Fange, Pudeur (Throatruiner)

« On m’a connu raseur de murs, lécheur d’ordures, gicleur impur. Fuyant les fastes comme la peste. Traître à ma caste. Cafard céleste. »

Si les temps obscurs que nous traversons pouvaient trouver une bande-son à leur mesure, parions qu’ils se pencheraient avec mansuétude sur l’œuvre de ce groupe de Rennes, Fange. J’ai croisé leur route à Molodoi à Strasbourg, l’année dernière, alors qu’ils se lançaient, minuit passé, dans un concert impressionnant de tension et de maîtrise. J’ai pris le train en marche (et un peu dans la figure) avec leur album Punir sorti aussi en 2019. Pudeur, son successeur, sort en ce moment (en vinyle le mois prochain, si on est pas tous morts d’ici là) et possède ce même pouvoir à absorber la lumière, l’espoir et les sentiments, et à les réduire à de simples et douloureux stimuli corporels, des coups d’électricité dans la nuque, des palpitations du tympan, des vibrations dans le ventre, des remugles dans les intestins.

Ce mur de son, qui s’appuie sur les fondations d’un socle rythmique en béton armé, est l’œuvre d’un guitariste-architecte, Benjamin Moreau, qui emmène le groupe selon ses humeurs, noires, à explorer les tréfonds d’un genre en pleine période de synthèse : les différentes écoles, églises, cultes tendent à se croiser, à se percuter de plein fouet et à se liquéfier en un slime noir visqueux et brillant qui reflète ce que l’on a bien envie d’y projeter de sa propre histoire. Harsh noise, indus, sludge, punk, death, black metal, ces matières premières sont malaxées par des groupes tous plus singuliers les uns que les autres et qui sortent à tour de rôle depuis quelques mois une ribambelle de grands disques aboutis réfugiés chez Throatruiner, l’entreprise de Laval, tenue par Matthias Jungbluth, le chanteur de Fange. Sordide et son Hier déjà mort, Mourir avec Animal bouffe animal ou Satan délivrant en ce mois-ci funeste, Toutes ces horreurs, cette fraternité dysfonctionnelle, reconnue hors de nos frontières, projette leur purée noire en toute impunité et dans un élan admirable.

Fange
Fange

Sur Pudeur, on retrouve cette énergie brute, compacte qui, lancée à plein volume, fait bouger chaque cellule du corps et en fait sortir ce poison de haine qui grandit à force de vivre ici-bas : une expérience physique salvatrice, du SPORT, extrême. Cette musique trou-noir abrite aussi des mots à peine audibles pour le non-initié qui se contentera des effets d’annonce et des bribes jetées sur le papier des pochettes : Soleils vaincus (un jumeau maléfique au Pays vaincus adoré et récent), Cafard céleste, Croix de paille, Dieux gémissants… Si le décorum granguignolesque associé à cette musique a si souvent rebuté, il est ici dissout dans une urgence irréductible qui laisse à ses mots et à ses phrases, dont la plupart semblent écrits, dans une langue intemporelle, dans un vocabulaire presque désuet, par Matthias Jungbluth, en phase avec Artaud. Il y a comme un goût d’amertume et de méfiance, de distance à l’époque, à la manière des légendaires mulhousiens de Sun Plexus (qui inventaient sans cesse un langage nouveau, à force de cris et de borgorygmes), ou même des toulousains de Diabologum, que Fange a placé, il y a quelques jours, dans une liste de chansons pour une plateforme musicale célèbre. Tiens, tiens, comme par hasard.

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