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Dump, That Skinny Motherfucker With The High Voice (Shrimper, 1998)

Tout l’été, les albums qui ont échappé aux radars des plateformes de streaming.

Il y a quelques jours, la chaîne de télé du net Cinephobe s’apprête à diffuser une version inédite du film I’ll Do Anything de James L. Brooks. Cette version, Graal des adeptes du cinéaste américain, serait le fameux mais invisible montage avec la musique composée à l’époque par Prince (dont neuf chansons) et rejeté au dernier moment. Alors que les communautés cinéphiles s’activent à planifier la récupération des données, quelques heures avant la programmation, tombe une malheureuse nouvelle : la chaîne fait part d’un message reçu en dernière minute. Il s’agit du redoutable cabinet Fredrikson qui gère, depuis la mort de la star, ses droits. Froidement, fermement, les juristes et avocats intiment l’ordre de ne pas diffuser ce programme, sous peine de poursuites dévastatrices. Avec un définitif : pouvez-vous nous joindre par courrier électronique pour signifier que vous avez bien compris ? Compris ?

Retour dans les années 1990, James McNew, bassiste baraqué mais discret de Yo La Tengo, prend ses vacances du couple Ira-Georgia en créant sa propre entité, son truc à lui, son projet d’à côté : Dump. Même s’il fait plus que tenir la chandelle dans le trio (il faut se rappeler du très joli Stockholm Syndrom, comme du Neil Young de Ragged Glory interprété par Pianosaurus, tiens :-), parue sur I Can Hear The Heart Beating As One du trio d’Hoboken en 1997), l’homme a besoin de cet exutoire, mis en place à peu près en même temps qu’il s’installe chez les Kaplan-Hubley. En 1995, il enregistre sous ce patronyme ce qui peut apparaître avec le recul comme un des chef-d’œuvres du lo-fi, si ce genre a jamais existé, soyons humble, I Can Hear Music.

Cette pop squelettique enregistrée sur un Tascam Porta 5 révèle des trésors de chansons pleine d’émotions, cousines de Daniel Johnston (en moins blues) ou de Lou Barlow (en moins fiévreux), en toute simplicité, portées par un filet de voix à la limite de la rupture. Dans un entretien pour Tape Op, James McNew évoque l’enregistrement des pistes de batterie dans le local de répétition de Yo La Tengo, pour les habiller ensuite dans le confort de son petit appartement. Bedroom Palace ajouterait M. Paquet. Alors, me direz-vous? Qu’est-ce qui va pousser cet homme tranquille à visiter son double maléfique inversé tout en gardant cette économie de moyen ? Car en 1998, paraît une cassette étrange : James McNew choisit de se mesurer à celui qui est en apparence son antithèse. Aussi petit et fin qu’il est costaud et campé, riche à millions alors qu’il vit modestement, follement stylé alors qu’il est une des première incarnation du normcore, techniquement armé quand il revendique la simplicité, Prince représente tout ce qu’il ne sera jamais. Et pourtant la rencontre produit un des objets les plus attachants indisponibles sur la planète streaming. Dump s’attache à reprendre le répertoire du Kid de Minneapolis sur la longueur d’un album, sans complexe, en reprenant cash une douzaine de titres emblématiques : 1999, Raspberry Beret, Girls & Boys, Dirty Mind… n’en jetez plus. Dans un geste de défi, de la façon la plus immodeste qui soit, tant Prince semble évoluer dans les strates supérieures du stardom, James McNew produit une œuvre de fan fiction dont il serait le héros. Habilement habillé (un dessin approximatif qui reproduit le Prince de Parade sur la jaquette), la cassette est aussi finement titrée : That Skinny Motherfucker With The High Voice ? Citation d’une chanson de Prince lui-même (dans le Black Album, la chanson Bob George), il ne s’agit évidemment pas d’une désobligeance à l’égard de sa majesté qui ne manquait pas d’humour vis-à-vis de lui-même (parfois). Ces versions en suspension, dépouillées de leur virtuosité et de leurs tenues d’apparat, montrent surtout à quel point la musique reste une question d’incarnation, de croyance, et d’appropriation finalement. Que les plus belles chansons – et on entend, parfois, de ci de là, que Prince ne savait pas écrire des chansons – quel que soit le sort qui leur est réservé, restent des joyaux à jamais.

Alors, oeuvre maudite, poursuivie par des avocats qui signent à l’encre violette ? Même si des rumeurs de bisbilles entre le label de cassette et le management de Prince refont surface à intervalle régulier, pas vraiment. La cassette sera même rééditée en CD par le label Shrimper. Si on se doute bien qu’il y a une raison à son absence sur les plateformes, That Skinny Motherfucker With The High Voice ? semble posséder une réelle immunité due à son statut microscopique. Trop pour faire buzzer les radars princiers des agents secrets de Fredrikson ? Sans doute. Reste la question qui restera sans réponse désormais : Prince, un soir, seul dans sa chambre, allongé dans des draps de satin, a-t-il ouvert son magnéto cassette pour écouter la cassette de Dump ? S’est-il endormi en secret au son de la voix de James McNew, mi-amusé, mi-contrit ?

Une réflexion sur « Dump, That Skinny Motherfucker With The High Voice (Shrimper, 1998) »

  1. Ah Shrimper ! Le vaisseau amiral de toute une cohorte de superbes labels K7 des 90s dont il faudrait absolument préserver et rééditer le catalogue. ( ça me replonge dans mes jeunes années … … Et mes cassettes vieillissent … Il faudrait que je prenne le temps de tout numériser …) S’agissant de Yo La Tengo/DUMP => Immense ! La K7 de DUMP doit jouxter celles des Mountain Goats et de Sentridoh dans ma bibliothèque ;°)

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