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The Feelies, Higher Ground (A&M Records)

On peut être heureux dans la vie sans écouter les Feelies. J’en connais qui y parviennent. Pour des raisons qui m’appartiennent, je les vois rarement, pour ne pas dire jamais. Et puis il y a les autres, qu’avec le temps j’identifie d’un regard. Ceux à qui la simple évocation du groupe file la banane doublée en peau de velours. À me lire, on pourrait croire que j’évoque un club souterrain pour initiés frustrés, donc difficile d’accès. Il n’en est rien. Les disques des Feelies sont en vente libre. On ne parle pas là de free jazz, de musique concrète, sérielle ou post-industrielle. Comme tous les groupes audibles après l’invention du phonographe, le quatuor du New Jersey oscille sans se soucier du temps et des modes qui passent entre rock, pop et folk depuis 1980.

Vous ne connaissez pas les Feelies ? Dommage, tant pis. Ne comptez pas sur moi pour vous aider à rattraper un temps que vous avez vous-même gaspillé sans me consulter. N’en attendez pas davantage du groupe lui-même. Les quatre éternels étudiants en fac qui le composent n’ont jamais daigné sortir de compilation pour retardataires en quête de chansons parfaites. Leur maison de disque non plus. C’est qu’un best of, le moindre stagiaire en marketing le sait, ça se remplit avec des tubes. Or les Feelies écrivent des classiques, mais pas de hits.

The Feelies
The Feelies

L’envie me démange de retracer en détails les grandes heures de ces quatre génies sans allure, mettons entre Crazy Rhythms (1980), The Good Earth (1986) et Only Life (1998). Bien sûr, leur partouze musicale a continué bien après. Mais, excusez la formule, l’échange ne semblait plus être au rendez-vous. Peu importe. Et de toute façon, même pour ces trois premiers disques, le temps me manquerait. Car si je ne m’abuse, on parle là – pour un boulot correct – d’une bonne année à ne faire que ça. Autant vous dire que ça ne va pas le faire. Mais comme je suis un chic type, je veux bien vous causer le temps d’une chronique de Higher Ground, la chanson phare de Only Life. Ça fera j’espère plaisir à ceux qui la connaissent et laissera aux autres une chance de se nettoyer les oreilles. Quant au peine-à-jouir qu’une chronique pour une simple chanson même pas d’actualité aberre, je le renvoie illico au lénifiant livre sur Like A Rolling Stone de Bob Dylan par Greil Marcus, cet historien de mon cul à peu près aussi pertinent que BHL lorsqu’il explique l’état du monde. Mais passons. Une chronique c’est rien, ça ne dure que le temps d’une chanson, pas vrai ?

Higher Ground ? Mais de quoi parle-t-on ? Primo, de mes dix-huit ans. C’est-à-dire d’une année où dans le désordre, à cause des garçons, Phil Collins paniquait au dancing dans l’espoir d’une nuit de folie avec Kim Wilde (sur ce dernier point, on peut comprendre). Et ne m’emmerdez pas avec Surfer Rosa, je vous parle de ce que les filles autour de moi écoutaient à l’époque. Voyez le truc ? Les filles, les chansons, le lien entre les deux ? Les sens en éveil et la fabrique à souvenirs qui démarre. Bon, je ne sais pas vous, mais moi quand Demis Roussos se met à écrire sur les murs, je perds vite mes moyens. La fille je la plaque tout court, ou en tout cas pas contre le mur. Donc il faut trouver autre chose. Histoire de s’élever un peu. S’envoyer en l’air, quoi.

Sauf qu’avec Higher Ground, les Feelies suggèrent de faire du sexe (mais pas que) dans un anglais que même la plus mauvaise des terminales peut comprendre et ça, croyez-moi ça aide. « On my way, heading down, time to find, higher ground. » Clairement et à sa manière, le garçon cherche quelque chose et le précise assez vite de façon fort sentimentale : « In your arms, in my dreams, with you there, with you there. » Puis sur le refrain, il fait s’envoler les derniers doutes : « Be my light, by my side, with you there, be my guide. » A priori, la demoiselle que je vise a pigé l’idée générale en tout cas, et je me sens comme le roi du pétrole, même si je n’ai pas encore le permis à l’époque. Bon, je vous l’accorde, niveau tension sexuelle, on est bien loin du Venus In Furs de Lou Reed. Et même si la fille s’appelle Séverine et que je connais la chanson, elle ne porte ni fourrure ni bottes en cuir. Sachant que pour ma part je ne suis pas trop branché fouet ou talons aiguilles dans la tronche, ça m’arrange presque… Sinon, la suite de Higher Ground décline quasiment les mêmes paroles en inversant les rôles. Fulgurance digne de Brian Eno / Robert Wyatt ou manque d’inspiration, à chacun de juger. Moi j’adore. Il n’y a guère que Jonathan Richman (autre grand adepte du Velvet) pour à ce point élever la simplicité lexicale au rang d’Art majeur. Et qu’importe face à qui se dresse ce dernier.

The Feelies
The Feelies

Et puis, niveau inspiration musicale, Higher Ground se pose là. Trois accords reediens martelés à l’infini, un quatrième sur le refrain pour élever le débat (si je puis dire), vraiment tout y est. Rien de trop, rien de moins. Et cette putain de deuxième guitare qui, à sa façon, sature et prolonge le propos (là c’est vous qui pensez à mal) tandis que la batterie claque comme la meilleure des fessées. Bref le genre de chanson qui entrerait directement au patrimoine mondial de l’UNESCO en raison « d’intérêt exceptionnel pour l’héritage commun de l’humanité » si j’avais quelques responsabilités à ce niveau. Par chance pour l’humanité, il n’en est rien.

Toujours est-il que Higher Ground, c’est aussi beau que Sweet Jane par les Cowboy Junkies la même année. Sauf que cette dernière chanson est une reprise (du Velvet encore). Sinon, toujours en 1988, il y avait aussi House Of Love. Vachement bien, enfin jusqu’au moment où Séverine s’est mise à écouter en boucles Destroy The Heart. Message on ne peut plus clair : la messe était dite et je m’en suis remis comme toujours aux Feelies en tentant de noyer mon chagrin dans une bouteille de Malibu. J’ai arrêté le pseudo tropical dégueulasse depuis. Mais quand j’écoute encore Higher Ground aujourd’hui, j’entends surtout de nobles sentiments. C’est, je crois, la force des grandes chansons : elles vieillissent avec nous. Ni mieux, ni moins bien. Juste comme des amies, quoi.

PS : aujourd’hui, Séverine tient une charcuterie avec son mari, avenue de Turin à Chambéry. Je crois que ça marche bien pour eux, vu qu’il lui a offert une fourrure l’hiver dernier. Pas de quoi affoler le fantôme de Lou Reed pour autant. Quand même, en souvenir de notre jeunesse, je lui ai racheté le disque.

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