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Dino par Nick Tosches

Dean Martin par Nick Tosches
Dean Martin

En 1992, feu Nick Toshes – qui nous a quittés il y a deux mois – publiait Dino, biographie délectable de l’indispensable Dean Martin, Saint-Empereur des cabotins, roi des crooners et véritable « consul du cool », pour reprendre l’expression parfaite de Tosches. Pourquoi faut-il lire ce bouquin ? Tout d’abord parce que Nick Tosches a proposé ici bien plus qu’une simple narration objective et factuelle de la vie d’un homme au destin hors norme. La grande qualité de son livre, c’est qu’il emprunte autant au journalisme d’investigation qu’à l’essai et qu’il n’hésite pas à mêler parfois le réel à l’imaginaire, rejoignant le domaine de l’authentique littérature. Par son talent de storyteller, Tosches nous embarque dès les premières pages dans un récit haletant dont l’atmosphère, les protagonistes et les anecdotes en rafales plongent le lecteur dans une ambiance digne d’un excellent film de Scorsese. Du début à la fin, on se régale à suivre l’ascension de Dino, depuis les tripots mal famés de Steubenville sa ville natale au airs d’un Chicago miniature où, encore adolescent, il officiait comme croupier , jusqu’aux casinos de Las Vegas et aux plateaux de cinéma hollywoodiens. On jubile à remonter aux sources du destin exceptionnel de ce fils de coiffeur italien qui, en quelques années et sans effort, deviendra une icône vivante de la culture américaine.

On se plaît à apprendre qu’il a très tôt fréquenté escrocs de tous poils, joueurs alcooliques, musiciens noctambules, filles de joies, mafiosi, patrons de maisons de jeux clandestins et autres personnages interlopes, jusqu’à sa gloire démesurée qui l’amènera plus tard à fréquenter la même faune, mais en plus fortunée et plus célèbre. On apprend que, dès sa prime jeunesse, il fut naturellement attiré par les plaisirs qui l’occuperaient tout sa vie : chanter, jouer, parier, faire illusion et jouir sans entraves, comme si tout son destin n’était que la floraison inéluctable de ce qui avait toujours été chez lui en germe. Pour être plus précis, on découvre que Dean Martin aura été animé de plusieurs passions principales :
– se la couler douce
– faire le con
– dilapider son pognon au black jack
– crooner en costard
– jouer au golf
– se faire sucer par à peu près toutes les minettes qui se présentaient à lui
– s’amuser à jouer dans des films
– regarder des westerns
– qu’on lui foute la paix
Par ailleurs, Dino donne un éclairage captivant sur un personnage qui, à l’instar de toute icône de la pop culture, semble un peu sorti de nulle part. Comme s’il appartenait davantage au domaine de la fiction qu’à celui du réel, à tel point qu’on en oublierait presque son origine terrestre. Ce mythe vivant qu’a été Dean Martin semble tellement lié au monde du rêve éveillé de l’entertainment qu’on pourrait le croire tombé du ciel en costard sur mesure, avec son verre de whisky dans une main et sa cigarette dans l’autre.



On fait, grâce à Tosches, plus ample connaissance avec un personnage fascinant et attachant mais somme toute assez mystérieux, plus secret et moins lisible par exemple que Jerry Lee Lewis, auquel Tosches avait consacré quelques années plus tôt la mythique biographie Hellfire.
Car, ce qui reste troublant chez Dean Martin, c’est son art stoïcien de toujours garder du recul sur les événements et de se réfugier à loisir dans sa citadelle intérieure. Par sa lontananza – distance en italien, et expression à laquelle Tosches revient toujours dans son livre , Dino aura fait en sorte de rester volontairement indépendant des autres pour ne pas les laisser empiéter sur sa liberté. À tel point qu’amis, amantes et proches disent ne jamais avoir eu véritablement accès à lui, comme si une part de lui leur échappait inexorablement. Égoïste Dino ? Disons plutôt qu’il aura suivi sans le savoir le précepte de Montaigne selon lequel il faut seulement se prêter aux autres et ne se donner qu’à soi.
On reste donc admiratif de cette forme de sagesse que Dino semble avoir atteinte, conjuguant paradoxalement l’hédonisme le plus voluptueux avec le sens de la mesure et de la maîtrise de soi, vertus éthiques contradictoires que seuls des esprits solides parviennent à maintenir ensemble sans s’effondrer.

Dean Martin et Jerry Lewis
Dean Martin et Jerry Lewis

Autre vertu de Dino ? Sa capacité à saisir toujours la bonne occasion, à agir avec un mélange déconcertant de sagacité et de je-m’en-foutisme naturel. Presque tout son destin s’est ainsi joué avec la mise en place totalement improvisée – de numéros hilarants de fin de spectacles avec le comique alors débutant Jerry Lewis. C’est à partir de déconnades éméchées de fin de soirée que sont nés les shows qui leur ont ouvert à tous les deux les portes de la gloire. Et ce qui est drôle, c’est que Dino est l’antithèse du héros à l’américaine qui a travaillé dur pour arriver au sommet. Au contraire, il n’a jamais fourni le moindre effort, c’est sa paresse et son goût pour le plaisir immédiat qui lui ont assuré la gloire. Belle anti-leçon de morale. D’ailleurs, il n’a jamais rien fait à l’école, et d’après tout ceux qui l’ont connu, personne ne l’a jamais vu ouvrir un livre. Au-delà des westerns, des bandes dessinées et des standards musicaux populaires, il ne possédait strictement aucune culture livresque et se moquait éperdument de combler cette lacune. Son désintérêt pour la lecture et son incroyable fainéantise étaient tels qu’il a un jour demandé à Brando de lire un scenario à sa place, rebuté par cette déplaisante corvée. Pourtant, il savait malgré tout apprendre son texte et même celui des autres acteurs à la virgule près quand le rôle lui tenant vraiment à cœur. Tous ceux qui l’ont approché témoignent qu’il possédait une sorte d’intelligence naturelle basée sur l’expérience et l’observation, qu’on voyait transparaît dans son ironie permanente et son sens surdéveloppé de la répartie.

Nick Tosches
Nick Tosches

Mais avec son « Dino », Tosches écrit bien plus que la biographie de Dean Martin. Il raconte la naissance de l’Amérique moderne, où immigrés italiens, chinois, irlandais, juifs cherchent à se faire une place au soleil et à s’inventer un destin, envers et contre tout. Mieux encore, il se fait le généalogiste, l’archéologue de la pop culture. Car en lisant le Dino de Tosches, on prend conscience que Dean Martin a été l’une des premières véritables popstar musicale de l’histoire américaine. Alors que les grands pontes du jazz comme Louis Armstrong ou Bing Crosby jouissaient d’une notoriété à l’ancienne, le développement massif de la radio et surtout de la télévision a fait de Dino une des premières stars quasi-omniprésente, avant même la consécration des saints laïques du rock and roll comme Elvis ou les Beatles.
On peut également apprécier chez Tosches ce mélange de distance et de fascination à l’égard de l’objet de son investigation : une icône de la culture de masse. Car pour l’auteur, pétri de culture classique qui savait même le grec ancien –, la culture de masse représente une forme de médiocrité et de décadence. En même temps, il ne peut s’empêcher d’admirer les qualités propres des nouveaux héros de la culture démocratique, auxquels il a consacré plusieurs de ses meilleurs ouvrages.

On ne saurait non plus se plaindre du goût de Tosches pour les anecdotes délectables. Ainsi, dans les sixties, alors qu’un de ses enfants lui parlait du soir au matin des Beatles qui caracolaient en tête des charts, Dino décide de montrer à ces freluquets qu’il était toujours le patron en devenant à nouveau numéro un, ce qu’il parvient à faire comme par magie en enregistrant un de se plus grands tubes.

In fine, on ressort du livre encore plus fan de Dino. Après tout, on aurait pu découvrir un sale type sous l’apparence du crooner toujours cool. Mais rien ne semble en fait distinguer le Dino mythique du Dino réel. Tous les témoignages recueillis par Tosches qu’il s’agisse de ceux de de ses proches, de ses amis, de ces connaissances plus ou moins lointaines, de ceux et celles qui ont partagé sa vie pendant des années ou quelques heures sont unanimes : Dean Martin était toujours à l’aise en toute circonstance et avec n’importe qui. Avec lui, on se marrait, on oubliait ses soucis et on passait du bon temps. Le mot qui revient incessamment dans la bouche de tous est celui de «décontraction ». Presque rien ne semblait vraiment l’atteindre et il savait mettre tout monde dans sa poche par son magnétisme, mais surtout par son naturel et sa coolitude. Derrière ses airs de cabotin, il était toujours réglo. Il avait beau être une canaille, notamment avec les filles, aucune ne semble s’être plainte d’une attitude ou d’un geste déplacé de sa part ou d’un quelconque forçage de main, chose étonnante dans l’Amérique d’alors. Par contraste, Sinatra et Jerry Lewis passent pour de sacrés connards. Contrairement à ces derniers, fascinés par les puissants, les stars, les politiques, les célébrités en tout genre, toujours en train de courtiser les uns et les autres pour prendre le plus de lumière possible, Dino semble n’avoir jamais pris au sérieux cette comédie sociale. Il avait bien trop conscience que tout n’était qu’imposture et illusion. La lontananza l’immunisait contre tous les mirages de la sale industrie du rêve. On a aussi bien sûr grand plaisir à entendre parler des sessions d’enregistrement de ses chansons cultes, des tournages de petites merveilles comme Rio Bravo, ou encore de ses délirantes soirées de spectacles ou de shows télé légendaires. Dino est mort en le 25 décembre 1995 , comme si la Fortune avait rendu un dernier hommage à celui qui avait chanté Silver Bells, Winter Wonderland et animé tant de soirées de Noël.

Dino de Nick Tosches a éré publié en France par Rivages Noir.

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