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Interview Mots-Clés : Tim Keegan

Pour le retour surprise de son groupe Departure Lounge en 2021, focus sur ce formidable songwriter

Tim Keegan
Tim Keegan

C’est vrai qu’avec lui, on a souvent passé plus de temps dans la salle d’attente que dans le hall d’embarquement. Et parmi tous les retours et autres réapparitions inattendues qui sont désormais le lot du grand recyclage musical, celui de Tim Keegan n’est certainement pas celui qui engendrera le plus de fracas médiatique. Pourtant, celui qui demeure, cinq ans après la publication de son dernier album solo en date, l’une des plus fines et des plus exquises plumes du Royaume-Uni mérite bien qu’on lui consacre une écoute attentive. C’est pourquoi l’annonce, en ces temps pour le moins troublés, d’un futur album de Departure Lounge en 2021 – le premier depuis dix-neuf ans ! – sous forme d’un ajout printanier au catalogue irréprochable de Violette Records, a largement contribué à illuminer un peu les tristes journées d’un automne reconfiné. Alors, quand la confirmation est survenue ce vendredi, avec un premier extrait – Al Aire Libre, délicatement retouché par le fidèle Kid Loco – on a eu envie de ressortir des tiroirs cette interview réalisée pour la sortie de The Long Game effectuée en 2015, au cours de laquelle ce songwriter élégant s’était prêté au jeu des associations libres au travers d’une poigne de mots-clefs. Histoire de renouer un peu avec la beauté sans tapage des œuvres qui possèdent le mérite rare de n’obéir qu’à leur propre nécessité.

NEW SONGS

C’est aussi le titre du premier morceau de l’album. Je l’ai écrit en rentrant à la maison après avoir déposé mes enfants à l’école, un peu comme un mantra, une sorte de formule magique qui me trottait dans la tête et m’a donné l’impulsion pour m’atteler à l’écriture de ces nouvelles chansons. Cela faisait longtemps que je n’avais plus sorti de disque, pour des raisons qui tiennent à la fois à la vie et à la mort, au mariage et aux enfants. (Sourire.) Des choses très banales en somme. Pourtant, même quand je n’avais pas beaucoup de temps et que mes enfants étaient encore très jeunes, ma guitare est toujours restée à portée de main. J’ai donc commencé à accumuler toute une série d’idées et de fragments pour ces chansons, dans les quelques moments volés aux obligations du quotidien. Je suis toujours restée en prise directe avec la musique. Elle fait partie intégrante de mes journées, même si ce n’est qu’au cours d’une promenade ou de brefs instants de repos. Je me suis donc retrouvé à la fois avec deux ou trois morceaux assez anciens, mais que je n’avais jamais eu le temps d’enregistrer, et pas mal de nouveaux brouillons inachevés.

Tim Keegan
Tim Keegan

Il y a deux ans environ, j’ai ressenti le besoin de donner forme à cet ensemble hétéroclite et de préparer un nouvel Lp. Avec ma femme, nous venions de nous installer à Worthing, à une dizaine de kilomètres de Brighton, sur la côte. Et au moment même où je me suis dit que j’avais envie d’enregistrer un nouvel album, j’ai commencé à rencontrer par hasard quelques uns de ceux qui ont finalement joué un rôle clé dans l’élaboration de The Long Game : l’un dans une cour d’école, le deuxième dans une soirée, un autre qui est un très vieil ami de mon épouse. Une fois que nous avons commencé à répéter ensemble, tout est allé assez vite. Je voulais conserver toute la fraîcheur de ces premières sessions collectives et surtout éviter qu’ils connaissent trop bien les chansons. C’est grâce à cela que nous sommes parvenus, je crois, à redonner une certaine fraîcheur à des morceaux parfois très anciens.

RAILROAD EARTH

Mon tout premier groupe. Heureusement, nous n’avons jamais rien publié ! (Rire.) Si j’avais un conseil à donner aux débutants, ce serait certainement celui-ci : n’enregistrez jamais rien avant d’être vraiment prêts ! J’ai commencé à écrire des chansons quand je suis entré à l’université. J’avais déjà rédigé quelques poèmes mais je n’avais jamais vraiment joué de la guitare auparavant. C’était en 1985 environ, une période très intéressante pour la musique indé en Angleterre. Je connaissais un peu Lou Reed ou Bob Dylan grâce à ma mère et ma tante. Mais ce sont les gens que j’ai croisés à la fac qui ont complété mon éducation musicale et m’ont fait découvrir des artistes plus contemporains : Edwyn Collins, Aztec Camera, The Go-Betweens, The Triffids. Tous ces groupes géniaux mais qui ne passaient jamais à la télévision. J’ai eu comme une sorte de révélation : il existait tout cet univers musical en marge des médias officiels et qui m’attirait très fortement. J’ai donc commencé à organiser des concerts et, très logiquement, à former un groupe pour pouvoir jouer en première partie des artistes que je faisais venir à l’université. A l’époque, j’adorais faire de la musique avec d’autres gens. Dès le départ, je me suis toujours considéré comme une sorte d’artisan du songwriting. Je n’ai jamais eu aucune envie d’être une popstar, ni de m’inventer une sorte de personnage surdimensionné dans la peau duquel je me glisserai sur scène, comme David Bowie ou Nick Cave. Mon ambition est bien plus modeste. C’est d’ailleurs à cela que fait allusion le titre de l’album, The Long Game : je pense écrire des chansons comme un charpentier ou un ébéniste peaufinent leur art. En m’améliorant dans la durée.

Tim Keegan et Kid Loco
Tim Keegan et Kid Loco sur la scène des Routes du Rock 2002.

KID LOCO

J’ai appris le français à l’école et j’ai toujours apprécié la langue et la culture françaises. Mais j’ai commencé à entretenir une relation particulière et privilégiée avec ce pays à la fin des années 1990, quand nous avons commencé à travailler avec Kid Loco. Il faut dire que, dès le départ, Departure Lounge est né de la rencontre entre des personnalités musicales très différentes. Je suis un songwriter à l’ancienne, plutôt classique. Mais, au sein du groupe, les rythmiques étaient aussi très importantes et Lindsay Jamieson, le batteur, était passionné par la fusion entre les beats électroniques et les mélodies, ce qui était assez novateur pour l’époque. Il n’y avait pas tant d’artistes qui pratiquaient ce genre de fusion et Kid Loco était probablement le meilleur à nos yeux dans ce registre. Nous étions tous très fans de A Grand Love Story (1997). Nous avons pris contact avec lui pour lui demander de produire Too Late To Die Young (2002) et nous avons été ravis qu’il accepte. Nous avons commencé à travailler ensemble. Il m’a aussi invité à chanter sur ses albums. J’avais déjà passé des vacances en France mais c’est vraiment à ce moment-là que je me suis installé à Paris pour y vivre et que j’ai découvert plus profondément cette ville que j’adore.

SURVIVOR

Franchement, j’étais très content du succès de ma reprise de Destiny’s Child. J’avais volontairement choisi de ne pas la mettre sur l’album Foreign Domestic (2007) parce qu’elle ne collait pas vraiment avec les autres titres. Je trouvais que c’était amusant de la jouer de temps en temps sur scène, mais pas assez amusant pour l’enregistrer non plus. Béatrice Ardisson a fini par l’entendre et c’est comme ça qu’elle s’est retrouvée sur une de ses compilations. Du coup, elle est devenue bien plus connue que la plupart de mes propres compositions. Je me suis fait une raison. En tant qu’auteur, j’ai toujours été intéressé par l’exercice de la reprise. Les derniers albums de Johnny Cash pour la série des American Recordings font partie de mes préférés de ce point de vue. On y entend vraiment le pur talent de l’interprète. Il est probable qu’il ne connaissait même pas la plupart de ces chansons avant que quelqu’un de lui suggère de les enregistrer mais il se les approprie de manière absolument magistrale. C’est ce qui m’intéresse aussi quand je choisis de reprendre un morceau écrit par quelqu’un d’autre : je me demande toujours comment je vais pouvoir l’adapter à mon propre tempérament artistique et si la rencontre va bien fonctionner. Ces derniers temps, je me confronte à des styles très différents. J’interprète aussi bien un vieil air traditionnel de bluegrass qu’un tube d’electro. Le défi est toujours intéressant.

Tim Keegan
Tim Keegan, back in the days.

VIE DE FAMILLE

Le fait d’avoir une femme et des enfants a évidemment changé énormément la manière dont j’envisage la vie en général et la musique en particulier. J’en ai souvent discuté avec des confrères et je crois que ceux qui sont professionnellement plus établis que je ne le suis, qui possèdent un contrat avec une maison de disques ou leur propre studio, peuvent gérer la situation plus facilement, comme si la musique était un métier comme un autre, avec des horaires de travail bien définis, un revenu plus ou moins stable. Ils arrivent visiblement à déconnecter leur activité professionnelle des moments qu’ils passent chez eux et qu’ils consacrent à leurs proches. Pour moi, c’est beaucoup plus compliqué de faire la part des choses. Je n’ai toujours pas trouvé l’interrupteur qui me permettrait de cesser d’être songwriter pour devenir totalement papa. Je suis donc obligé, la plupart du temps, de mélanger les deux, et tout est considérablement ralenti. Je ne gagne pas assez d’argent pour vivre de mon art ce qui signifie concrètement que je partage ma vie entre mon job, ma femme, mes enfants et la musique. Et quand il y a une urgence ou un arbitrage à faire, c’est forcément la musique qui doit passer à la trappe. L’écriture est une activité solitaire et je ne peux pas m’isoler trop souvent parce que je ne veux pas être un mauvais père. Et que je ne veux pas non plus divorcer ! (Sourire.) Même quand j’enregistre en studio, je veux pouvoir être présent pour le petit déjeuner et pour le goûter. La seule solution, c’est d’arriver à jouer de la musique en famille. Je suis donc très content que ma femme ait accepté de chanter avec moi sur l’album. Elle déteste tout ce qu’elle considère comme des merdes indé. Elle préfère la country et la folk. Qui sait, nous allons peut-être finir par devenir les nouveaux Johnny Cash et June Carter ! Pour le moment, je ne veux pas partir en tournée trop longtemps, à moins que je puisse emmener ma femme et mes enfants dans un jet privé, comme les Rolling Stones. (Sourire.) J’essaie donc de jouer le plus de concerts possibles dans les salles de ma région et de développer un réseau au niveau local. J’ai trouvé un petit bar dans lequel je joue tous les jeudis soir un mélange de mes compositions et de reprises. Je n’avais jamais fait ça avant mais c’est chouette.

THE MAN WHO THOUGHT HE KNEW TOO MUCH

C’est une chanson un peu à part sur ce nouvel album. C’est probablement la plus ancienne et ce n’est donc pas tout à fait un hasard si elle se rapproche davantage que les autres de l’univers de Departure Lounge. Quelques temps avant la séparation du groupe, Chris Anderson, avec qui je suis resté en très bons termes et qui joue d’ailleurs du piano sur The Long Game, a composé cette musique sur laquelle il m’a demandé d’écrire des paroles. J’ai trouvé les accords un peu étranges mais j’aimais bien le côté krautrock et répétitif du morceau. Quelques temps après, j’ai fait un long voyage en train – une situation toujours propice à l’inspiration pour ce qui me concerne – et j’ai fini par imaginer cette histoire où se mélangent la parano et l’humour. C’est toujours délicat de mélanger l’humour et l’émotion dans une chanson, mais c’est vraiment quelque chose que j’apprécie quand ça fonctionne. J’adore Jonathan Richman ou The Jazz Butcher par exemple. Ben Nicholls, le bassiste, a rajouté une touche de concertina sur la version finale qui accentue le côté un peu mystérieux, hitchcockien du morceau. Je compte enregistrer une version française très prochainement puisque Emilie Simon a eu la gentillesse de traduire les paroles.

LE TEMPS

La plupart des chansons du nouvel album traitent de ce sujet, c’est vrai : le temps qui passe, les souvenirs, les changements. C’est pour cela que j’ai choisi ce titre, The Long Game. Je ne pensais pas vraiment que je passerai ma vie à faire de la musique. Je croyais que c’était juste un divertissement que je pratiquerai tant que je serai jeune. Et maintenant, c’est un divertissement auquel je continue de m’adonne alors que je suis vieux ! (Rire.) Je crois que c’est parce que la musique m’apporte quelque chose d’unique, que je ne trouve nulle part ailleurs. Ce n’est pas forcément quelque chose de meilleur, mais cela reste indispensable dans ma vie. Même mes relations amicales sont organisées autour de la musique : je joue avec mes amis les plus proches et c’est souvent ce qui nous tient lieu de conversation. Je crois bien que je vais devoir continuer.

Tim Keegan
Tim Keegan / Photo : Matt Condon

SUCCES

Comment je définirais ce terme aujourd’hui ? Bonne question ! L’aspect financier n’a jamais été central évidemment. Même du temps de Departure Lounge, nous réinvestissions presque tout ce que nous avions gagné dans l’enregistrement des albums. Et ça coutait cher de faire un album à l’époque, bien plus qu’aujourd’hui. Pour The Long Game, si je peux récupérer ma mise de départ, ce sera déjà pas mal. En France, malgré toutes les pressions actuelles, j’ai l’impression la culture reste un peu plus préservée, notamment grâce au régime de l’intermittence. En Angleterre, la situation matérielle des artistes est devenue vraiment difficile. Par les temps qui courent, je pense en tous cas qu’il est particulièrement important de ne pas attendre grand-chose de la sortie d’un nouveau disque. (Rire.) Je m’efforce donc de rester le plus pessimiste possible pour ne pas risquer d’être déçu. Sérieusement, j’ai toujours la faiblesse de croire que, si je fais bien les choses et que je reste attaché à une certaine qualité esthétique, quelques personnes finiront par s’en apercevoir et par prendre plaisir à m’écouter. Je sais bien que, compte-tenu de l’état dans lequel se trouve l’industrie musicale, le marketing occupe une place plus considérable que jamais. Par moment, j’aimerais bien être meilleur à ce jeu là, pouvoir paraître plus cool que je ne le suis. Mais ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’intéresse. Et je dois dire que, plus je vieillis, moins ça me passionne. Je fais simplement mon travail le mieux possible et je m’assure que mes chansons reflètent le plus fidèlement possible mes sentiments. Pour le reste, je pense qu’il reste encore des gens qui aiment découvrir les œuvres par eux-mêmes, en faisant des efforts parfois, plutôt que d’être soumis à un bombardement perpétuel qui leur impose des goûts qui ne sont pas vraiment les leurs. Mes chansons ne sont pas de celles qui vous attrapent au premier contact. Il faut prendre le temps de revenir vers elles pour les apprécier. Mais la récompense n’en est que plus grande.

Cet article a originalement été publié dans la RPM en 2015.

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