nouveaux ? C’est clair que cette activité est bourrée de fantasmes. On me demande souvent si je dépose des brevets ! J’entends souvent : «  Ah ça pourrait marcher ! ». Peut-être, mais ça n’est pas le propos. Je suis artisan : c’est-à-dire que je ne suis pas dans le do-it-yourself où je fabriquerais des choses pour ma propre pratique, je travaille pour quelqu’un. Je suis spécialisé dans cette tâche-là, j’accumule des savoir-faire spécifiques à ces objets-là, et à ces questions de savoir ce qu’est un instrument de musique et à quoi ça sert. Qu’est-ce qui va être important, pour sa réparation, son transport, sa fiabilité, sa sonorité bien sûr. Le son est une chose essentielle, mais c’est loin d’être la seule quand on réfléchit à un instrument. Je ne suis pas D-I-Y donc, mais je ne suis pas non plus un industriel. L’industrie, elle, peut réfléchir au coup de poker, au truc qui peut marcher, à l’instrument du XXIe siècle, sorti à 1 million d’exemplaires, faire la com’ qui va avec, réfléchir à un procédé de fabrication, en plasturgie, en découpe de taule… Moi, je suis entre les deux. Qu’est-ce que permet cette échelle artisanale ? Je vais chercher un petit multiple, faire un seul instrument – c’est parfois le cas, c’est dommage. Mais créer une famille d’instruments : l’Engoulevent de Clément Vercelletto, c’est déjà le troisième ou quatrième proto d’une série autour d’orgues pilotés MIDI. C’est un savoir faire que j’accumule et d’un musicien à l’autre, l’instrument hérite des expériences précédentes. Ça n’est pas une série, mais les objets se répondent, il y a une filiation avec une adaptation à chaque projet.

Comment tu fonctionnes ? Les musiciens t’appellent : « Je voudrais ça et ça, j’aimerais une déclinaison de ceci » ?

Léo Maurel : Oui, c’est ça. Souvent, ils ont vu un concert avec un de mes instruments. Je suis assez nul en com’ de toute façon. J’ai un site qui ne marche pas…

Il est parfait, on trouve de suite ton adresse et un numéro de téléphone !

Léo Maurel : Un ami est en train de travailler sur un nouveau, là. À ce propos, je suis assez nostalgique d’un internet qui n’existe plus, avec lequel j’ai beaucoup appris, avec des sites comme véritables sources d’informations qui n’essaient pas de te vendre des trucs. Bref, ce sont les musiciens qui font ma publicité. Mais c’est pas mal, parce qu’on m’appelle pour des choses que je sais faire. Les gens voient de suite l’idée. Ensuite, il y a une discussion. J’essaie de m’affirmer, non comme un simple exécutant : j’aime bien l’idée que l’atelier reste un espace de découvertes, dans lequel il y a du travail manuel, du travail avec les machines. Pas simplement passer du temps sur un plan en 3D sur un ordi pour envoyer la fabrication d’une pièce à un sous-traitant. J’aime bien réfléchir à la forme, à la matière, essayer des choses, avec le regard, au touché… C’est fou que le numérique ait pris une telle place, massive, notamment chez les petites mains qui aident les artistes ou les musiciens sur un projet. La plupart de ces collaborateurs sont des makers qui conçoivent leurs objets derrière un ordi. Ça n’est pas la question d’utiliser ou non un ordi, j’en utilise un bien sûr, je conçois des plans en 2D, je fais faire des pièces en découpe numérique ou en découpe laser, mais ce qui m’intéresse, c’est d’utiliser les techniques de fabrication comme une langue, c’est l’enrichissement du vocabulaire technique : quand on découvre une nouvelle technique de soudure, de travail du cuir, des bois de résonance, je suis excité. Je reviens du Jura où je suis allé chercher du bois, de l’épicéa de haute montagne qui pousse là-bas. Il y a des scieries spécialisées pour la lutherie. C’est passionnant de rentrer dans une technique, liée à un terroir, tu utilises tel bois de telle vallée parce qu’il des cernes d’accroissement qui vont faire sonner l’instrument de telle manière, ou développer telle technique de caisse de résonance. Un ami, Jean-Noël Rohé, fabrique des guitares avec tel bois de vallées italiennes, il ne veut pas utiliser le bois du Jura pour des raisons liées à ses techniques de résonance. C’est trop bien ! Quand j’ai travaillé avec des archets motorisés avec des courroies en cuir, il m’a fallu passer des mois à comprendre ce qu’est le tannage, l’industrie du tannage, les caractéristiques mécaniques, quel corps de métier va s’intéresser à celles-ci en fonction de ce dont moi j’ai besoin – parce qu’il n’y a pas de modèles antécédents. Par exemple, l’idée d’impression 3D, c’est de faire toutes les fonctionnalités avec la même matière. Pour moi, c’est la même chose que quand tout le monde parle le globish, ce mauvais anglais, on arrive à peu près à se comprendre mais sans subtilité. C’est une sorte d’appauvrissement.

Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Pour les machines, par exemple celles qui te servent à la menuiserie, ou les autres qui nous entourent là dans ton atelier, tu es allé voir des menuisiers pour apprendre à t’en servir ?

Léo Maurel : Oui, c’est une passion. Quand je croise un charpentier, je lui demande comment il fait tel truc. Disons qu’une fois que j’ai quitté les Beaux-Arts qui est un endroit très libre, mais déjà trop contraignant pour moi, je n’avais pas envie de retourner à l’école. À Paris, j’ai rencontré Thomas Norwood, un luthier qui a beaucoup compté pour moi : j’allais le voir souvent, il faisait des guitares classiques, des vielles à roues. Il m’avait dit, tu sais ce que tu veux, pas besoin de passer par une école, tu vas perdre ton temps. Il m’avait bien cerné. J’allais de toute façon chercher des choses à droite, à gauche, aucune école n’aurait pu me contenter dans l’apprentissage de tellement de techniques différentes de toute façon. Sur YouTube, j’apprenais énormément aussi. J’ai massivement appris comme ça. Pour cette orgue, composé de deux modules pilotés par ordinateur, il fallait que j’apprenne à dimensionner les flûtes. Je suis allé voir un facteur d’orgue d’église, Wolfram Stuetzle, à Waldkirch près de Freibourg. Il m’a appris plein de trucs en une après-midi.

Les échanges se font de façon ouverte ? Il n’y a pas de secrets de fabrication ?

Léo Maurel : Oui, c’est rare qu’il y ait des secrets. De toute façon, le secret, c’est souvent le savoir-faire, ce n’est pas forcément immédiatement transmissible, ça peut s’expliquer, mais ça vient aussi de l’expérience, de la répétition du geste, de l’habitude.

On vient te voir à ton tour pour apprendre avec toi ?

Léo Maurel : Pas souvent.

En France, il y a d’autres personnes qui ont le même profil que toi ?

Léo Maurel : Le même profil, pas vraiment. Mais j’ai des interlocuteurs, par exemple, Achim Schneider, un ami qui est facteur d’orgue à Waldkirch lui aussi, il fait des orgues de Barbarie, on peut s’échanger des clients. Si lui pense que je suis plus adapté à une commande, il m’envoie son client, qui est dans l’art contemporain ou la musique expé, et moi de même : je lui envoie ceux qui ont besoin d’une réparation spécifique, ou une chose plus complexe que lui saura mieux faire… J’ai un ami, Joël Traunecker, qui fait des vielles à roue justement pour ce mouvement trad, expé, on a fait une vielle pour Yann Gourdon ensemble. C’est son instrument, mais j’ai adapté un de mes moteurs dessus. Lui, pareil, on s’envoie des gens. C’est comme ça qu’il y a du passage. Après j’ai une meilleure connaissance des artistes qui font leurs instruments en DIY que celles des artisans qui ont mon profil.

Tu vis de ça ?

Léo Maurel : Oui, c’est le deal ! Après avoir visité des ateliers, vu comment ça fonctionnait, quels instruments en sortaient, je me suis dit il y a une quinzaine d’années, ok, il faut que je vende mes instruments, ça serait pratique ! Comme ça je pouvais financer ma passion qui est de fabriquer des instruments, ça rendait le truc possible. C’était ça le déclencheur. Je ne me suis pas dit un moment, il faut trouver de quoi je veux vivre. Non, je savais faire ça, il fallait juste que je m’installe à mon compte. Je vois des artisans autour de moi qui fabrique des meubles, des couteaux, ça n’est pas vraiment la même chose. Je voulais pouvoir payer mon loyer en ne faisant que des trucs qui me plaisent. J’ai eu la chance d’être suivi par mes parents, et de ne pas êtres dans des contraintes économiques difficiles, aussi, pour commencer.

Après Paris, tu viens t’installer en Alsace ?

Léo Maurel : Pas tout de suite. Après les Beaux-Arts, on s’installe avec des amis en région parisienne, dans un hangar pourri, où j’installe mon premier atelier. Un choix de vie, la vie d’atelier, seul au milieu de machines. Un micro monde. On peut s’y ennuyer, y connaître des moments intenses, d’épiphanie même. On s’y voit vieillir. Après, je suis venu à Strasbourg, rejoindre mon frère, Olivier Maurel qui était aussi dans une dynamique de recherche musicale, dans un réseau. C’était chouette de me rapprocher. Il y avait des ponts entre nos deux pratiques en plus, moi dans l’impro, l’expé, lui dans l’interprétation écrite. On ne joue pas beaucoup ensemble, mais on a des échanges, et une grande proximité.

Pourquoi Dangolsheim ?

Léo Maurel : Je cherchais un château avec pas beaucoup d’argent ! Je suis tombé devant cette maison, avec de l’herbe devant. J’ai demandé et on a bien voulu de moi, et puis ça fait 15 ans que je suis là. Je voulais suffisamment d’espace, pouvoir vivre sur place.

Comment vis-tu la popularité de certaines de tes créations, comme l’Engoulevent de Clément qui a bénéficié de bons articles notamment dans Libération l’année dernière ?

Léo Maurel : Ça fait super plaisir. J’ai changé de paradigme, je crois, avant je me sentais travailler pour une cause, impliqué dans une sorte de conquête au service d’une musique mal aimée. Je me suis usé à ça. J’ai pris de la distance avec ça. C’est super aussi pour les musiciens, ils font ce qu’ils veulent quoi. Tu passes le bébé à l’autre, tu as fait ton job, tu as essayé que l’autre soit content, ce qui se passe après, ça ne me regarde pas en vérité. Tant mieux s’il y a quelque chose qui se passe.

Léo Maurel dans son atelier, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Léo Maurel dans son atelier, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Mais dans quelle mesure tu n’es pas aussi co-créateur de ce qu’ils font avec ton instrument ? Il y a des noms connus dans les musiciens avec qui tu as travaillé, qui ont largement pignon sur rue. Ils te doivent quelque chose ? Tu as leur disque quand même ?

Léo Maurel : Oui, je les ai. Ce sont un peu des trophées ! J’essaie de ne pas trop surévaluer ça, même si c’est une petite fierté, c’est sûr. Mais c’est leur boulot, celui des musiciens. C’est bien de rester à sa place. Mais peut-être que ce qui peut me faire plaisir, c’est quand j’entends des trucs… Par exemple quand Clément joue, je ne comprends pas ce qu’il fait…

Tu ne sais pas comment il joue de ton instrument ?

Léo Maurel : Oui, et ça c’est super. C’est ce qui peut arriver de mieux. Et c’est assez rare malheureusement. Quelqu’un qui passe suffisamment de temps sur l’objet pour créer une intimité avec, qui te dépasse complètement. C’est beau quand ça arrive. Quand je fais un instrument, j’y mets toute mon âme. Quand je finis un instrument, je suis fatigué, de mauvaise humeur, c’est un peu la déprime. Il y a une implication émotionnelle… Tu as l’impression de connaître l’objet par cœur, dans ses moindres recoins, parce que tu y as passé plusieurs mois de ta vie. Quand le musicien vient chercher son instrument, il ne le connaît pas. Et certains ne vont pas y passer trois mois. Ils vont y passer 10 ans ! Et ils vont le connaître via le son. Moi, je ne fabrique pas du son, je fabrique l’objet qui en fait.

Tu peux être déçu de l’utilisation de tes instruments ?

Léo Maurel : Oui, tout le temps. Ça peut venir simplement de la déprime du passage, de la transmission, du fait que tu connaisses 10 fois mieux l’objet, ses potentiels, ça peut venir des tâtonnements du musicien, ses débuts… Après les instruments coûtent chers, ils sont donc souvent achetés dans le cadre de subventions liées à la commande d’un spectacle, d’une expo, d’un projet. À ce moment-là, il y a plein de pognons, et puis un an après, il n’y a plus personne pour en jouer. Il y a des déceptions, parce que je ne fabrique pas des objets jetables, ça n’est pas du consommable.

Il y a des personnes qui veulent juste acheter un instrument de Léo Maurel pour mettre sur leur étagère, des collectionneurs plus que des musiciens ?

Léo Maurel : C’est quoi cette question ! Tu en veux une ? J’ai des prototypes qui ne marchent pas, là, je cherche à m’en débarrasser, tu en veux une. Tiens, prends celle-là !

Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Je ne disais pas ça pour ça, mais oui parfait, je prends celle-là ! Il y a un aspect aussi dans tes instruments, c’est l’électronique.

Léo Maurel : Alors je suis nul en électronique. Les circuits, je les achète chez des gens qui savent faire. Soit en Chine, ou chez un gars à Niort pour les orgues de Barbarie. J’ai aussi travaillé avec des électroniciens, mais j’ai énormément de mal à bosser avec d’autres. Sinon mon rapport à l’électronique ? Ce que j’essaie de faire, c’est de prendre cet héritage des instruments électroniques, ce qu’ils ont pu ramener comme nouvelles façons de jouer au XXe siècle, c’est à dire que l’énergie du corps n’était plus corrélée à l’intensité de la musique, que tu es musicien et auditeur dans un aller-retour entre les modifications des paramètres de la musique, cet apport de l’électricité.

Tu t’es intéressé à la lutherie électronique, l’ondioline, les ondes Martenot ?

Léo Maurel : Oui, je fais des pièces pour les ondes, des palmes. Je travaille de temps en temps avec Jean-Loup Dierstein qui répare et entretient les machines en France. Il a développé son modèle, ils sont trois comme lui sur la planète, un au Canada, un au Japon et lui. Il a 80 ans. Je ne sais pas s’il y a une transmission de son savoir. Il envoie ses clients chez moi pour les palmes, je me suis passionné pour ce truc. J’ai même proposé mon modèle : un prototype, un version 1, bientôt une version 2. Avec ça, je touche un public différent, de niche, international qui peut tendre vers la pop. Tu évoquais Radiohead, Nils Frahm aussi, des gens qui travaillent dans la variété aussi, Cabrel, Zazie, ça n’est pas du tout mon public, c’est assez excitant. J’étais assez fasciné par les ondes, parce Martenot se tenait entre deux eaux, à la fois il tendait vers une industrialisation de cette électronique, et en même temps, il était bien dans cette idée d’artisanat. C’est ce que j’essaie de me raconter dans cet atelier, un humain qui touche à l’électronique, mais qui garde une confiance dans la sensorialité et dans l’objet. Martenot a proposé un objet de musique électronique avec cette sensorialité, c’est un OVNI dans le monde des instruments.

N’y a-t-il pas cette recherche dans tous les synthés finalement, même ceux fabriqués industriellement, genre Moog ou bien est-ce un argument publicitaire, comme si on essayait d’y coller une touche un peu magique justement ?

Léo Maurel : Peut-être, je ne connais pas assez. Moi ce qui m’éclate, c’est que Martenot, il part de son moulin à café, il moud du graphite de sa cheminée avec un minerai près de chez lui en Bretagne pour créer un semi-conducteur pour sa touche expressive. Il y a eu aussi ce passage aux transistors dans les années 70. Les ondistes disent que l’instrument a gagné en stabilité mais qu’il a perdu une part de son essence.

Tu travailles sur quoi en ce moment ?

Léo Maurel : Je travaille pour Clément, sur une version miniature de l’Engoulevent. Avec peut-être l’idée d’en faire une petite série, parce que pas mal de musiciens cherchant un petit sommier d’air, une petite soufflerie avec des flûtes que tu peux brancher sur le logiciel Live, des séquenceurs, tout ça. Des choses un peu plus simples d’accès financièrement. Je fais aussi une palme pour un ondiste. Je travaille aussi sur des archets motorisés pour violon pour une musicienne suisse.

Ton carnet de commande est rempli ?

Léo Maurel : J’ai eu un petit creux là, d’habitude j’ai 1 an ½ deux ans de travail… J’avais fait trois vielles à roues motorisées, sans me rendre compte qu’il n’y avait plus rien après. J’ai eu un peu peur, ça correspond aussi à la crise des subventions dans la culture. Je ne touche pas moi-même de sub, mais les musiciens ou les compagnies qui s’adressent à moi en sont souvent tributaires. J’en ai profité pour faire des travaux dans mon atelier. Et puis le carnet se remplit à nouveau.

Si un musicien te contacte, il en a pour au moins un an d’attente ?

Léo Maurel : Oui, mais tu sais dans certains corps de métier, ça peut être 5 ans. Je suis lent aussi. Je travaille bien le matin, j’arrive à réfléchir !

Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe
Atelier de Léo Maurel, Dangolsheim / Photo : Marie Lagabbe

Tu as vécu comment cette histoire de revitalisation des musiques traditionnelles en France. Je t’associais vraiment à ce mouvement alors que tu es loin de te restreindre à des copies de vielles ou d’épinettes, avec tes influences de l’électronique et des musiques expé.

Léo Maurel : Ah, mais je me sens quand même acteur de ça. La jonction s’est faite de façon presque façon accidentelle : quand je suis arrivé ici à Dangolsheim, il y avait cette famille très gentille qui m’a accueilli, qui m’a rendu service, qui m’apportait de bonnes choses à manger, des petits gâteaux. Dans un rapport de bon voisinage, tu vois. À Noël, je voulais faire un cadeau aux enfants de cette famille, deux petites filles de 6 et 8 ans, super gentilles. J’ai eu l’idée de leur construire des mini vielles. Je les ai ensuite montrées à des copains, et ils ont adoré, j’en ai fabriqué 20 puis 50, puis 100, je les vendais sur le Bon Coin. J’avais trouvé aux alentours, une usine abandonnée de jouets où j’ai récupéré des stocks de petits moteurs. Je passais des après-midis à démonter des voitures télécommandées pour en récupérer des pièces et pour les installer sur mes instruments. Je recyclais le bois trouvé dans des bennes d’une usine du coin aussi, qui fabriquait des flycases. C’était de la débrouille, je vendais ça 70, 100 balles. Il y a plein de gens de la musique expé ou trad, fascinés par la vielle, qui n’avaient pas assez de sous et qui tombaient sur mes annonces ! J’ai rencontré un public comme ça. Après j’en ai fait une plus grosse, influencée par une Shruti box indienne. J’ai commencé à montrer mes instruments dans des bals, parce que c’est là que je pouvais y rencontrer des luthiers et des musiciens qui s’intéressent aux instruments de luthier. Même si Thomann en propose maintenant, la vielle a longtemps résisté à l’industrialisation. Si tu en veux une vraie, il faut l’acheter à un artisan. Bref, c’est comme ça que je me suis retrouvé dans des festivals trad. Yann Gourdon m’en a acheté une, et puis c’était parti ! Je trouvais ça tellement classe ce qu’il faisait. Cette recherche d’un truc originel avec des ouvertures vers tellement d’autres choses. L’identité culturelle comme un endroit d’exploration. C’était aussi ce que je recherchais en m’installant ici, vivre quelque part et ressembler à ce quelque part.


*Beurre Noir est un fascicule de photos musicales publié par Langue Pendue. Un numéro consacré à Léo Maurel sortira au printemps avec l'entretien et les photos de Marie Lagabbe.

 

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