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#24 : The Dentists, Strawberries Are Growing In My Garden (And It’s Wintertime) (Spruck Records, 1985)

The Dentists, en attendant la fraise.
The Dentists, en attendant la fraise.

Anton avait téléchargé le nouvel album des Strokes. L’étape attendue d’une affection discrète mais tenace dont l’origine, le quand comme le comment, restait à déterminer. Sa mère et moi n’y étions pour rien, ni apparemment aucun de ses camarades de classes (on dit bro, contre-attaqua son frère). Bon. Pas de quoi en développer un zona, ça valait toujours mieux que Darkthrone ou Phil Collins. Notre aîné était coutumier des engouements improbables. A six ans il s’était mis en tête de supporter le Valenciennes FC. Depuis plus de deux ans, il bloquait sur l’Ouganda. Sa chambre était constellée de drapeaux à six bandes avec une grue royale en son centre, il maîtrisait parfaitement la bio d’Idi Amin Dada et nous tannait pour qu’on prenne un vol à destination d’Entebbe.
Sans oublier le pangolin, son animal totem, une passion débordante. Le Covid était venu calmer tout ça, il ne la ramenait plus trop, sauf par intermittence – de toute façon il n’avait plus de nouvel auditoire devant lequel dérouler le panégyrique de l’animal à écailles.
Julian Casablancas et ses sbires avaient donc pris le relais et annexé en deux jours l’espace familial. L’album s’ouvrait par Adults Are Talking sauf qu’on ne pouvait plus en placer une. Pour étouffer mes réserves, Anton dégaina l’argument imparable : de toute façon je n’écoutais que de la musique de vieux. Ce qui est assez savoureux de la part d’un garçon de 14 ans fan des Strokes, totalement insensible au contrefeu que j’avais tenté d’allumer en imposant l’écoute de Squid et Porridge Radio (raté, Brighton ne risquait pas de détrôner Kimpala dans le cœur de l’ado).

Face à ce type de situation frôlant le catch-22, le repli au fond du jardin s’impose. Où chaque jour je fantasme de voir apparaître les premières fraises des bois. Dérèglement climatique ou pas, je me berce d’illusions, peu de chances que la floraison intervienne avant la fin du confinement. A moins que la diffusion quotidienne et à fort volume de ce titre des Dentists, Strawberries Are Growing In My Garden (And It’s Wintertime) ait une quelconque incidence sur le comportement de la Fragaria vesca.

Qu’est-ce qui vous pousse, à 18 ans, à acheter un disque plutôt qu’un autre, a fortiori un disque émanant d’une formation dont vous ne savez absolument rien – et dont c’était là, en février 1985, la première manifestation discographique ?
Dans le cas présent, la raison est simple et un rien stupide : l’association, dans la langue française, des mots dentiste et fraise – rendue plus efficiente avec la découverte récente en VHS de Marathon Man, où Laurence Olivier en Mengele de la roulette n’y va pas de main morte (Is it safe ?). J’imagine que Gérald, un des vendeurs de New Rose (j’habitais alors une minuscule chambre de bonne sise à moins de 100 mètres du 7 de la rue Pierre Sarrazin, ce qui a porté un préjudice certain à mes maigres revenus et mes rachitiques études), a dû appuyer mon choix à l’aide d’une référence à un groupe australien confidentiel, mais je ne jurerai de rien.
Toujours est-il que les Dentists ne viennent nullement des antipodes, pas plus qu’on ne les associera à une scène indie pop naissante (la future C86) même si la tentation est grande de les rapprocher des Jasmine Minks première mouture.

On n’échappe pas à son environnement. Les Dentists, originaires de Chatham, seront logiquement mais à leur corps défendant rattachés à la scène du Medway, qui tire son nom de la rivière serpentant dans le comté de Kent. La Medway scene pouvait s’enorgueillir d’un véritable parrain en la personne de Billy Childish, punk autodidacte et dyslexique, pas exempt de tendances dadaïstes – en 1977, au moment où il monte son premier groupe, les Pop Rivets, il se fait ouvrir un compte en banque au nom de Kurt Schwitters. Traditionnaliste revendiqué, Childish était un pur produit de Chatham et aurait pu reprendre à son compte le titre du premier long métrage de Nanni Moretti, Je suis un autarcique. Londres a beau n’être distant que d’une soixantaine de kilomètres, les groupes de la Medway n’y mettaient pas les pieds. En 1984, quand les Dentists se forment, Childish est à la tête des Milkshakes et s’apprête à libérer une autre de ses multiples incarnations, Thee Mighty Caesars. Toutes revivalistes sixties, certes, mais dont le garage abriterait une Ford Cortina plutôt qu’une Pontiac GTO, et qui tolèreraient mal que Sky Saxon prenne la place de Ray Davies au volant. Affranchis du Corleone du Kent, The Prisoners, plus classe, plus Mods, allaient être les bonnes fées au-dessus du berceau des Dentists. Après plusieurs dates où les seconds ouvraient pour les premiers, Allan Crockford, bassiste des Prisoners, se proposa de produire leur première session aux Wooly Studios de Sheerness, où trois titres furent enregistrés et mixés en l’espace d’une seule journée. Une Rickenbaker appartenant à l’ingénieur du son trônait là, offerte aux regards. Un graal pour le guitariste des Dentists qui avouait n’en avoir jamais touché de sa vie. Entre les mains du profane, cette guitare s’avéra une bénédiction pour ces Strawberries, merveille psyché pop, à cheval entre deux décennies paires, le groupe ne se faisant pas prier pour manifester son amour à R.E.M., aux Smiths ou aux Go-betweens. Comme touchés par la grâce en ce 30 novembre 1984, Mick, Bob, Mark et Ian se lâchent, l’un proposant des chœurs évanescents, l’autre une guitare acoustique sur le dernier couplet, l’autre un solo de guitare trébuchant et renversant gaillardement l’édifice dans son finale. Intouchable. Avec un unique morceau, The Dentists posaient là les bases d’une discographie inégale mais que l’on aura longuement chéri, down and out in Paris and Chatham.

Le groupe délivrera d’autres hymnes à la fois serrés, frénétiques et cinglants, parfois plus pugnaces, tels She Dazzled Me With Basil ou le plus que parfait I Had An Excellent Dream à chanter à tue-tête de jour comme de nuit, fer de lance de leur premier album Some People Are On The Pitch They Think It’s All Over It Is Now (s’exclame sur la BBC Kenneth Wolstenholme quand Geoffrey Hurst plante le 4ème but et permet à l’Angleterre de remporter en 1966 la finale la plus controversée de l’histoire de la Coupe du Monde de football). Comme je m’aperçois un peu tard que l’album en question already had an excellent review ici même (tout y est, magistralement exposé), je vous y renvoie expressément. Et m’en retourne dans les sous-bois tendre l’oreille au chant des fraises.

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