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À la recherche du poptimisme

Frank Zappa

Les journalistes de rock sont des gens incapables d’écrire qui interviewent des gens incapables de parler pour des gens incapables de lire” avait dit un jour Frank Zappa. Cette phrase prend un sens particulier dans le contexte actuel. Si le journalisme musical a accompagné pendant de nombreuses années la pop en témoignant sur son époque, il semble aujourd’hui être dans une phase de transition (si on est gentil) voir amener à disparaître (si on est pessimiste). Pendant longtemps, en plus d’être un observateur, un des rôles du critique était d’être un guide d’achats. Cette fonction n’a plus lieu d’être en 2020 tant la musique est facilement accessible avant d’éventuellement l’acheter (autre geste déclinant). Ce questionnement s’ajoute à un autre : le poptimisme. Au cœur de la critique des objets culturels (cinéma, musique, littérature…), cette approche influence la manière dont nous percevons les œuvres. Le poptimisme est un vrai trait de notre époque. S’opposant au rockisme, elle influe les sujets et leurs traitements, définissant les contours de la critique en 2020. La récente liste des meilleurs albums de la décennie du vénérable site Pitchfork en est une éclatante démonstration tant elle diffère de l’occurrence précédente. Le concept est pourtant assez ancien, de même que le débat autour. Peut-être surtout cantonné à la sphère anglophone, à notre tour de mettre une pièce dans la machine et voir ce qu’il en sort.

Du rockisme au poptismisme
Wire
Wire

À l’origine du poptismisme, le rockisme. Dans les années quatre vingt, le critique Pete Wylie, surtout connu pour être le leader de Wah!, créé le terme avec l’idée d’opposer l’ancienne garde des années 60-70 défendant les groupes progressifs à une nouvelle génération portée par le punk et la new wave. Le mot permettait ainsi “d’expliquer pourquoi Wire était mieux que Yes” selon Paul Morley dans un article de 2006 pour The Guardian. Au cours des années 2000, le mot-valise poptimisme gagne une nouvelle popularité. Il affirme l’émergence d’une nouvelle génération de critiques musicaux, forcément plus ouverts, divers et concernés que l’ancienne. Un texte en particulier symbolise le renouveau du terme, The Rap Against Rockism de Kelefa Sanneh en 2004.  Il sert de base à la définition du poptimisme par Robert Loss (cité sur wikipedia): “Par sa vision appauvrie, le rockiste représente les valeurs traditionnelles de l’authenticité quand le poptimiste est progressif, inclusif et voit à travers ce mythe de authenticité. Le rockiste est nostalgique – les vieux cons qui disent qu’il n’y a plus de bonne musique – tandis que le poptisme regarde loin devant et valorise la nouveauté. Le rockiste fait de la musique populaire un Art ; il insiste sur le sérieux des propos et demande aux artistes de chanter leurs propres chansons et jouer d’instruments, de préférence des guitares. Le poptimiste laisse la pop être fun et sans consistance ou du moins légère. Le rockiste est un puriste, le poptimiste un pluraliste ; le rockiste est vieux, le popiste est jeune, le rockiste est anti-commercial, le poptimiste ne pourrait pas s’en moquer d’avantage.”

Le débat est lancé

Au cours des années 2000, le texte suscite déjà des débats. Les limites du poptimisme sont par exemple pointées dans un article de Jody Rosen pour Slate intitulé The Perils of Poptimism, l’auteur, pas franchement rockiste  (“la critique poptimiste du rockisme cadre avec mon interprétation de l’histoire de la musique et résonne avec mes propres goûts”) y suggère déjà la possibilité qu’à son tour le poptimisme puisse devenir un dogme et prévient ainsi “je suppose qu’une règle de base est de ne pas remplacer un canon défectueux par un autre” . Il évoque ainsi sa vision privilégiée du poptimisme ou plus généralement de la critique musicale : “Idéalement, le poptimisme ne devrait pas être une manière pour les critiques de régler leur complexe d’œdipe et prouver qu’ils sont plus cool que Greil Marcus. Cela devrait être une manière de s’ouvrir à tout type de musique – y compris celles qui semblent correspondre aux critères des rockists“. Sur le site PopMatters, Rob Horning (The Death of Pop Criticism) en rajoute une couche “Le poptimisme – une attitude antirock dans la critique musicale  se proposant de nous libérer de la culture hégémonique des babyboomers – semble être une oxymore en tant que technique de critique. L’optimisme dans ce contexte est utilisé de manière purement rhétorique pour discréditer ce que certains critiques contemporains trouvent trop restrictifs ou ringards.” Loin de disparaître avec les noughties, le débat continue d’agiter la presse musicale dans la décennie suivante.

Le poptimisme est-il encore d’actualité ?
Taylor Swift
Taylor Swift

The Rap Against Rockism pouvait être vue comme une intention, dans les dix années suivantes, le paradigme a ainsi largement évolué dans le sens du poptimisme. Chris Richard, dans le Washington Post (Do you want poptimism ? or do you want the truth ?) dit ainsi en 2015 : “En pratique, le dogme poptimiste a été mal utilisé et mal lu. Déployé par réflexe, il est devenu une adoration de la célébrité. Il traite les mégastars, malgré leurs énormes ressources corporate, comme des marginaux. Il donne une immunité à énormément de musique faible. Pire que tout, il demande à tout le monde d’être d’accord avec les vainqueurs et de les supporter sans condition.”  Tout le monde n’est cependant pas de cet avis, notamment Claire Lobenfeld dans Village Voice (Poptimism isn’t the Problem, 2016) qui avance : “Au fond, il n’y a rien de non-éthique à être fasciné par la machine – car c’est ainsi que la machine est sensée fonctionner. Des artistes comme Beyoncé ou Taylor Swift ont été construites (et travaillent d’arrache-pied) pour correspondre à cet idéal. Personne ne fait du mauvais journalisme en le reconnaissant.” Pourtant, il est difficile de ne pas donner raison à Chris Richard tant notre époque déploie des polémiques qui font directement ressortir la puissance de ce nouveau paradigme. Quand bien même la machine sait être séduisante, est-ce le rôle des critiques d’en devenir les plus fervents supporteurs ? Les objets pop sont-ils si bien faits qu’ils en deviennent inattaquables ?

Poptimisme en 2020

Le sujet traîne ainsi depuis quinze ans pourtant il semble plus que jamais d’actualité. De la liste de Pitchfork des albums de la décennie écoulée,  jusqu’à la polémique entre James Gunn (scénariste et réalisateur passé des productions Troma à une superproduction Marvel) et de l’autre coté Coppola et Scorsese autour de la qualité cinématographique des œuvres du MCU (Marvel Cinematic Universe), pas un jour ne passe sans nous rappeler que le poptimisme est une réalité en 2020. Essayons d’en définir les traits les plus saillants : des analyses poussées sur des objets culturels pop ou mainstream (par exemple les séries), les chiffres (de ventes, de vues) comme seule vérité, le snobisme anti-snobs, le rejet de certaines esthétiques vues comme réactionnaires (le rock indépendant, parfois le cinéma d’auteur), un discours autour de la modernité conquérante, le refus total de hiérarchiser les objets culturels etc. Insidieusement, ce poptimisme, nourri au départ de références à la marginalité de la culture officielle, se voit toujours comme outsider et à défendre quand elle est devenue une norme omniprésente sur YouTube, les réseaux sociaux, la presse écrite ou la radio. Elle est ainsi en quelque sorte inattaquable sous peine de passer pour au choix : pisse-froid, ringard, vieux con, réactionnaire ou troll. Bref un représentant de l’ancien monde façon OK Boomer qui n’a pas digéré avoir été remis eu cause. Conséquence direct de cela, les gagnants n’ont jamais autant été célébrés et si peu déstabilisés.

Les racines

Le poptimisme trouve un terreau particulièrement fertile dans notre époque. La critique négative d’objets culturels semble en effet devenir un art du passé. Peu satisfaisante à écrire, elle rencontre aussi un écho négatif auprès du public pour lequel la bienveillance, voir le politiquement correct, est une valeur cardinale. Nous-mêmes n’y avons que rarement recours, car il nous apparaît plus intéressant d’user de notre temps pour défendre les projets qui nous tiennent à cœur plutôt que ceux qui nous gonflent ou déçoivent. Il y a ainsi plus de raisons d’écrire sur des disques qui nous plaisent que sur les autres, focaliser son énergie sur ce qui le mérite selon nous plutôt que s’échiner à devoir se justifier de ne pas en aimer une. Cela donne l’étrange sensation de consensus sur les œuvres. L’absence de hiérarchie (et la revendication de sa suppression) dans la culture est un autre corollaire du poptimisme. Si la remise en cause de la culture bourgeoise classique fut initialement émancipatrice, elle prend parfois aujourd’hui des allures de dogme tout aussi figé. Il y a parfois comme une méfiance et un mépris de classe inversé vis à vis des œuvres classiques. Le refus stricte de hiérarchisation a aussi des conséquences sur la production de la critique : tous les avis se valent, qu’ils proviennent d’un cinéphile chevronné ou d’un amateur ponctuel de blockbuster. Ces derniers peuvent d’ailleurs désormais se revendiquer cinéphiles, puisqu’il n’est plus nécessaire d’être curieux et s’informer sur le contexte, la production, il suffit d’être cinéphage. À ce rythme, amateurs de french tacos pourront bientôt revendiquer être des gastronomes. Bien entendu, il ne s’agit pas de regretter une époque où la parole était confisquée entre quelques mains et où le bon goût était un marqueur social très fort, mais de souligner le zèle exprimé dans la remise en cause de la connaissance et du savoir. Ces dernières deviennent ainsi suspectes dans certaines sphères. Elles seraient comme des agents au service de la classe dominante, un comble quand on sait que la culture – y compris la plus classique – a toujours été émancipatrice. Rappelons-le, la culture permet de se confronter à d’autres points de vue que le sien, de découvrir des ressources insoupçonnées et dans le meilleur des cas, redéfinir ce que l’on pensait savoir. L’argent et la course à l’audience sont d’autres facteurs de réussite du poptimisme qui se prête très bien au capitalisme contemporain. Les sites, youtubeurs, etc. ont intérêt à parler de ce qui marche pour attirer des gens et contribuent ainsi à un cercle vicieux/vertueux (selon le point de vue) qui renforcent les superstars. En pleine économie du Winner takes All largement accélérée par les sites de streaming comme Spotify ou Deezer dont les algorithmes enferment les individus dans des bulles,  les journalistes participent eux aussi à établir de solides monopoles et de douillettes zones de confort dont il devient de plus en plus difficile de sortir.  La monétisation des contenus et la gratuité affichée contribuent  elles aussi à policer le discours et le rendre acceptable pour les annonceurs mais aussi un public qui supportent de moins en moins des opinions contraires à la sienne.

Est-ce vraiment un mal ?

Au fond, ne peut-on pas n’en avoir rien à faire ? En grande partie oui, pourtant le poptimisme a une influence insidieuse sur la façon dont nous envisageons la culture. Elle vient à considérer la dimension utilitariste, exprimée par le plaisir, comme une finalité. Se confronter à des esthétiques ou des œuvres plus difficiles n’est plus encouragé et valorisé, reste alors une satisfaction plus immédiate et souvent superficielle, ne modifiant pas durablement notre rapport à l’existence. Sortir de sa zone de confort culturel n’est plus vu comme quelque chose de positif et progressif. Au fond, il y a même une forme de condescendance à accepter que les gens n’aient plus envie de s’intéresser à des choses qui sont a priori éloignées de leur patrimoine culturel.  Surtout, il affecte durement les esthétiques réellement à la marge, celles ne bénéficiant pas de soutiens financiers importants. Vues comme chiantes, trop classiques (voir classistes), pas assez fun, elles subissent une double peine. Le poptimisme, malgré ses bonnes intentions, est un frein à la diversité des objets culturels et des opinions, il incite à un certain conformisme et défend les plus forts au détriment des plus faibles. Il porte en lui sa propre destruction: si tous les avis se valent et que le rôle du critique est de consolider une opinion déjà majoritaire, quelle est la réelle fonction de ce dernier ? Une interrogation pertinente dans le contexte de la redéfinition actuelle de son rôle.   Plus ironique, à bien des égards, il est devenu le nouveau rockisme, substituant une idéologie rigide par une autre. Il semble au final difficile d’être tout à fait libre. S’interroger sur nos propres angle-morts, nos pré-conceptions est peut être la meilleure chose à retirer de ce débat.

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