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Robert Forster – Le retour du messager

Robert Forster
Robert Forster

Quelques semaines avant la sortie de son nouvel album, Inferno (Tapete/Differ-Ant), et au lendemain de la diffusion d’un programme radiophonique entièrement consacré à son oeuvre, il est temps de ressortir de nos archives l’interview de Robert Forster réalisée en septembre 2015, quelques heures à peine avant que l’ancien co-leader de The Go-Betweens assiste au grand retour sur une scène parisienne de son compère de jadis, Peter Milton Walsh. En cette occasion mémorable, nous avions fait le point avec lui, sous forme de mots-clefs, sur une carrière qui s’étale désormais sur cinq décennies et dont les récents prolongements ne cessent de surprendre agréablement.

THE 10 RULES OF ROCK’N’ROLL

« Il y a une dizaine d’années, j’ai eu l’opportunité d’écrire des chroniques et quelques textes pour un magazine australien qui s’appelle The Monthly. Au départ, ce n’était pas du tout quelque chose de planifié : je l’ai fait avant tout parce qu’on me l’a demandé. Je ne savais pas très bien comment j’allais me débrouiller mais j’ai décidé d’essayer, et je ne le regrette absolument pas. Cela m’a aidé à échapper à la routine. Quand j’ai commencé à rédiger ces articles, j’avais 47 ans et, en général, à cet âge-là, on ne découvre plus grand-chose de nouveau. Je savais déjà depuis longtemps que je pouvais être un songwriter et un chanteur mais, en travaillant pour The Monthly, j’ai eu tout à coup l’occasion d’explorer d’autres formes d’activité et d’autres directions. Cela m’a donné une impulsion salutaire et surtout l’énergie nécessaire pour entamer ce que je considère comme le quatrième acte de ma vie artistique : j’ai déjà vécu deux carrières différentes avec The Go-Betweens, entrecoupées par une première période en solo. Depuis la disparition de Grant, il a fallu recommencer à zéro une phase entièrement nouvelle, et ce n’a pas toujours été facile. C’est aussi pour cette raison que j’ai mis un peu plus longtemps que je ne l’avais initialement prévu pour publier Songs To Play (2015). Très franchement, je me suis immédiatement senti à l’aise dans la peau d’un critique rock. J’imagine que certains des artistes que tu croises en interview et que tu interroges sur la signification de leurs chansons ont tendance à se retrancher derrière la mystique de l’inspiration et te répondent : “Je suis incapable de te dire de quoi j’ai voulu parler. J’ai éprouvé une sensation ineffable et mystérieuse.” (Sourire) Moi, j’ai toujours eu une approche beaucoup plus analytique de la musique. Même quand j’avais 19 ans, je n’écrivais pas encore de chroniques. Mais quand j’écoutais Marquee Moon (1977) de Television ou Fear Of Music (1979) de Talking Heads, j’essayais déjà de comprendre pourquoi ces disques me plaisaient autant et de décortiquer ce que Tom Verlaine ou David Byrne étaient entrain de jouer. Pour essayer de leur piquer tout ce qui m’intéressait évidemment ! (Rires) Et puis j’ai grandi dans les années 1970 en lisant assidument le NME. J’étais un grand fan de Nick Kent, Charles Shaar Murray ou Ian McDonald. J’ai donc sans doute toujours eu une approche plus cérébrale et plus réflexive que beaucoup d’autres musiciens et le rédacteur en chef de The Monthly le savait. C’est pour cette raison qu’il m’a sollicité. »

THE APARTMENTS
Peter Milton Walsh et Robert Forster après le concert à la Gaité Lyrique, 23/09/2015 Photo : Vincent Briffaut

« Je connais Peter Milton Walsh depuis 1978, et c’est quelqu’un que j’ai toujours énormément admiré. En tant que personne, il m’a toujours fasciné par son originalité. C’est aussi un très grand songwriter, qui parvient sur chaque album  à exprimer sa vision très particulière du monde, en total décalage avec l’esprit du temps. J’ai toujours l’impression qu’il nage à contre-courant de son époque : toute l’eau s’écoule d’un côté, et Peter essaie désespérément de remonter de l’autre ! (Sourire) J’ai également accepté de rassembler quelques vieux souvenirs dans le livret de la réédition de The Evening Visits… (1985), récemment publiée par Captured Tracks. Est-il exact que, à l’époque, The Apartments représentait la face obscure et romantique de The Go-Betweens, plus pop et plus solaire ? Cela fait partie de la légende en tous cas. Et j’ai toujours eu pour principe de préférer le mythe à la réalité quand il s’agit d’écrire ou de parler de mon passé. (Sourire) Sérieusement, Peter a toujours été beaucoup plus proche de Grant que de moi : ils jouaient ensemble, ils écrivaient parfois ensemble. Il y avait une certaine proximité entre les groupes australiens exilés en Angleterre dans les années 1980. Mais il faut bien savoir que la situation à l’époque était très difficile : très peu d’argent, très peu de reconnaissances, très peu de perspectives de succès. La vie à Londres favorisait davantage la compétition entre les groupes que la fraternité. Nous avons repris contact de manière un peu plus régulière au cours des deux dernières années. J’ai écouté son dernier album que je trouve absolument magnifique, d’autant plus qu’il a du être très difficile pour lui de concevoir une œuvre aussi brillante autour d’un thème aussi sombre. Et je sais aussi à quel point le soutien du public français et les liens très forts qui l’unissent à votre pays ont été importants au cours des dernières années. Il en est très fier et je crois que c’est ce qui lui a donné le courage de retourner sur scène et en studio. »

G STANDS FOR GO-BETWEENS

« Domino m’a contacté il y a quelques temps pour participer à ce programme de réédition exhaustive de la discographie de The Go-Betweens. Il a fallu presque quatre ans de travail en tout pour parvenir à publier le premier volume, ce qui a également contribué à retarder davantage la sortie de mon album solo. Mon manager n’arrêtait pas de me répéter : “Attends donc que la box-set soit sortie !” Ceci étant dit, j’ai adoré me replonger dans toutes ces archives en compagnie de Matt Cooper, le graphiste de Domino. Je croyais pourtant bien connaître les albums mais j’ai tout de même redécouvert quelques chansons que j’avais un peu oubliées. J’ai toujours pensé que cette première période de la vie du groupe, et qui correspond au trois premiers Lp’s, avait constitué pour nous une phase de construction et d’exploration. Nous tâtonnions encore, nous recherchions notre identité musicale. Plus précisément, je trouve que nous étions très bons au tout début, en 1978 et 1979, quand nous jouions encore cette pop très innocente, directement inspirée par notre amour pour les sixties : Lee Remick ou People Say sont des super morceaux. Mais nous ne pouvions pas continuer bien longtemps dans cette voie. Je savais déjà que je ne voulais pas me retrouver à trente ans à jouer encore et toujours Lee Remick. Malgré toute l’admiration que j’ai pour lui, je ne voulais pas devenir Jonathan Richman. (Sourire) De nouveaux membres se sont joints à nous et tous ensembles, nous avons passé les trois années suivantes à rechercher une nouvelle formule sans parvenir à un équilibre vraiment satisfaisant. Les trois premiers singles sont bons, Before Hollywood (1983) est un chef d’œuvre mais le reste est moins réussi. En revanche, l’album live enregistré en 1982 qui figure dans le coffret m’a permis de mieux apprécier notre travail de l’époque. Je trouve qu’il donne une vision plus fidèle de notre démarche de recherche. »

THE JOHN STEEL SINGERS

« La scène musicale de Brisbane n’est pas bien grande. Tous les musiciens et les groupes se connaissent donc de près ou de loin. C’est sans doute un peu prétentieux mais, à leurs yeux, je crois que je suis devenu une institution locale. Un patriarche rock en quelque sorte. (Sourire) J’ai accepté de produire leur premier album, Tangalooma (2010) parce que j’aimais bien ce qu’ils jouaient. Une amitié est née et c’est pour cette raison que je les ai sollicités ensuite pour participer à l’enregistrement de Songs To Play. Scott Bromiley et Luke McDonald ont beau avoir trente ans de moins que moi, ils comprennent de manière très intuitive ce dont j’ai besoin. Ils font partie de cette génération qui possède à la fois une culture musicale très large, une connaissance presque exhaustive de l’histoire du rock et, en même temps, une très grande fraîcheur d’esprit. Je leur ai donc laissé la plus grande liberté possible. Je n’avais jamais travaillé avec des multi-instrumentistes auparavant, ou très rarement, et cela m’a ouvert de très nombreuses possibilités en termes d’arrangements, de flexibilité dans l’interprétation : en un instant, ils passent des claviers à la trompette, de la guitare aux synthés. Ce sont des virtuoses, mais ils aiment aussi les chansons et ils respectent leurs structures. Ils ne s’amusent pas à bidouiller les sons pour le simple plaisir de l’expérience. Chaque détail a un sens par rapport à une cohérence d’ensemble. Je crois que ça s’entend sur l’album. Pour le final de A Poet Walks, par exemple, j’avais envie dès le début d’un solo de trompette digne d’un mes albums préférés, Scott 4 (1969). Mais c’est Luke qui a eu l’audace d’aller chercher un sitar, un instrument dont il n’avait jamais joué, pour plaquer ces quelques accords fantastiques. Idem pour Love Is Where It Is : je n’aurais jamais cru que je jouerai un jour une bossa ! (Rires) C’est ma femme, Karin, qui a trouvé ce rythme de départ. Scott et Luke ont débarqué à la maison et ont commencé à jouer des bongos. Et voilà que je me suis retrouvé transformé en Astrud Gilberto sans plus me soucier du ridicule. Nous avons décidé d’enregistrer l’album en analogique, ce qui est toujours un peu plus risqué et stressant que de travailler sur ordinateur. Mais dans l’ensemble, les sessions de travail ont été très détendues et très agréables. Nous avons été obligés de travailler avec un budget très faible, en tous cas bien moins élevé que tous ceux dont j’avais eu la chance de disposer jusqu’à présent. Et, au final, c’était sans doute préférable : je n’avais pas vraiment de comptes à rendre parce qu’il n’y avait pas grand-chose à compter. Et j’ai donc enregistré sans la moindre pression un album qui me plaisait à moi, à ma femme, et aux quelques musiciens présents. Rien de plus. »

GUITARES

« J’aime les guitares électriques quand elles sonnent de manière très claire et tranchante. J’ai toujours détesté les effets et les pédales. Quand je vois ces guitaristes sur scène avec 15 ou 20 pédales devant eux, je me dis que le monde ne tourne vraiment pas rond. (Sourire) Ils jouent avec leurs pieds davantage qu’avec leurs mains. C’est du football, pas du rock ! Moi, je préfère le son de Buddy Holly, de James Burton ou de Scotty Moore sur les premiers disques d’Elvis. Chuck Berry n’avait pas de pédales. Certaines chansons sont écrites à partir d’un simple riff, comme Learn To Burn, la première chanson de l’album. Elle occupe une place un peu à part. Après la mort de Grant et la sortie de The Evangelist (2008) sur lequel figurait trois titres que nous avions coécrits, je savais qu’une page devait se tourner et que la meilleure façon de marquer cette rupture était de lasser s’écouler un laps de temps suffisant. Dans mon esprit, cinq ans constituaient un bon délai, et puis les choses ont fini par trainer deux années de plus. J’ai continué à composer pendant cette période et la plupart des titres de Songs To Play ont ainsi été écrits entre 2008 et 2010. Learn To Burn est une exception puisque je l’ai composé juste avant de rentrer en studio. J’étais très fier de moi parce que ce n’est pas évident, à mon âge, d’écrire une chanson pareille. Des ballades lentes et tristounettes, aucun problème. Mais du pur rock’n’roll comme pouvaient en jouer The Rolling Stones ou The Modern Lovers, ça  c’est une autre histoire. »

THE GOON SAX

« C’est vrai que mon fils, Louis, a son propre groupe maintenant. J’en suis très fier et, en même temps, j’ai paradoxalement du mal à de dire que je suis responsable de sa vocation. Pendant des années, je l’ai entendu qui jouait de la musique un peu partout dans la maison au point que c’est devenu quelque chose de presque naturel. Il m’a même aidé de temps en temps à finaliser tel ou tel titre. Et tout à coup, sans qu’il m’ait prévenu, je découvre qu’il joue dans The Goon Sax et qu’il s’apprête à publier son premier disque. J’aime beaucoup leurs premières chansons et, à Brisbane en tous cas, leur approche est plutôt originale. Il ne m’a jamais demandé de conseil mais je crois que je lui ai transmis tout ce que je pouvais : il a grandi en m’observant. Il est jeune et il peut donc entretenir une vision encore très romantique de l’art et de la musique. Mais il sait très bien que, sur un plan financier et matériel, c’est beaucoup plus difficile. Je n’ai pas besoin de lui faire la leçon : il sait d’expérience tout ce qu’il y à savoir à ce sujet. Il a vécu cette dure réalité de l’intérieur. »

SONGWRITERS ON THE RUN

« Cette chanson est née alors que je lisais un article, dans la presse un album, sur deux prisonniers en fuite après leur évasion. Je me suis inspiré de cette histoire et les malfrats se sont transformés assez vite en songwriters. Tout simplement parce que je connais mieux la musique que les milieux criminels ! (Rire) Ce n’est qu’a posteriori, au moment de la faire écouter aux membres de mon entourage, que je me suis aperçu de son écho autobiographique. Il y a indéniablement une résonance avec la manière dont Grant et moi avons utilisé, quand nous étions jeunes, la musique comme un moyen d’échapper à notre destin et à la ville provinciale dont nous nous sentions prisonniers. C’est très inconscient, mais c’est sans doute ce qui a retenu mon attention quand je suis tombé sur le récit de ce fait divers. A cette époque, Grant et moi idolâtrions Godard et Truffaut. C’étaient eux nos Songwriters On The Run : ils incarnaient l’indépendance, la liberté absolue, la vie en marge de la société. Ils constituaient des modèles inaccessibles à nos yeux, bien plus que Lennon et McCartney. En ce qui concerne mon propre style d’écriture, ma façon d’aborder une nouvelle chanson n’a pas tellement évolué depuis cette époque. Je reste un autodidacte et mes capacités sont donc limitées. Quand je me compare avec Scott et Luke, la différence est criante. Ils ont tous les deux fréquenté les conservatoires et l’université : ils sont donc capables d’avoir une approche formelle beaucoup plus complexe. Moi, je commence toujours par marteler deux accords ! Je ne pourrai jamais écrire un concerto ou la bande-originale d’un film. Je me dis que ça n’est pas trop grave. »

SUCCES

« Dans l’ensemble, je n’ai pas trop de mal à me satisfaire de ma situation et de la reconnaissance dont je bénéficie aujourd’hui. J’aurais sans doute apprécié d’avoir plus de succès il y a trente ans. En même temps The Go-Betweens n’a jamais signé avec une grosse maison de disques. Nous n’avons jamais eu un profil de carrière comme U2 ou Echo & The Bunnymen ou même The Smiths, qui ont démarré sur de petits labels et ont franchi tous les échelons. Pour des raisons diverses, nos quatre premiers albums ont été publiés et financés par quatre labels différents. Dans ces conditions, c’est beaucoup plus difficile de progresser commercialement au-delà d’une certaine limite. Et même pour 16 Lovers Lane (1988), notre dernier Lp, nous étions sur Beggars Banquet. C’était une grosse firme à l’échelle du petit univers de l’indie-pop, mais ça n’avait rien à voir avec le monde des majors. Si 16 Lovers Lane était sorti chez Warner ou Sony, je ne serais peut-être pas assis en face de toi aujourd’hui. Peut-être que je serais au bord de ma piscine. Ou plus vraisemblablement, je serais mort ! (Rire.) Avec ce nouvel album., franchement, je ne sais absolument pas à quoi m’attendre.  Ces chansons sont nées dans mon salon, nous les avons enregistrées dans un chalet de montagne et je n’ai rien publié de neuf depuis sept ans : qu’est-ce que tu veux espérer de tout ça ? Les premiers retours sont très positifs et, sans fausse modestie, je suis très agréablement surpris de tous les compliments que je reçois. Sur ce point non plus, je ne ressens aucune lassitude. »

Merci à Pascal Blua et Vincent Briffault.

Le nouvel album de Robert Forster, Inferno, sortira le 1er Mars via Tapete / Differ-Ant.

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