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The Go-Betweens : 4 minutes pour changer ta vie

The Go-Betweens / Photo : Laura Levine

La date, c’est le 22 mai 1996. Tu as tout juste quinze ans, autant dire pas grand-chose – tu peux le dire maintenant, même si c’est faux –, et la grand-messe c’est Nulle Part Ailleurs, chaque soir. Tout est en train de se passer, ou tout va se passer. Philippe Gildas agite un magazine avant le groupe du soir, tu es dans la distinction – le vélo, pas le foot, le Velvet, pas les Red Hot – pour des raisons d’agencements et de hasards. Tu es prêt. C’est une semaine importante, dans quatre jours Blur va passer à Taratata, va inviter Terry Hall pour un duo et ton grand-frère va acheter Parklife peu après, à la bourre donc mais enfin, à la bonne heure, Trainspotting est à Cannes, c’est maintenant. La grande mue, les cheveux courts, la pop.
Philippe Gildas agite un magazine dont tu ignores l’existence, tu retiens le titre, Les Inrockuptibles, en couverture le groupe qui va jouer, “les Go-Betweens”, avec l’accent. Un unique concert pour un groupe qui n’existe plus, en couverture du magazine une question, “le groupe le plus sous-estimé de l’histoire du rock ?”, tu retiens tout ça parce que tu as l’âge de ne rien oublier, tu espères vaguement quelque chose. Tu pressens. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais. C’est ainsi.
Tu l’as su avant.
Le groupe joue.

La voix est géniale, l’attitude est parfaite, il y a une guitare acoustique et une électrique qui fait des accents, des barrés, l’air de ne pas y toucher, il y a une bassiste blonde. Tout ça se passe comme dans un rêve, forcément. Tu crèves instantanément d’envie d’aller à Paris pour voir ce concert. Le chanteur a fait débouler des mots auxquels tu n’as rien compris mais en lesquels tu crois, parce qu’il sait comment les dire.
Le samedi qui suit, tu descends à la maison de la presse avec ton argent de poche et tu achètes Les Inrockuptibles pour la première fois de ta vie, tu as eu peur pendant trois jours qu’il soit épuisé mais non, il est là avec le CD gratuit. La couverture est superbe, ils ont l’air et n’ont pas l’air, ils sont superbes sans être beaux, ou plutôt ils sont beaux sans être jolis.
Tu commences la lecture de l’interview dans le bus qui te ramène à ta banlieue pavillonnaire, à cette maison où tu as ta propre chambre, ton poste à lecteur CD de qualité parce que tes parents sont un peu snobs et aiment la musique autant que toi, pas toujours la même, mais toujours autant, c’est une chance, tu t’épargnes une guerre. Tu arrives, files dans ta chambre, continues la lecture. Je me souviens de ce soleil, c’est la fin de mai, et Robert et Grant, tu connais leurs noms désormais, parlent du soleil de Brisbane et tu bois chaque lettre, chaque mot, chaque phrase. C’est beau et le magazine aussi, et tu es heureux d’en être conscient, d’être sensible à la sobriété du lettrage, des photos et des illustrations, du graphisme, appelons ça comme ça. Ils parlent de tous ces livres, de tous ces films, de tous ces disques qui étaient eux et qui les faisaient à part comme tu te crois à part, et tu es eux, définitivement, celui qui a lu plutôt que celui qui n’a pas lu, etc.
Tu as hâte d’être étudiant parce que tu crois que tes névroses seront alors une qualité.
Tu mets le disque dans le lecteur, ce sont des démos acoustiques inédites de l’album présenté comme leur chef-d’œuvre, 16 Lovers Lane, et tu te sens doublement privilégié, le chef-d’œuvre et l’inédit du chef-d’œuvre, quelle chance, quelle chance tu t’es donné d’aller acheter ce magazine, tu écoutes et écoutes de nouveau et la séduction est moins immédiate mais aussi profonde, à la fin il y a des chansons officielles, c’est ce que tu découvriras des années plus tard, that striped sunlight sound, cet art unique de Robert Forster et Grant McLennan.
Ce son. Même sur les démos.
Tu apprends d’abord par cœur les mots de l’interview, puis ceux de l’encart discographique, une page écrite par Richard Robert, tu en fais un genre d’évangile, parole précieuse, trésor.
Il y a et le Velvet, et les Monkees, et Nick Cave, d’après eux.
Il y a surtout les Go-Betweens.
Tu achètes 16 Lovers Lane, Before Hollywood, un été passe.
Tu as avec toi, désormais, les chansons de semblables.
Tu retournes au lycée. Des gens populaires de ta classe écoutent toujours les Red Hot, vont écouter Tool, vont t’humilier un jour parce que tu as collé un sticker de Tortoise ou de Stereolab sur ton agenda, parce que tu joues de la basse mais que tu n’apprends pas à slapper. Tu comprends un peu mieux.
Tu joues Joy Division à la basse puis à la guitare, puis tu joues The Go-Betweens à la guitare, tu apprends tout 16 Lovers Lane avec une prédilection pour Love Goes On!, You Can’t Say No Forever et Streets of your Town, puis tu vas à des soirées où les gens jouent au mieux Oasis et au pire Tool ou Tryo et te regardent, “le musicien”, et tu gratouilles un truc des Clash en espérant qu’un punk au moins sera dans le coin.
C’est ainsi.
C’est rarement lors de ces soirées que tu parles des films ou des livres que tu aimes vraiment. Ça viendra. Tu essaies juste d’être.
Tu apprends toutes les paroles.
Le reste vient.
Dans tes rencontres, le groupe devient un passage obligé. Il fonde des amitiés et des estimes. Il se reforme pour d’autres chefs-d’œuvre. Grant McLennan meurt.
Les histoires cessent souvent d’être racontées là.
Sauf que : Robert Forster écrit des articles puis des livres géniaux, continue de parler, de jouer, d’enregistrer des disques géniaux comme Inferno. Et tu ne cesses jamais, quand l’été sourd par les rayons de soleil que laissent passer les volets, d’écouter cérémonieusement that striped sunlight sound. qui a mieux dit que personne ton existence.
Et tu aperçois que la tournée de Robert Forster passe par Paris. Et tu fais la retape, engages tes amis, c’est à ne pas manquer. Et tu penses deux minutes, vraiment, à toi. Et tu te décides à enfin aller voir l’homme qui, à Nulle Part Ailleurs, vingt-trois ans plus tôt, a changé ta vie. Tu regardes les choses, tu y réfléchis et tu l’admets : oui, il a changé ta vie. Sans pudeur déplacée ou je ne sais quoi : si tu veux l’écrire vraiment, il a changé ta vie, en quatre minutes.
Il faut rendre hommage à ces quatre minutes.

P.-S. : Sur le disque de démos, il y avait cette chanson absente de 16 Lovers Lane. Il n’est pas impossible que cette chanson soit l’une des plus belles chansons du monde, pont space-oddityesque inclus.

Robert Forster sera en concert le jeudi 28 novembre à La Boule Noire. Event ici.
A écouter aussi : TRANSMISSION#10 spéciale Robert Forster et les Go-Betweens, émission du 27 janvier 2019 sur Rinse France.

2 réflexions sur « The Go-Betweens : 4 minutes pour changer ta vie »

  1. Il est grand temps d’introniser enfin l’immense songwriter australien RANDALL LEE,car a lui seul il fut leader des mirifiques groupes australiens THE CANNANES,THE NICE,ASHTRAY BOY.Dans les années 80 et 90’s le blondinet RANDALL LEE a tutoyé les plus grands combo australien de son époque: THE APARTMENTS,THE GO BETWEENS,THE TRIFFIDS et pourtant qui se souvient encore de lui en 2019??il n’existe aucune réédition de son oeuvre car RANDALL LEE est tombé tout simplement dans l’ombilic des limbes.Il serait peut être temps quand 2019 le soleil médiatique brille un peu a nouveau sur lui car ce rock austral du bout du monde est plus qu’estimable.
    https://perseverancevinylique.wordpress.com/2017/07/30/the-godlike-genius-of-randall-lee-the-cannanesniceashtray-boy/

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