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The Leisure Society, Arrivals And Departures (Ego Drain/Modulor)

Depuis quand n’avait-on pas écouté – réécouté même – un double album dans son intégralité dès sa découverte, sans éprouver la moindre trace de lassitude, sans tricher en en fractionnant les longueurs indigestes ou fastidieuses ? On a beau chercher, farfouiller dans les tréfonds de vieux souvenirs d’adolescence : la réponse ne s’impose pas. Contrairement à ce cinquième album de The Leisure Society qui s’est immédiatement incrusté avec une force inattendue dans les recoins d’un quotidien dont il a pris possession depuis quelques semaines. Fascinant jusque dans ses moindres méandres, impossible à déloger de cette place centrale et privilégiée qu’il occupe d’ores et déjà tout près du cœur, le diptyque composé par Nick Hemming et Christian Hardy semble doté d’une force et d’une évidence que ne possédaient pas tout à fait les quatre premiers volets d’une œuvre pourtant très appréciable et conséquente.

Cette évidence tient sans doute, pour partie, au contexte biographique dont la plupart des chansons sont issues. Comme tant d’autres avant lui, Hemming a puisé l’inspiration dans les cendres de la relation amoureuse qu’il entretenait avec Helen Whitaker, flûtiste et membre du groupe, dont il est désormais séparé. Composées ça et là, au cours de quelques années d’errance personnelle et géographique, ces seize chansons portent en elle un peu de ce parcours. Pourtant, Arrivals & Departures ne ressemble pas vraiment à un album de rupture, conforme aux canons intimistes définis en leur temps par Bob Dylan sur Blood On The Tracks, 1974  ou Richard et Linda Thompson sur Shoot Out The Lights, 1982. Ici, nulle trace ouvertement perceptible de dépit amoureux ou de confessions directement imprégnées d’un ressentiment bilieux. Le ton n’est pas au règlement de compte : les ruines du Tendre apparaissent, certes, mais par fragments successifs, reléguées à l’arrière-plan, comme floutées par la distance du souvenir qui confine presque à l’abstraction. Pour qui jugerait de la qualité d’une œuvre à la seule aune de sa capacité à restituer de manière crédible et authentique les tourments de son auteur, il y a sans doute là un obstacle rédhibitoire. Si l’on considère, au contraire, que la quantité de tripes étalées vaut parfois moins que l’aptitude à conférer une cohérence esthétique aux sentiments les plus bruts, il y a un je-ne-sais-quoi de fascinant à suivre les étapes de cette rédemption musicale retracée en deux volets complémentaires et distincts. Le premier, le plus familier, est entièrement dominé par les tonalités acoustiques et mélancoliques déjà présentes sur les œuvres précédentes de The Leisure Society. Les mélodies, simples et touchantes, y sont souvent rehaussées par des orchestrations ambitieuses de cordes et de cuivres classiques qui en ponctuent parfois l’intensité dramatique. Il en va ainsi du pont discordant qui fait resurgir une touche d’angoisse au beau milieu du morceau titre et inaugural, une belle valse mélancolique et apaisée, comme pour mieux indiquer que, derrière les apparences sereines, le travail du deuil n’est jamais pleinement achevé.

La beauté triste et majestueuse de Let Me Bring You Down et Arundel Tomb  procure un frisson de même nature : transfigurées par la délicatesse des arrangements, les méditations poétiques et désenchantées semblent tout à coup s’éclairer d’illuminations teintées d’optimisme. Le second disque confirme ce basculement du côté plus heureux – ou simplement plus serein – de l’ambivalence. Après s’être appuyé, pour mieux dépasser les épreuves, sur les certitudes légitimement issues de son passé, Hemming semble retrouver dans l’intégration à un collectif remanié, les pistes inédites d’un avenir moins sombre. Sans introduire de discontinuité majeure, le second album, celui des départs si l’on en croit l’inversion logique suggérée par le titre, permet cependant de présenter un certain nombre de déclinaisons formelles différentes et plus inattendues : l’interlude instrumental de Mistakes On The Field, ou même les rythmes presque joyeux de l’exultant Beat Of A Drum. Le chaos – celui des sentiments ou bien du monde – n’a pas pour autant disparu, comme en témoigne l’apothéose orchestrale de There Are No Rules Around Here. Mais il convient désormais de l’accueillir dans une forme d’ouverture résignée. La fanfare de Ways To Be Saved qui conclut ce parcours tortueux résonne de ces doubles échos, entre le carnaval et la procession funèbre. Elle apporte sa touche finale à ce récit captivant qui constitue le chef d’œuvre qu’on attendait, sans vraiment l’espérer, de la part de The Leisure Society.

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