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Toy : “Se rapprocher au maximum de qui tu es, c’est l’objectif lorsque tu fais de la musique.”

Toy
TOY / Photo : Steve Gullick
C’était en décembre 2016, au Nouveau Casino, que nous les avions vu à Paris pour la dernière fois. Le quintet de Brighton, propulsé en 2011 par The Horrors, venait de nous gratifier d’un troisième LP, Clear Shot, leur plus riche en date, confirmant une audace qui n’allait pas tarder à les placer au-dessus de leurs aînés. C’est désormais chose faîte avec Happy in the Hollow, attendu le 25 janvier chez Tough Love RecordsUlrika Spacek, Part Time ou Girls Names complétant l’écurie du label londonien au bon goût difficile à égaler. Un ouvrage frappant par la variété des influences qui le composent. L’esprit krautrock, évidemment, dicte toujours la conduite : rythmiques hypnotiques et abondance de synthétiseurs portent la voix rassurante de Tom Dougall. Ce sont ces incursions nouvelles du côté de l’acid folk et de la surf qui, en occasionnant les plus belles réussites de l’album (The Willo, You Make Me Forget Myself), le hissent sur un autre palier. J’ai retrouvé Tom Dougall, chevelure ombrageuse et regard fuyant, accompagné de Max Oscarnold, bassiste de The Proper Ornaments dernièrement recruté, dans un bar du XIIe. Derrière la timidité du leader s’est très vite dévoilée une verve de passionné. Ensemble, ils se sont livrés sur leurs aspirations et leur quête ultime en tant que musiciens : la recherche de leur identité propre.

Toy s’est formé en 2010. Selon vous, comment votre musique a-t-elle évolué au cours des années ?

Tom : Je pense qu’elle a beaucoup évolué, surtout depuis que Max nous a rejoint. Il a insufflé une nouvelle énergie. Happy in the Hollow est le premier album auquel Max a participé entièrement. Il est là depuis que nous avons commencé à écrire [ndlr : Max Oscarnold a rejoint le groupe en 2015]. Le fait que la formation soit différente, je pense que c’est le principal changement. 

Max : Il y a aussi eu une évolution au niveau du son, de la manière dont la musique est faite et écrite. L’album précédent avait été enregistré de manière très brute et directe : tous jouant en même temps, d’une manière très krautrock. C’est différent aujourd’hui.

Tom : En effet, quand nous avons commencé, nous répétions d’abord, puis écrivions les chansons ensuite. Nous capturions ce que nous avions joué. C’était très spontané, du pur live. Aujourd’hui, le processus est plus réfléchi : nos morceaux ont une architecture, plusieurs couches que nous enrichissons au fur et à mesure… C’est vrai que notre musique a beaucoup changé en ce sens-là aussi. Cela doit s’entendre.

Parce que votre imagerie est plutôt sombre, Toy est généralement perçu comme tel…

Tom : Oui, mais nous ne nous voyons pas comme cela. Notre musique est certes un peu louche, mais lumineuse.

J’allais le dire. Il y a en effet cette atmosphère mystérieuse et onirique, mais vos morceaux sont toujours très lumineux, ils ne tombent jamais dans la profonde mélancolie.

Tom : Absolument, c’est comme cela que nous voyons les choses. Nous n’avons jamais voulu faire de la musique sombre ou déprimante. Je sais que nos choix esthétiques peuvent porter à confusion. Il y a dans la musique aussi, des moments de doute et d’entre-deux. Tout n’est pas tout blanc ou tout noir, et c’est ce qui nous intéresse. La vie n’est pas faite que de moments de pur bonheur ou de déprime. Rendre compte de cela, c’est aussi ce que nous attendons des groupes que nous apprécions.

Que signifie le titre de ce nouvel album, Happy in the Hollow [ndlr : « Heureux dans le vide »] ? Il y a, là aussi, une sorte de contradiction.

Tom : C’est vrai. Je pense que cette phrase résume plutôt bien l’album. C’est exactement ce dont nous venons de parler, cet état intermédiaire…

Max : Oui, et j’en ai aussi une autre interprétation. Les gens, en général, s’habituent à tout. Tu peux être en train de vivre le pire moment de ta vie, tu vas t’y habituer et petit à petit, ce qui te semblait insupportable va te devenir normal…

Tom : HyperNormalisation.

Max : Oui, exactement. Voilà ce que ce cela veut dire pour moi.

Tom : Ce titre vient en fait d’une chanson qui devait se trouver sur l’album mais qui n’a finalement pas atteint la version finale. Peut-être que nous la sortirons à un autre moment…

De manière générale, vos textes sont assez mystérieux. Qu’est-ce qui vous a inspiré durant l’écriture de cet album ?

Tom : Plusieurs membres du groupe ont écrit. J’écris toujours la majorité des paroles mais comme différentes personnes ont participé ici, les textes sont variés. Beaucoup de sujets s’entremêlent.

Max : Oui, mais je crois que nous n’avons pas été inspirés par des thèmes en particulier. C’est ce qui est sorti spontanément.

Tom : Oui, il s’agit surtout de sentiments, d’émotions que nous ressentions à ce moment-là. Quelques chansons ont tout de même une trame narrative. Pour écrire les paroles de The Willo, je me suis inspiré d’un dessin que j’avais fait quand j’avais une dizaine d’années. C’est un dessin très étrange, que je ne me souviens pas avoir fait, où j’erre dans un bois, à la tombée de la nuit. Du coup, j’ai écrit cette chanson où j’imagine à quoi je pouvais bien penser lorsque je me suis figuré dans un tel décor… Une forêt étrange, des esprits fantômes… Nos chansons traitent toutes des sujets différents, il n’y a pas de thème récurrent. Seulement des choses que nous trouvions intéressantes, j’imagine.

Pour en finir avec cette dichotomie entre obscurité et lumière, elle me semble très claire sur Happy in the Hollow, qui oscille entre rythmes motorik et claviers futuristes d’une part, et folk psychédélique, très sixties, d’autre part. D’où vient cette nouvelle influence ?

Tom : Tout à fait. C’est quelque chose que nous n’avons réellement incorporé que sur cet album. Nous avons toujours adoré le folk psychédélique un peu étrange des années 1960, et je crois qu’il fallait que cela ressorte un jour dans notre musique. C’est volontaire.

Max : Tu tiens cela de tes parents, n’est-ce pas ?

Tom : Oui, je suppose que cela me vient de mon père. C’est sa musique préférée, et d’aussi loin que je me souvienne, c’est toujours ce que l’on pouvait entendre à la maison. Des disques de Nick Drake… Je pense que Charlie aussi a grandi avec ces trucs-là [ndlr : Charlie Salvidge, batteur du groupe]. La pop et la folk, c’est notre ADN. C’est ce dont on se sent proche.

Max : Absolument, les classiques. Nous avons tous grandi en écoutant le même genre de musique. Si nous sommes devenus amis, c’est aussi parce que nous avons les mêmes goûts. De là tout découle.

Je me rendais moins compte de cette influence dans vos albums précédents.

Tom : C’était moins évident, puis c’est devenu plus présent. Je pense que c’est aussi pour cela que nous aimons la folk : elle persiste en toi, ne meurt jamais. Il y a certains aspects de cette musique qui continuent à faire écho des années plus tard, qui te transportent dans des endroits mystérieux où tu ne pensais plus aller.

Max : Je pense tout de même que l’on pouvait sentir pointer cette influence sur l’album précédent. Dans le jeu des guitares, à plusieurs moments.

Tom : Nous aurions pu insister d’avantage là-dessus à l’époque mais ne l’avons finalement pas fait. Effectivement, cela a commencé sur l’album précédent et cela continuera certainement à se développer.

Max : Sans aucun doute (rires).

TOY / Photo : Steve Gullick

En même temps que cette influence s’est confirmée, d’autres se sont estompées. Je pense au shoegaze

Tom : Oui, c’est très juste de le dire. Je pense que ce n’est pas conscient. C’est simplement que quand tu vas dans la même direction depuis le départ, il y a un moment où tu commences à te sentir inspiré par d’autres voies. Aussi, je pense que nous écoutions beaucoup plus de shoegaze à l’époque.

Qu’écoutiez-vous ?

Tom : My Bloody Valentine. Nous les adorons toujours. C’est là que réside tout notre amour pour le shoegaze. Nous nous en sommes un peu écartés dernièrement, mais cette musique résonne toujours en nous. 

Max : Il s’agit de trouver notre identité. Nous devons renaître sans arrêt pour trouver ce qui ne nous appartient qu’à nous seuls.

Tom : Oui, je pense que la quête est là. Se rapprocher au maximum de qui tu es, c’est l’objectif lorsque tu fais de la musique. Je pense que c’est ce qu’il va se passer, au fil du temps. Cela prend beaucoup de temps.

Max : C’est l’évolution naturelle.

Vous avez assuré vous-mêmes la production et le mixage de ce nouvel album. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Tom : Oui, c’était la première fois que nous produisions et mixions l’ensemble d’un album. Nous l’avons fait exactement comme nous le souhaitions. Nous y sommes particulièrement attachés.

Max : Pour une fois, nous avons pu nous permettre d’être très perfectionnistes, très pointilleux. Cela a pu être si frustrant par le passé…

Tom : Quand tu fais ce travail avec un professionnel, tu peux parfois mettre de côté tes propres idées, car cela semble normal de s’appuyer sur l’expertise de la personne. Il est attendu que tes envies de jeunes musiciens soient mises à l’épreuve. Je crois que nous ne pouvions plus fonctionner ainsi. Parfois, tu es la seule personne à savoir ce qui sera le mieux pour ton projet, et tu peux en fait t’en charger toi-même.

Max : Nous devions nous arranger nous-mêmes pour avoir ce que nous voulions. C’était satisfaisant.

Tom : Nous avons dû apprendre, et c’est l’une des raisons pour lesquelles cet album nous a pris tant de temps. Nous avons dû apprendre la production et le mixage de zéro. Je trouve que c’est compliqué quand tu ne connais rien à l’ingénierie de la musique. Cela aurait pu être plus satisfaisant (rires)… Mais cela nous a été bénéfique. Personne n’était mieux placé que nous pour bien faire sonner ce disque.

Combien de temps cela vous a-t-il pris ?

Tom : Plutôt longtemps.

Max : Un an et demi.

Tom : Nous avons pris notre temps. L’enregistrement s’est fait en trois phases. Nous avons commencé à enregistrer, ensuite…

Max : Ensuite nous avons retravaillé l’enregistrement dans un meilleur studio, puis nous avons apporté le tout au studio de Dan pour faire le mixage.

Tom : Dan Carey. Il nous a autorisés à utiliser l’un de ses deux studios. Il nous l’a laissé mais il n’était pas là. Il a dit qu’on pouvait l’utiliser, ce qui était très gentil de sa part. On y a passé beaucoup de temps. Beaucoup, beaucoup de temps, afin que tout soit comme on le souhaitait.

Max : Cela n’aurait probablement pas pris autant de temps à tout le monde…

Tom : Nous avons expérimenté. Nous voulions prendre notre temps, ne pas se presser. 

Fidèles à Heavenly depuis vos débuts, vous sortez Happy in the Hollow sur Tough Love. Pourquoi ce changement de label ? 

Tom : Notre collaboration avec Heavenly s’est conclue naturellement. Ils signent beaucoup de groupes, ne s’arrêtent jamais de grandir. Je crois que nous ressentions le besoin d’être suivis par un label dont nous serions l’un des principaux acteurs ; pas seulement un contrat parmi d’autres. Nous voulons aujourd’hui travailler de manière très rapprochée avec l’équipe de Tough Love. Nous avons besoin d’une relation plus étroite que ce que nous avons connu auparavant. Voilà la raison principale du changement. Nous n’avons aucun ressentiment par rapport à Heavenly, nous sommes toujours amis. C’est juste qu’ils ont tellement de groupes à gérer, ils ne pouvaient plus nous accorder assez de temps.

Max : Nous voulions gagner en contrôle sur notre musique, sur les décisions… Quand tu travailles avec quelqu’un qui a plein d’autres préoccupations, il n’y a pas de compréhension mutuelle et cela ne fonctionne pas. Tu es en quelques sortes forcé de te déconnecter de tes envies. Quand tu tombes sur quelqu’un qui t’écoute, tout devient plus simple. Pour l’instant, c’est super avec Tough Love.

C’est vrai qu’aujourd’hui, Heavenly couvre des genres musicaux très variés.

Tom : Oui, et voilà un autre problème. Heavenly a changé de direction pour s’ouvrir à de nouveaux genre musicaux, ce qui n’était pas le cas avant. Avant, tous les groupes étaient plus ou moins de la même souche. Aujourd’hui, le label n’a plus vraiment d’identité, les groupes sont déconnectés les uns des autres. Quand nous avons commencé, nous n’étions que quelques groupes. Nous étions parmi les premiers signés. Nous travaillions de manière rapprochée avec l’équipe, cela fonctionnait bien. Puis quand ils se sont mis à signer tous ces nouveaux groupes, cela a cessé de si bien fonctionner.

Vous sentez-vous proches des groupes que vous côtoyez chez Tough Love ?

Max : Oui, quelques-uns sont mêmes nos amis. Value Void, par exemple, sont de très bons amis à nous depuis une dizaine d’année. Il y a d’autres groupes que nous connaissons moins bien mais que nous admirons, comme Ulrika Spacek. Stephen [ndlr : Stephen Pietrzykowski, cofondateur du label] a cette éloquence, et des goûts musicaux tellement incroyables… Nous sommes aussi devenus amis avec lui. C’est tellement excitant.

Enfin, vous vivez tous à Londres. Que pensez-vous de la scène londonienne actuelle ?

Tom : Max, peut-être que tu sauras mieux répondre que moi. Tu vas à plus de concerts… Je ne vais plus vraiment voir de concerts ces derniers temps, alors je ne sais pas. Encore une fois, j’écoute énormément de musique, mais plutôt des vieux trucs. Pour moi, c’est aussi de la découverte. Je n’ai pas besoin d’écouter ce qui vient de sortir pour ressentir une sensation de nouveauté. 

Max : Je ne me figure pas cela comme une scène. Je ne sais pas vraiment ce qu’est une scène…

Tom : En fait, à chaque fois que je me rends dans une salle, c’est pour voir des amis jouer. La plupart de nos amis font de la musique intéressante.

Max : Je ne pense pas qu’il y ait une scène. Aujourd’hui, avec les ordinateurs, tout le monde est séparé. Les gens sortent leur projet dans leur coin. Il n’y a pas de mouvement ; je n’ai pas l’impression que nous sommes en train d’agir tous ensemble.

Tom : D’ailleurs, la plupart des groupes ne voudraient pas être raccrochés à une scène.

Max : Particulièrement à Londres, où les gens sont très arrogants.

Tom : En effet, je pense qu’il est impossible de réfléchir en termes de scènes à Londres. Tout le monde est en compétition.

Max : La vérité, c’est que nous étions dans notre bulle ces deux dernières années, à faire des disques. Nous ne sommes pas tellement sortis. Je suis seulement allé voir quelques groupes comme Value Void, dont je t’ai parlé. Ce sont des amis et ils sont géniaux…

Toy sera en concert le 2 mars 2019 au Petit Bain. 

Happy in the Hollow by Toy

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