Catégories interviewÉtiquettes , , ,

Cabane – “Trébucher n’est pas chuter”

Marc A. Huyghens et Thomas Jean Henri
Marc A. Huyghens et Thomas Jean Henri / Photo : Elise Peroi

La dernière fois qu’ils se sont trouvés en face de moi, c’était au siècle dernier. Ce n’était pas des centaines de kilomètres et un écran qui nous séparaient mais quelques mètres et une scène, celle de cette très belle salle qu’est le Botanique. Comme surgi de nulle part – alors qu’en fait pas du tout –, leur groupe défrayait la chronique avec sa formule entièrement vouée à l’acoustique (guitare, contrebasse, violon, batterie minimale et expérimentations soniques), un hit miniature virevoltant, She’s So Disco, et un premier album joliment intitulé Welcome To The Modern Dancehall.

>>>A la fin de l’article, découvrez en avant-première la reprise de Take Me Home, Pt II de Cabane par Marc A. Huyghens.

Pour la RPM, on avait donc décidé d’en savoir un peu plus sur ces Belges qui reprenaient en concert le Velvet Underground et Jacques Brel. C’était à l’automne déjà, l’automne 1999, une journée ensoleillée passée à Bruxelles, dont nous nous souvenions toutes ces années plus tard pour une raison pas piquée des hannetons : un presque coma éthylique – aucun de nous n’était concerné, au cas où certains d’entre vous se poseraient la question. Mais l’anecdote n’a jamais occulté l’essentiel, la passion dévorante et débordante qui animait alors ces jeunes gens… Quatre ans plus tard, pour le compte de la même revue et la sortie d’un deuxième album enregistré dans la tourmente, Vertigone, je retrouvais le groupe. Cette fois-là, la rencontre avait été moins mouvementée, mais le leader, Marc A. Huyghens, était toujours aussi habité et Venus avait même eu les honneurs (relatifs, certes) de la une. Mais la formation avait changé : deux de ses membres avaient tiré leur révérence, dont le batteur, un certain Thomas Van Cottom, lors d’une rupture qui avait marqué les esprits. Alors, chacun a suivi son chemin. L’un plutôt dans l’ombre, avant de réapparaitre sous un patronyme hispanique, Soy Un Caballo, avec un album superbe d’intimité voilée, Les Heures De Raison (2007) – au générique duquel on retrouvait déjà Sean O’Hagan ou la voix de Bonnie « Prince » Billy sur un titre, La Chambre. L’autre, tout en entamant une carrière solo, a continué de diriger Venus jusqu’en 2007, finalisant un troisième album studio, The Red Room. Et puis on l’a retrouvé à la tête de Joy et collaborant à droite, à gauche, avec entre autres les Français de Valparaiso. Mais pour ma part, j’avais déjà perdu sa trace…

Marc A Huyghens
Marc A. Huyghens / Photo : Thomas Jean Henri

Pourtant, lorsqu’une après-midi de septembre 2020, Thomas, devenu Thomas Jean Henri pour l’état artistique, m’a écrit pour me confier sur le ton du secret la présence de Marc A. Huyghens dans la série de reprises des chansons de son disque miraculeux enregistré sous le nom de Cabane (Grande Est La Maison), j’ai reçu comme une décharge électrique. Non, pas par nostalgie de ces années vraiment lointaines où l’insouciance régnait encore en maitre malgré la vie professionnelle (enfin, vie professionnelle…), mais pour le souvenir immédiat de cette voix profonde qui était restée fichée dans un coin de ma mémoire – une mémoire dont on remercie qu’elle soit parfois aussi vive (mais parfois seulement). Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, Marc avait choisi de s’attaquer, comme Raoul Vignal avant lui, à Take Me Home (Part II). Oui, cette chanson qui continue de provoquer des frissons et au sujet de laquelle j’ai écrit quelques phrases il y a peu, de ces phrases dont on sait qu’elles ne seront jamais à la hauteur de leur sujet… Alors, avec Thomas, nous avons eu la même idée, très précisément au même moment je crois : vingt ans après la première rencontre bruxelloise, en organiser une deuxième, même virtuelle. Parce qu’il semblait important – à lui sans doute encore plus qu’à moi – de saluer les retrouvailles artistiques de ces deux hommes qui ne trichent pas, des retrouvailles scellées par une version bouleversante d’une chanson livrée ici dans une nudité d’une pudeur troublante. La nuit était tombée lorsque l’écran s’est allumé, on a commencé par parler de moi, mais heureusement, on a quand même fini par parler de cette reprise, de cette collaboration. On a fini par parler d’eux. Et c’était beaucoup mieux.

Il y a plusieurs années s’est produite une rupture entre vous deux… Je me souviens avoir interviewé Marc pour le deuxième album de Venus, Vertigone, et quand j’avais évoqué le sujet, il m’avait dit : « C’est la seule question à laquelle je ne répondrai pas… » Parce qu’il ne voulait pas être le seul à donner la version de l’histoire, parce que ça avait été très douloureux. Il y a eu de la rancœur entre vous ?
Marc A. Huygens : À ce moment-là, de la rancœur, sûrement. On ne se sépare pas brutalement avec un sourire aux lèvres… Chacun rebondit comme il peut. J’ai fait mon chemin, Thomas a fait le sien, c’est aussi simple que cela. On ne s’est pas parlé pendant des années, l’occasion ne se présentait pas. Puis elle s’est présentée. Ça s’est passé lentement avant qu’on reparle vraiment de ça. Thomas m’a redit son respect pour moi, et réciproquement. Cette histoire de rupture a pratiquement vingt ans, je n’ai pas l’habitude d’en parler… On a le ressenti de ces choses anciennes, on a quelques souvenirs, des souvenirs un peu douloureux, des images. Mais ce qui m’importe aujourd’hui, c’est d’être à côté de Thomas, on a enregistré un morceau ensemble, je trouve ça fantastique.

Comment vos routes se sont-elles recroisées ?
Marc A. Huygens : Pour l’anecdote, je me souviens d’une des premières fois dans un bar : je lui ai proposé qu’on boive une bière ensemble… Non, je lui ai proposé de lui offrir un verre, et il a répondu : « OK, si chacun paye sa bière ». Mais j’étais quand même content : nous allions ébaucher un début de dialogue. C’était il y a une dizaine d’années.
Thomas Jean Henri : De ce que j’ai appris dans la vie, quand on est en période de guerre, qu’elle soit émotionnelle, amoureuse ou créatrice, comme celle qui nous a opposés, on utilise les armes qu’on a dans les moments de crise. Et ce n’est jamais de belles armes, on fait ce qu’on peut. Mais j’ai toujours eu beaucoup de respect pour les gens qui prenaient des décisions. Même s’il y a eu des ruptures dures, des moments difficiles dans ma vie, tant que la personne était claire et honnête par rapport cette chose-là, il restait juste la douleur d’accepter la séparation. Après, comme j’ai écrit à Marc dans un court message, ma carrière musicale reste gravée à la sienne. Et des choix qui ont été les siens à une époque ont donné les germes de ce qui est là maintenant. Je vais citer mon papa, qui dit toujours : « Trébucher n’est pas chuter ». La question n’est pas la chute, mais ce que tu vas en faire le lendemain, avec ce que tu as vécu. Qu’est-ce qu’on va faire de cette colère qu’on a entre les mains pour construire quelque chose de positif et ne pas vivre une vie dans la rancœur ?

Marc A. Huyghens et Thomas Jean Henri
Marc A. Huyghens et Thomas Jean Henri / Photo : Elise Peroi

Sans Venus, Cabane n’aurait pas existé de la même manière ?
MAH : Moi, je suis persuadé que si, Thomas fait de la musique depuis bien avant que Venus a été fondé. Ça se serait juste passé différemment… Venus n’était qu’une étape, à l’époque relativement importante parce que ça a pris des proportions auxquelles on ne s’attendait pas, mais ce n’est vraiment qu’une étape… Thomas ne s’est jamais arrêté, il y a eu Soy Un Caballo. Cabane, c’est un long parcours.
TJH : Moi, avec Venus, j’avais beaucoup d’ambition, mais aucune compétence. Je ne dis pas que je n’avais pas d’envie, ni de talent – le talent, ce n’est pas inné, c’est Brel qui le dit, c’est cette force qu’on peut mettre dans quelque chose dont on a l’envie, cette envie qu’on va mettre en place pour y arriver… Je jouais à peine de la batterie, je ne savais pas composer, ni chanter, ni jouer de guitare. La rupture m’a fait me remettre en question : tu as des velléités d’écrire des chansons, alors, c’est bien de critiquer ceux qui composent et prennent les décisions, mais vas-y, mets les mains dans le cambouis… Et c’est aussi pour cela que ça a été si long. J’ai d’abord pris le temps de digérer, puis de remettre les choses en perspective, je suis allé au conservatoire pour suivre des cours d’écriture pour petit orchestre…
MAH : Ah bon, je ne savais pas…
TJH : Oui, pendant trois ans, mais je n’étais pas un très bon élève !

Vous suiviez vos parcours respectifs, vous échangiez, vous donniez votre avis sur ce que pouvait faire l’autre, vous vous donniez des conseils ?
MAH : Des conseils, non jamais. J’ai suivi ce que faisait Thomas, mais plutôt de loin.
TJH : Je ne vois pas quels conseils je me serais permis de lui donner… J’ai du plaisir à suivre des artistes sur une longue période, où l’on voit que la personne continue à chercher et parfois, on est plus touché par certaines étapes que d’autres. Par exemple, je pense au spectacle d’une chorégraphe que j’ai vu il y a un an, une chorégraphe que je suis depuis le début, et ce spectacle-là ne m’a pas plu du tout… Mais je trouvais qu’elle était en train d’ouvrir des portes, que c’était un spectacle de transition. Et ils sont beaux, ces moments-là, ces moments où la personne te touche un peu moins mais où tu comprends qu’elle cherche, essaye, remet ses acquis en question… J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour ces moments. J’aime bien l’idée de la remise en question, remettre le pain sur la planche, continuer à chercher, à travailler, à se tromper…

Vous vous trompez souvent ?
TJH : Moi, pas trop… (Rires.)

Quand on compose depuis des années, comment arrive-t-on à se dire « je fais fausse route » ?
MAH : Il y a cinq ans, j’ai tout arrêté. Et mon erreur aurait été de continuer à ce moment-là. Parce que ça ne fonctionnait plus. Le fait de travailler dans ce milieu m’apportait plus d’angoisses que de plaisirs. J’ai mis un peu de temps à faire le deuil… Ça ne répond pas à ta question, mais en même temps, si : l’erreur, c’est peut-être d’aller trop loin, d’arriver à un tel stade de déception que tu te dis : « j’aurais dû arrêter avant ».

Et cette version de Take Me Home (Part 2) marque ton retour à la musique ?
MAH : Alors, déjà, on a travaillé cette version tous les deux. Thomas a demandé à des personnes d’enregistrer des versions personnelles de morceaux de son album mais ici, c’est un peu différent car on s’est tout de suite dit : « Est-ce qu’on ne travaillerait pas ensemble ? » Et c’est ce qui m’intéressait aussi, qu’on le fasse ensemble. Je faisais à nouveau de petites choses dans mon coin, mais très peu. J’ai passé une période sans écouter aucune musique. J’ai fait le deuil de tout cela pendant un moment, j’étais quand même dedans depuis vingt-cinq ans… Et puis, assez récemment, j’ai retrouvé le gout d’écouter des choses, de redécouvrir de la musique, de recommencer à en jouer un peu. La proposition de Thomas est tombée à point. Ça m’a conforté dans l’idée que ça me manquait, que c’était un plaisir… Et qui sait, peut-être qu’un de ces quatre, je réenregistrerai des choses.

C’était prémédité de ta part, Thomas, il y avait derrière cette proposition faite à Marc une volonté de lui remettre le pied à l’étrier ?
TJH : Il y avait plein de choses… Déjà, je n’ai jamais donné de conseils à Marc, mais on a quand même souvent parlé ces dernières années et dans nos conversations, à part ma lubie de discuter football avec lui, on parle quand même musique… Je lui ai proposé de faire partie du documentaire sur Cabane et il a refusé – alors qu’il avait accepté de figurer dans le clip de Sangokaku. Mais je ne me suis pas démonté. Et quand j’ai eu l’envie de faire ces remakes, je suis remonté au créneau… Ces reprises, ce sont de très beaux cadeaux que j’ai reçus, mais dans ce projet, et je ne dis pas cela pour le flatter, c’est l’idée de retravailler avec Marc qui était le plus important. Par rapport à notre passé, je trouvais que c’était une belle façon de refaire quelque chose ensemble. C’était très généreux des deux côtés. Je reste très ému, très touché par cette collaboration-là… Maintenant, il a composé bien plus d’albums et de musique que moi, ce n’est pas à moi de lui dire ce qu’il doit faire. Je sais que les vies sont faites de chemins, que chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il a et si Marc a envie, il refera de la musique… J’aime bien aussi cette idée d’échange de compétences : à l’époque de Venus, Marc a mis ses compétences d’auteur-compositeur dans un groupe qu’on a monté ensemble, et je suis content si vingt ans plus tard, je peux me permettre de lui proposer d’enregistrer des choses parce que j’ai un peu de matériel à la maison…

Qui a fait le choix du remake alors ?
MAH : (Immédiatement.) Moi. Thomas m’a proposé de reprendre un morceau et celui-ci est déjà un classique… Ce n’est pas étonnant qu’autant de personnes choisissent ce titre-là.
TJH : C’est parce que ce sont les accords les plus faciles !

Comment s’est passé l’enregistrement de cette relecture ?
MAH : Assez simplement. J’ai travaillé le chant et j’ai proposé deux parties guitares. On a enregistré ça et Thomas a commencé à ajouter pas mal d’arrangements… Et puis, on s’est aperçu qu’il y avait trop de choses. Alors, il en a éliminé petit à petit. C’est là que je me suis rendu compte à quel point il avait acquis une maturité au niveau des prises… Je suis très admiratif. Ça semble exagéré de dire cela mais ça ne l’est pas du tout, c’est hallucinant vraiment.
TJH : La voix de Marc est si belle et m’émeut tellement que je trouvais que ça valait la peine de retirer le reste et de ne garder presque que le strict minimum. Ça s’est fait très simplement, juste l’idée de travailler tous les deux, de proposer des choses et puis un acquiescement, un soupir, une trop longue hésitation font qu’on va faire des choix, emprunter une autre direction… C’est rare des plaisirs comme ça, des collaborations où il y a un vrai échange, un respect construit sur les années, une connaissance de l’autre, de ses limites humaines, musicales… Ce sont juste des beaux moments. Comme je l’ai dit, toutes les reprises sont très belles, mais celle qui est le plus ancrée en moi, avec celle de Caroline – parce que je travaille beaucoup avec elle –, c’est celle de Marc. Il y a une grande fierté pour moi de l’entendre chanter une chanson que j’ai composée. C’est un magnifique cadeau.

D’où t’est venue cette idée de projet de reprises ?
TJH : Je trouvais que c’était une belle façon de clôturer Cabane. Parce que je ne sais pas s’il y aura un avenir, un deuxième album… J’aimais l’idée de lier des gens qui ont travaillé avec moi par le passé, avec qui j’ai collaboré et leur donner le dernier mot, tout en étant présent, puisque c’est moi qui prends les photos. Mais avec ce projet de remakes, j’ai aussi ouvert des portes. Après, il y a un côté qui me mettait mal à l’aise, le côté mégalo, de dire : « mon disque est incroyable, qui veut faire des reprises !? » Alors, j’ai proposé l’idée à très peu de gens, à douze personnes en tout. Il y en a dix qui ont accepté et huit qui ont finalement enregistré un titre. Je proposais une fois, je relançais une deuxième, je ne voulais contraindre personne. J’avais envie d’ouvrir la porte de cette maison, de cette cabane que j’ai essayée de construire. L’idée, c’était : « revoyons-nous, rencontrons-nous, faisons quelque chose ensemble », quelques heures pour les sessions photos ou plusieurs jours de travail et de collaboration dans le cas de Marc. Et même si c’est plus compliqué, je trouvais l’idée plus belle de sortir chaque chanson séparément. J’avais envie de mettre chaque personne à l’honneur.

Et ce projet restera dématérialisé ?
TJH : L’énergie que je vais mettre à défendre un projet est énorme, parce que j’y crois, parce que j’aime faire ça, mais c’est épuisant au niveau de la santé – je le sais, je viens de le faire pour Grande Est La Maison. Alors, je ne sais pas si j’ai la force… On verra bien, peut-être qu’il y aura un CD-R tiré à 50 ou 100 exemplaires. Mais j’ai surtout envie de voir si j’ai encore des choses à dire, envie de refaire de la musique et de garder la création au centre de mes projets.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *