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Paul Weller : « Je ne suis pas suffisamment arrogant pour penser que tout ce que je fais est génial »

Paul Weller
Paul Weller

Ce n’est que huit ans après une première rencontre en 1992 dans un hôtel de la place de la République que j’ai fini par me retrouver à nouveau face à Paul Weller, dans un studio de photographes londonien cette fois. Entre ces deux dates, deux rendez-vous avortés, l’homme ayant sabordé ses venues promo parisiennes en se laissant emporter par son amour de la bouteille (et par la maréchaussée) ; entre ces deux dates, surtout, un succès retrouvé, en particulier avec la sortie de Stanley Road en 1995. Un blason complètement redoré, car Paul Weller a endossé contre son gré le costume de parrain de la britpop, épiphénomène qui, au milieu des années 1990, a consacré Oasis et a fait la pluie et le beau temps en Grande-Bretagne – et dans une moindre mesure, dans quelques pays du Vieux Continent. Mais loin de l’arrogance qu’aurait pu lui octroyer un tel statut, l’homme s’était montré souriant, sincère, disert et pertinent au moment d’évoquer un parcours bien rocambolesque et la sortie d’Heliocentric, cinquième album solo épatant – et peut-être l’un des disques les plus réussis de sa pléthorique discographie. Voilà ce qu’avait donné l’interview réalisée alors, et qui avait été publiée au printemps 2000, dans le numéro 40 de la RPM.

Depuis que la presse britannique annonce la sortie d’Heliocentric, elle le présente comme un album au ton bucolique, très acoustique et folk. Or…
(Rires.)
Je sais, ce n’est pas exactement le cas, si l’on excepte peut-être un ou deux morceaux ! En fait, certains journalistes ont écouté très tôt une chanson et ils ont décrété qu’elle était représentative de l’album… C’était sans doute leur fantasme : “Weller fait du folk !” Les gens écouteront le disque et porteront leur propre jugement et si tout le monde pense qu’il est pastoral, alors très bien, je me plierai à la majorité.

Ces rumeurs étaient peut-être dues au fait que les arrangements sont l’œuvre de Robert Kirby, surtout connu pour son travail avec Nick Drake
Je l’ai contacté car je voulais une orchestration vraiment précise pour certains morceaux. Dans la pop ou le rock en général, il existe a priori des règles à respecter en ce qui concerne les arrangements à cordes, des règles “américaines”. Le style de Kirby est, lui, justement très anglais dans un sens. Il n’a pas peur de bousculer ces “lois” et il a surtout une approche plus classique que pop. Et c’est pour cela que ses arrangements sont toujours intéressants… Bien sûr, je suis fan de Nick Drake, mais je n’ai pas fait appel à Kirby parce que je voulais sonner comme ce dernier. Je voulais surtout quelque chose de différent de ce que l’on entend habituellement dans la pop. Et je crois que ça a fonctionné. C’est vraiment agréable de travailler avec lui. Au départ, je lui ai envoyé une maquette avec des versions assez basiques puis nous nous sommes rencontrés. Je lui ai exposé certaines idées, quand j’en avais, ou je me suis contenté de lui exposer ce que je désirais faire passer comme émotions dans telle ou telle chanson…

L’une des autres surprises, c’est que la guitare joue un rôle moins important que dans Stanley Road et surtout, Heavy Soul
C ‘est vrai. Cette fois, je voulais vraiment que les compositions soient l’élément central du disque. Sur Heavy Soul, certains titres reposent plus sur des riffs que sur une mélodie. Là, j’étais obsédé par le fait de soigner l’approche mélodique, les arrangements. Heavy Soul était un disque pessimiste et vindicatif. Je voulais m’éloigner de cela. Je voulais quelque chose de plus ouvert et coloré…

C’est entre autres pour cela que vous avez mis trois ans à enregistrer ce nouvel album ?
C’est surtout dû à un manque… de talent. (Rires) Ce n’est certainement pas faute d’avoir essayé ! Au début, j’étais incapable d’écrire quoi que ce soit. La plupart des titres de ce disque ont été composés pendant l’année 1999. Je n’ai pratiquement rien fait pendant deux ans…

C’est la première fois que vous vous retrouvez ainsi en manque d’inspiration ?
Non, bien sûr… Ce serait prétentieux de prétendre le contraire. En revanche, je n’avais jamais connu une période de disette aussi longue. Mais je ne voulais surtout pas faire un Heavy Soul Part 2. Il fallait d’abord que je m’éloigne de l’univers que j’avais construit sur ce disque et ensuite que je sois vraiment satisfait de mes nouvelles compositions. Je voulais trouver une nouvelle excitation. Je voulais aussi un ton plus optimiste.

Et il est difficile de traduire l’optimisme en chansons ?
Sans paraître gentillet, c’est clair… Il est beaucoup plus facile de composer des morceaux sombres et revanchards. Tu peux utiliser tellement d’images différentes. Mais il est difficile d’écrire une chanson insouciante sans tomber dans les clichés de la variété.

Vous pensez que chacun de vos disques solo est une réaction au précédent ?
Non… Sauf celui-ci en fait. Je crois que chaque album est à voir comme une étape. Juste après avoir terminé Wild Wood, je savais que j’aurais pu faire bien mieux. Ce disque m’indiquait une voie à suivre. Et j’ai composé Stanley Road très rapidement. Si je m’aperçois que telle ou telle idée peut être mieux maîtrisée, plus approfondie, je creuse le sillon…

Vous semblez très fier d’Heliocentric
Je pense sincèrement que ce disque est une œuvre qui s’écoute d’un bout à l’autre. Je trouve même dommage qu’on doive en extraire un single… Avec The Jam, on sortait des 45 tours qui n’étaient sur aucun album et qui devenaient des hits. Aujourd’hui, il faut que chaque tube soit sur le disque qui suit. Auparavant, il existait un art du single et un art de l’album : c’étaient deux choses distinctes et cette culture a disparu… Je trouve ça regrettable.

Vous avez à nouveau choisi Brendan Lynch comme producteur.
Notre entente est excellente, on se complète parfaitement. Maintenant, je pense que Heliocentric sera le dernier disque qu’on enregistre ensemble (ndlr 2019 : C’est bel et bien le cas jusqu’à aujourd’hui)… Encore une fois, il faut que je continue d’évoluer. Comme notre collaboration a toujours fonctionné, je n’ai pas éprouvé l’envie d’aller voir ailleurs… Je crois que j’aimerais enregistrer un album où je contrôle tout de A à Z, quelque chose qui sonne très intimiste, donne l’impression d’avoir été enregistré dans une chambre minuscule, où l’on invite l’auditeur à entrer dans son monde, un peu comme le premier disque solo de Paul McCartney.

La fidélité, l’amitié, ce sont des éléments essentiels pour que vous puissiez continuer à composer, à enregistrer ?
Oui, bien sûr. Steve White, Steve Craddock et Damon Minchella d’Ocean Colour Scene, Brendan : ils croient en moi et m’aident à croire en ce que je fais. C’est important d’avoir des gens derrière toi, qui sont là pour te guider, te soutenir s’il le faut. Je ne suis pas suffisamment arrogant pour penser que tout ce que je fais est génial.

Vous semblez adorer participer aux enregistrements d’autres artistes (ndlr : d’Oasis à Dr John, en passant par Mother Earth ou Robert Wyatt), c’est une façon pour vous de continuer à apprendre ?
Oui, en quelque sorte. Mais c’est surtout parce que j’adore jouer, c’est ma passion. Alors, si quelqu’un me propose de venir enregistrer une partie guitare, de faire des chœurs ou de produire un ou deux morceaux, je n’hésite pas une seconde. Je suis juste un type qui adore la musique, pour qui la musique reste quelque chose de vital… J’ai encore tant de trucs à découvrir, qu’ils soient du passé ou d’aujourd’hui. Avoir pu enregistrer avec Robert Wyatt reste un très grand souvenir. C’est un type qui a gardé son enthousiasme intact, conservé cette volonté de continuer à ne s’imposer aucune règle. En revanche, avec Dr John, c’était plus, comment dire… Banal. Tu sens qu’il n’a plus la flamme.

Et il est facile de continuer à avancer lorsqu’on enregistre des disques depuis 1977 ?
Pas la peine de se voiler la face, il est évident que ça devient de plus en plus difficile à mesure que tu vieillis. En particulier au niveau des textes. C’est sans doute ce qui me coûte le plus aujourd’hui. J’ai couvert tellement de registres différents depuis mes débuts… Alors, j’essaye de trouver de nouveaux angles.

C’est pour cela que vous avez déclaré pendant l’enregistrement d’Heliocentric : “Il faut que je me prouve des choses à moi-même” ?
Oui… Je voulais être sûr de pouvoir encore ressentir l’excitation d’avoir achevé un nouveau morceau. C’est entre autres pour cela que j’ai passé autant de temps sur ce disque. C’est une sensation extraordinaire que de finir une chanson et penser qu’elle va peut-être plaire à des gens que tu ne connais pas. Mais ce n’est pas évident. Je sais que c’est un cliché, cette idée que, pour un artiste, il n’y a rien de mieux que son dernier disque, mais c’est tellement vrai… C’est une bonne chose, quelque part. Si tu penses un seul instant que tu as tout fait, tout réussi, alors, tu es perdu, tu peux tout de suite jeter l’éponge… Ce n’est plus la peine de continuer. Je ne pense pas avoir été accusé une seule fois de m’être reposé sur mes lauriers, quoi que les gens aient pu penser des disques, et c’est une chose dont je suis fier.

Vous n’avez jamais eu l’envie de composer tout un album avec des morceaux tels que So You Want To Be A Dancer, des instrumentaux où vous mariez un rock traditionnel et une approche électronique ?
Si, plusieurs fois. (Sourire.) Mais je ne crois pas que mon label me laisserait faire ! J’aimerais réaliser d’autres projets moins formels qu’un album “traditionnel”, quelque chose comme une BO, par exemple. Mais les gens qui régissent l’industrie me demanderaient : “Où est la voix ? Où est le single ?” Car on n’attend pas ça de la part de Paul Weller… (Sourire.) De toute façon, le business aujourd’hui est dans un sale état. C’est beaucoup plus dur de se lancer maintenant que de le faire quand j’ai commencé The Jam… Bien sûr, l’argent a toujours été au centre de tout, mais, aujourd’hui, les labels ne prennent plus aucun risque. Ils virent plus d’artistes qu’ils n’en signent. C’est quand même triste.

Vous n’avez jamais pensé à remonter un label comme vous aviez fait avec Respond Records au début des années 1980 ?
Non ! Ça donne trop de travail. Car il faudrait que je m’y consacre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il faudrait que je m’y investisse autant que je m’investis dans ma musique. Il existe encore quelques bons labels indépendants, mais très vite, ils sont tous absorbés par les majors. Si tu arrives aujourd’hui avec quelque chose de nouveau ou créatif, tu sais déjà que les portes des majors te sont fermées. Mais bon… Si tu restes suffisamment longtemps dans ce milieu, tu t’aperçois que c’est cyclique. Il y a des périodes excitantes, où les gens prennent des risques et d’autres où tout le monde est très frileux…

Vous avez été impressionné par des disques ou artistes récents ?
J’adore le dernier album de Death In Vegas (ndlr 2019 : Il parle de The Contino Sessions, sorti en 1999 ; Paul Weller chantera un titre sur l’album suivant, Scorpio Rising, paru en 2002). J’aime bien des trucs de Super Furry Animals. Et je m’intéresse pas mal au label Nuphonic. Sinon, Moving de Supergrass m’a bien plu. Mais, le mal actuel, c’est qu’il est de plus en dur de trouver un album enthousiasmant d’un bout à l’autre. Souvent, tu as l’impression que les types se concentrent sur quelques chansons, puis font du remplissage.

L’année dernière est sorti l’hommage Fire & Skills, A Tribute To The Jam. Que pensez-vous du résultat ?
(Il fait une pause.) Dans l’absolu, je trouve cela très flatteur… Mais pour être honnête, je n’ai pas beaucoup aimé la plupart des reprises. Le choix des titres était un peu étrange, j’aurais sans doute préféré que les gens optent pour des morceaux plus “obscurs”… J’aurais par exemple adoré que Beth Orton fasse une reprise de Monday (ndlr. un titre du quatrième album de The Jam, Sound Affects) … Souvent, les versions étaient trop proches des originales. Quand j’ai su que Ben Harper allait reprendre Modern World, j’ai trouvé l’idée vraiment bien, mais j’ai été déçu qu’il reste aussi fidèle… C’est difficile de porter un jugement sur quelque chose qui m’est si proche. Je crois quand même que je préfère les originaux. (Rires.) Même si Start par les Beastie Boys est plutôt pas mal.

Comment expliquez-vous que, exception faite avec un ou deux titres du Style Council, vous ne vous soyez jamais vraiment imposé en dehors de…
La Grande-Bretagne…
Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse ! Sans doute parce qu’ailleurs, les gens ne m’aiment pas. (Sourire.) Mais je n’ai jamais douté de la qualité de mes compositions. Tout comme je crois que nous avons donné d’excellents concerts à l’étranger. En revanche, je n’ai pratiquement jamais eu de soutien radio, c’est vrai. D’ailleurs, j’ai trouvé assez surprenante la présence d’autant d’artistes américains sur Fire And Skills… Maintenant, peut-être que mes compositions sont tellement marquées par un mode de vie britannique qu’à l’étranger, le public ne peut s’y reconnaître. Pour The Jam, en tout cas, ça me semble être la meilleure des explications. Si tant qu’il y en ait une. Parce que j’ai toujours trouvé que les compositions des Beatles étaient également “typiquement” britanniques ! (Sourire.) De toute façon, je ne pense pas trop à ça. J’essaye juste de faire pour le mieux, de donner le meilleur de moi-même.

Qu’avez-vous pensé des deux coffrets retraçant respectivement les carrières des Jam et du Style Council ?
Ils étaient plutôt réussis, je trouve. Bientôt, ils vont ressortir tous les albums du Style Council en CD. Mais il y a tant de rééditions aujourd’hui… C’est de la paresse de la part des labels, qui feraient mieux de dépenser de l’argent sur de nouveaux groupes. Maintenant, je suis vraiment content que ces coffrets aient vu le jour, en particulier celui du Style Council car je considère que ce groupe mérite une petite place dans l’histoire. Et puis surtout, le fait qu’ils aient inclus le fameux dernier album, qui avait été refusé à l’époque par la même maison de disques qui le sort huit ans plus tard, est un petit triomphe personnel…

Il y a quelques années, vous avez déclaré que vous cherchiez toujours à composer la chanson définitive, votre Waterloo Sunset… Vous avez atteint cet objectif aujourd’hui ?
Non, pas encore… Personnellement, je crois avoir progressé en tant que compositeur, même si je sais que certains pensent que mes meilleures chansons sont derrière moi. Mais je suis toujours à la poursuite de mon meilleur morceau… Et même de mon album définitif. Je trouve Heliocentric excellent, mais je ne pourrai vraiment dire ce que j’en pense que d’ici six mois, un an. J’aimerais enregistrer l’album parfait et m’arrêter ensuite, l’esprit tranquille. En fait, je rêve d’écrire le dernier chapitre de toute cette histoire, puis tourner dans les clubs chaque week-end avec un groupe de rhythm’n’blues. Comme cela, je reviendrai à mon point de départ, je pourrai boucler la boucle. Il faut savoir se retirer. Mais ce n’est pas pour tout de suite… Pour l’instant, sur le plan artistique, je nourris encore beaucoup d’ambitions.

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