Nancy & Lee, Id. (Reprise Records, 1968)

Déjà responsable de la réédition de l’ensemble du catalogue du label LHI Records et de celle de la foisonnante discographie solo de Lee Hazlewood, le label californien Light In The Attic a également commencé, l’an dernier, à s’attaquer à l’œuvre de Nancy Sinatra et semblait donc voué à en arriver, tôt ou tard, au fondamental Nancy & Lee, chef-d’œuvre de pop baroque et de country trépidante daté de 1968 et aujourd’hui considéré comme l’un des disques les plus marquants et influents des années soixante.

Lee Hazlewood Nancy Sinatra
Lee & Nancy

En 1968, lorsque paraît Nancy & Lee, l’association de Nancy Sinatra et Lee Hazlewood a déjà trois années d’ancienneté, puisqu’elle a démarré à l’automne 1965 avec le tube mondial These Boots Are Made for Walkin’. En trois ans, la chanteuse et son producteur-compositeur ont livré pas moins de cinq albums : Boots, How Does That Grab You? et Nancy in London en 1966 et Country, My Way et Sugar en 1967. Sur ces disques, la fille aînée de Frank Sinatra a toujours joué à la perfection la même partition de la hip girl de la haute société californienne vivant sa jeunesse dorée avec classe et insouciance. Pourtant, derrière cette image invariablement nette, la réalité semble un brin plus contrastée.
Divorcée à 25 ans de Tommy Sands, son premier mari, Nancy Sinatra n’a, en effet, rien d’une icône post-adolescente comme les années soixante en ont fabriqué des dizaines et n’a, évidemment, jamais eu l’intention de devenir la énième “poupée de son” d’un show business façonné par les amis de son père. Elle est même plutôt bien placée pour savoir que ce statut n’a rien de véritablement enviable ou gratifiant. L’impeccable These Boots Are Made for Walkin’ a même été très clair sur ce sujet : si la chanteuse ne voit pas d’inconvénient à jouer le jeu de l’industrie du spectacle pour contenter le public, elle est surtout bien décidée à s’affirmer en tant que femme et artiste. Le poids de l’hérédité reste important (on rappelle que le duo père-fille de la famille Sinatra a vendu plus d’1 million d’exemplaires de son tube Somethin’ Stupid en 1967), mais la jeune femme se dit clairement prête à écarter (ou, plutôt, à « marcher sur ») tous les obstacles qui se présenteront sur son passage.

Dans la pénombre de son studio, Lee Hazlewood a parfaitement compris le message et ne se prive d’ailleurs pas d’en jouer dans les chansons qu’il écrit pour sa jeune partenaire. Ainsi, en marge de quelques tubes pop souvent impeccables (Friday’s Child, The Last of the Secret Agents, Vagabond Shoes, You Only Live Twice ou Things, qu’elle interprète en duo avec le toujours impeccable Dean Martin) et d’un choix de reprises piquantes des tubes de l’époque (Day Tripper, Bang Bang ou, plus tard, Let It Be Me, Light My Fire et Up, Up and Away, notamment), les albums de Nancy Sinatra égrènent régulièrement des enregistrements originaux, plus aventureux et souvent très orchestrés, qui semblent suggérer, par petites touches, que la chanteuse aspire à autre chose du point de vue artistique. Enregistrés en duo avec l’ombrageux moustachu, ces morceaux en forme d’échappées pop baroque sont ainsi distillées au compte-goutte pendant près de deux ans, posant les bases de ce que deviendra, in fine, le somptueux Nancy & Lee.

La belle et la bête

Premier duo officiel associant la chanteuse et son producteur, le morceau Sand paraît initialement sur l’album How Does That Grab You?. Enregistré en mars 1966, le titre joue d’emblée sur l’association très atypique de ces deux voix, façonnant une dualité contrastée de la jeunesse et l’innocence supposée de Nancy Sinatra et de la masculinité suave, enveloppante et légèrement menaçante de Lee Hazlewood. Dans un cas comme dans l’autre, il y a la fabrication d’un personnage archétypique : d’un côté, la fausse ingénue, de l’autre, le vieux loup (de onze ans son aîné !) à la voix de baryton. Les intéressés, eux-mêmes, n’hésitent pas à décrire cette association peu commune comme celle de « la Belle » et « la Bête ». Plus tard, ce duo servira même de modèle à un bon nombre d’autres duos célèbres, de Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot à She & Him, en passant par Kylie Minogue et Nick Cave, Isobel Campbell et Mark Lanegan ou encore Sylvie Simmons et Howe Gelb. Considéré comme un classique, le morceau à la texture précieuse, somptueusement onirique et déjà psychédélique (les bandes inversées qui transforment le solo de guitare en fascinante divagation cosmique) repose sur un fort sous-texte sexuel (Young woman, share your fire with me / My heart is cold / My soul is free) et sera notamment repris par des artistes aussi divers que Einstürzende Neubauten et OP8, l’éphémère association de Howe Gelb, Lisa Germano, Joey Burns et John Convertino, futurs Calexico.

Un mois plus tard, en avril, le duo enregistre l’éblouissant Summer Wine, une merveille de pop orchestrale qui éclabousse littéralement le déjà remarquable Nancy in London. Très marqué par l’influence des musiques des grands westerns hollywoodiens, le morceau préfigure certaines orientations de la pop de anglo-saxonne aux accents psychédéliques des années 1967 et 1968 (Love, David McWilliams, Scott Walker, etc). Malheureusement, sorti en novembre 1966, le single arrive probablement trop tôt et semble avoir du mal à trouver sa place parmi les tubes de l’époque (Last Train to Clarksville des Monkees, You Keep Me Hangin’ On des Supremes ou Good Vibrations des Beach Boys, entre autres). Il plafonne à une modeste 49e place aux États-Unis.
Enregistré en avril 1967, le trépidant Jackson permet à Nancy Sinatra et Lee Hazlewood d’effectuer un léger pas de côté. Plus traditionnel dans la forme (même si l’album sur lequel il paraît se nomme Country, My Way, ce qui signifie « la country, à ma façon »), ce titre de Billy Edd Wheeler et Jerry Leiber situe la musique du duo dans un registre country classique qui est aussi la source de toute l’œuvre de Lee Hazlewood. Sorti en single, Jackson devient le plus grand succès (14e au Top 40) du duo, même si cette version demeure concurrencée par celle enregistrée par June Carter et Johnny Cash, la même année.

Enfin, en août 1967, la blonde bottée et son acolyte moustachu enregistrent les morceaux Lady Bird, Sundown, Sundown et surtout l’incroyable Some Velvet Morning. Deux mois plus tard, en octobre, le premier des trois sort en single accompagné de Sand en face B. Parfait exemple de pop orchestrale ample et enivrante comme seules les années soixante ont su en produire, Lady Bird éblouit grâce à ses cuivres ronflants et ses arrangements de cordes épiques, directement hérités des musiques des grands westerns hollywoodiens. Le disque atteint le Top 20. Plus énigmatique et clairement visionnaire, le génial Some Velvet Morning sort en décembre de la même année. Le titre s’impose comme une rêverie psyché-pop aux variations rythmiques haletantes (on pense à des Shangri-Las sous LSD) et aux reliefs orchestraux vertigineux (les montagnes russes du monumental River Deep Mountain High d’Ike & Tina Turner, sorti en 1966, ne sont jamais loin). Ce nouveau single fascine par sa poésie étrange et ses étonnants sous-entendus sexuels (Some velvet morning, when I’m straight / I’m gonna open up your gate). Accessoirement, il permet aussi au duo de poser définitivement sa marque, quelque part entre la pop orchestrale de Phil Spector, l’héritage de la country classique et les flashs psychédéliques qui éclaboussent de plus en plus la pop contemporaine. Malheureusement, comme la plupart de ses prédécesseurs, Some Velvet Morning peine à faire l’unanimité. Sans doute trop déviant et trop insaisissable pour la majorité de ses contemporains, il ne dépasse pas la 26e place aux États-Unis.

Crépuscule californien

En janvier 1968, Nancy Sinatra et Lee Hazlewood entrent en studio avec, cette fois, l’idée de boucler leur premier album en duo. Cinq des treize chansons qui composeront l’album sont déjà sorties sur différents 45 tours ; Sundown, Sundown est le seul titre à avoir été mis de côté pour un usage ultérieur. L’enregistrement du reste de l’album sera bouclé en deux jours, les 24 et 25 janvier 1968. Au cours de ces sessions, le duo enregistre sept nouveaux titres, dont cinq reprises : Love Is Strange, une composition de Bo Diddley popularisée par Mickey & Sylvia en 1956 (c’est ce titre qui fait danser Sissy Spacek et Martin Sheen dans Badlands de Terrence Malick en 1973), You’ve Lost That Loving Feeling, le chef-d’œuvre des Righteous Brothers, My Elusive Dreams de Curly Putman, Storybook Children de Billy Vera et Judy Clay et, enfin, Tired of Waiting for You des Kinks. Les deux seules compositions originales enregistrées lors de ces sessions sont I’ve Been Down So Long (It Looks Like Up to Me), une pochade country signée Lee Hazlewood et chargée en cuivres qui, comme la chanson des Doors du même nom, reprend le titre du célèbre et unique roman de Richard Fariña (Been Down So Long That It Looks Like Up to Me, paru en 1966), et Greenwich Village Folk Song Salesman, un titre country offert par Tom T. Hall et enregistré avec une tonitruante fanfare qui, pour le coup, évoque plus l’esprit de New Orleans que celui de Greenwich Village.

Lee & Nancy
Lee & Nancy

Dans les notes de pochette de la réédition de Light In The Attic, Nancy Sinatra raconte notamment que leur version de My Elusive Dreams enregistrée par le duo était un titre qu’Elvis Presley écoutait en boucle dans son palais de Graceland. Plus anecdotiques, les reprises de Tired of Waiting for You et Love Is Strange paraissent aujourd’hui sur la réédition vinyle de Nancy & Lee. Enfin, il est évident que, parmi cette brochette de nouveaux titres, c’est surtout la reprise de You’ve Lost That Loving Feeling qui impressionne le plus. Placé en ouverture de l’album, ce qui n’a évidemment rien d’anodin, cette nouvelle version impose ainsi des reliefs sonores absolument vertigineux, confrontant la profondeur abyssale du chant de Lee Hazlewood à l’ampleur aérienne des arrangements de Billy Strange. Une fois de plus, l’influence de l’héritage de Phil Spector paraît flagrante. Elle l’est même d’autant plus qu’avec des musiciens comme Carol Kaye, Glen Campbell, Al Casey, Chuck Berghofer, Hal Blaine et quelques autres, la “Wrecking Crew”, celle des classiques du teenage tycoon, semble au complet sur ces enregistrements. De ce point de vue, Nancy & Lee sonne un peu comme l’œuvre crépusculaire d’une certaine idée de la pop californienne qui disparaîtra avec les années soixante. Cette idée d’un monde qui s’achève est sans doute aussi ce qui explique l’atemporalité du disque, et donc le succès mitigé de ces grandes chansons au moment de leur sortie, comme le fait qu’elles prennent de plus en plus d’importance à mesure que les années passent.

Lee & Nancy
Lee & Nancy

Finalement, Nancy & Lee paraît en mars 1968. Malgré un statut intermédiaire entre la compilation et l’album, il atteint la 13e place du classement américain et reçoit un disque d’or. Cependant, l’essentiel n’est pas là. En finalisant ce disque, Nancy Sinatra et Lee Hazlewood ont surtout figé l’idée de leur duo atypique dans l’imaginaire collectif. Auparavant éparpillés sur différents albums, leurs chefs-d’œuvre si atypiques sont désormais rassemblés sur un seul et même disque. La célèbre pochette, “iconique” comme on dit aujourd’hui, qui présente le duo sur un fond couleur caramel, fera le reste.
Désormais, alors qu’il vient de fêter ses 54 ans, Nancy & Lee apparaît plus que jamais comme l’un des disques les plus marquants et influents des années soixante. Des titres comme Sand, Summer Wine ou Some Velvet Morning sont logiquement considérés, tant par l’avant-garde que par les vedettes du mainstream, comme certains des classiques les plus aventureux des années soixante et, si l’on cherche bien, on peut entendre des traces de cet album chez d’innombrables artistes, allant de Howe Gelb à Nick Cave, en passant par Belle & Sebastian, Tindersticks, Primal Scream, Calexico ou encore Einstürzende Neubauten. Lee Hazlewood est mort en 2007 à Las Vegas (Nevada). Nancy Sinatra vient de fêter ses 82 ans ; il semble qu’elle se porte bien.


Nancy & Lee par Nancy Sinatra et Lee Hazlewood est sorti en 1968 sur Reprise Records, et vient tout juste d’être réédité par Lights In The Attic, distribué en France par Bigwax.

3 réflexions sur « Nancy & Lee, Id. (Reprise Records, 1968) »

  1. Hello,
    Très bon article. Lee était certes un « vieux » en 68 même si il avait 39 ans et non pas 54.
    Continuez à nous régaler.

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