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Adrianne Lenker, Songs / Instrumentals (4AD)

I cover you with questions
Cover you with explanations

On va faire en sorte de ne pas.
On va faire en sorte de décrire sans couvrir.
Adrianne Lenker – incontournable depuis le coup double commis avec Big Thief, deux albums infinis publiés en six petits mois du monde d’avant –, dans la parenthèse imposée à ce qui semblait devenir un Never Ending Tour, a enregistré un double album solo qui semble devoir être son Blood on the Tracks.
Semble-t-il.
On n’est pas bien sûr mais la référence, si elle biaise, n’écrase même pas car c’est là.
C’est ça.
C’est un album dont la toute première écoute est l’occasion du surgissement entre deux portes, entre deux autres chansons, de Zombie Girl, qu’on va tenter avec toute la conscience de notre présente mission de ne pas jouer en boucle durant une petite semaine – vous, vous pouvez, vous êtes libre de, et de ne pas en rester là.

Adrianne Lenker
Photo prise par Adrianne Lenker et Philip Weinrobe dans la petite maison du Massachusetts où “Songs” et “Instrumentals” ont été créés / via 4AD

Les grandes chansons : elles ne rendent pas captif mais libre, libre de les écouter à ne plus en pouvoir, libre de leur dire oui, comme aux grands groupes – comme à Big Thief, famille habillée en Emmaüs/millenials/casual, le parfait non-look pour faire rager les pauvres d’esprit, pauvres d’eux. Et Zombie Girl est bien ce prototype dylanien jusqu’à la même liberté, jusqu’au même miracle : trois images dans certains mots de certains vers, ou des bouts de mantras qu’on ne répète pas, ou qu’on répète. Et les couplets, les refrains, admettons, on va voir ce qu’on en fait – c’est tout vu : concassage. Début, milieu, fin, dans un grand huit. Le reste, c’est de la littérature et un doudou, un décorum à la rigueur, pas le sujet – pas la chanson.
J’ai écrit plus haut Blood on the Tracks, ce n’est pas pour le dossier de presse – pas lu –, c’est pour le sujet, essentiel : c’était là, ou ça semblait être là, et ça ne l’est plus, ou ça ne semble plus l’être.
Et ça s’entend.
Le dispositif n’a lui rien à voir : une cabane, un enregistreur à bandes, deux mois, un disque de chansons (Songs, tiens), un disque de musique instrumentale (Instrumentals, par exemple), et peu – semble-t-il – de tergiversations.

Adrianne Lenker
Photo prise par Adrianne Lenker et Philip Weinrobe dans la petite maison du Massachusetts où “Songs” et “Instrumentals” ont été créés / via 4AD

Du côté des chansons, comme avec les précédents albums solos de Lenker – qui commencent à former une belle pile si l’on inclut les early birds dits « du van », d’un classicisme impénétrable –, une écoute de surface peut être monotone : arpèges de guitare, timbre nordenstamien – monotone comme Nick Drake. Ou comme Nebraska, ce genre – celui du gars qui cite Suicide au milieu de l’archétype du disque american songbook – parce que c’est aussi là que vit Lenker, dans ce grand livre écrit par Crazy Horse et Slint, par David Berman et Jason Molina, par Aimee Mann et Laura Veirs, par Bruce Springsteen et Suicide donc – dans ce Babel qui se cogne du postmoderne comme de sa première chemise : une chanson est une phrase, courte ou longue, vraie ou fausse, lisible ou inaudible, encore faut-il s’en donner la peine – les mélodies et mouvements harmoniques de Two Reverse, par exemple, habitent le même building que les grooves lyriques d’Alan Vega.

Adrianne Lenker
Adrianne LenkerPhoto prise par Adrianne Lenker et Philip Weinrobe dans la petite maison du Massachusetts où “Songs” et “Instrumentals” ont été créés / via 4AD

Et donc, plus sans doute que pour ceux enregistrés au moyen de son Grand Véhicule, faut-il pour les disques solos d’Adrianne Lenker enchaîner quelques écoutes avant de s’y sentir chez soi, tellement on se sent d’abord chez elle – la puissance du domestique et du calme – pas de cri ici, la vaisselle ne tombe jamais, sauf dans les têtes.
Ensuite, c’est simple : pourquoi ressortir ? Il y a tout, mers et océans, montagnes et vallées, et le nombre nécessaire de falaises en moins de quarante minutes. Alors on fait tourner en boucle Songs, chaque image des textes appelle une image de notre vie, on apprend les accords les moins compliqués, on laisse couler une larme – une toute petite, promis –, on se félicite de ne pas découvrir ce disque en pleine rupture, tout en se disant que les veinards bénéficiant d’un tel soutien dans cette épreuve vont se souvenir de certains soirs tous les autres soirs de leurs vies – ces soirs où les mélodies ne vous laissent pas tomber.
Écoute après écoute, chaque chanson devient, un peu plus, là et pas ailleurs.
Puis My Angel débute et, chaque fois comme la première, on regarde passer cette guitare solitaire, ses silences, ses aplats, puis la chanson, la dernière de l’album, puis on entend une calme Cobain donner un refrain, et l’on songe à l’ange d’In Utero, une calme Cobain qui dans sa peine et son désarroi s’accorde la paix. La guitare refait un tour, la voix revient.
C’est fini.

Instrumentals séduira moins, immanquablement, malgré son engagement et sa beauté. La première des deux longues plages propose un solo de guitare qui, depuis une déambulation folk, s’accorde de profonds espaces jusqu’à la voie silencieuse, avant d’arpenter des harmoniques évoquant The Well-Tuned Piano de LaMonte Young, puis de refolker – le chemin est passionnant, fade out, on entend Lenker dire « I’m sorry ». C’est fini.
La seconde plage tintinnabule tranquillement, a-meuble – de façon rustique : on ne prend pas l’avion, on randonne aux alentours, guitare puis cloches en main, dans une façon qu’on se prend à rêver un jour moins solitaire – quand Adrianne Lenker, dont la liberté et le hors-pistes constant rappellent Don Cherry, arpentera son propre Mu en compagnie de son Ed Blackwell, par exemple.

Kurt Cobain et Don Cherry.
De bons disques sortent en 2020.

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