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Pale Saints, The Comforts Of Madness (4AD)

Pale Saints The Comforts Of Madness
Pale Saints, The Comforts Of Madness (4AD), et sa pochette signée Vaughan Oliver.

Une légende, probablement vérifiable, voudrait que les Pale Saints de Leeds aient envoyé leur première démo à Sarah Records à Bristol. Trop de solo de guitares, trop de scories new wave, c’est tellement vulgaire, merde, et on comprend aisément pourquoi Clare et Matt ne souffrirent pas autant d’émotion. C’est une bonne base de discussion. Quoique. Ça n’enlèvera rien à ce disque qui définit non pas un genre (le chouguezz, restons sérieux…), mais bien une époque.

1990, l’année du bac, des premiers transports charnels, du manque, de l’ambition, de la joie encore enfantine devant nos découvertes malgré nos frustrations. Car depuis leur seul et unique maxi, Barging Into The Presence Of God (et un tube absolu, fragile et conquérant, Sight Of You), les Pale Saints sont le meilleur groupe du monde, Bernard Lenoir et Les Inrocks en font des gorges chaudes, à raison. Le terme shoegaze n’a d’ailleurs pas encore été employé, n’est pas devenu ce branding à la con qui va perdurer bien au-delà de sa date de validité et ruiner des bataillons entiers en faisant prospérer le marché de niche des pédales d’effet. Ride, puis Mogwai vont vénérer et s’inspirer de ce groupe, on ne le dira jamais assez. Rien que la basse en accords, mélodique et constructive, un vrai mur porteur, comme chez New Order, même trente ans plus tard, tu as envie de retâter de l’instrument. Celui dont joue Ian Masters, celui qui compose toutes les chansons. Cet incandescent génie poupon. Pour l’instant, comme pour tout ce qui sortira dans la foulée de Psychocandy, on parle encore, tout simplement, de noisy pop. Pale Saints / The Field Mice / My Bloody Valentine, ce sont juste des chansons mélancoliques et lumineuses qui nous tirent des tranchées boueuses de la new wave, cet entre-soi de vieux que l’on a découvert par défaut, non sans excitation, mais avec presque une décennie de retard. Et lorsque sort The Comfort Of Madness, le bien nommé, tu es prêt, tu es fan.

Mais ça va être encore mieux que ce à quoi tu pouvais t’attendre. Parce que tu n’auras jamais entendu un groupe aussi tendu ET malicieux à la fois. À titre comparatif, en janvier, soit le mois d’avant de la même année (1990) sort Reading, Writing and Arithmetic, le premier album des Sundays, un petit groupe très sympa que tu suis aussi depuis un maxi ébouriffant (Can’t Be Sure chez Rough Trade — faites-moi le plaisir de vous le passer en 33 tours un jour, vous me remercierez), c’est bien, c’est frais, c’est les Cocteau Twins chez The Smiths et ça sera pour toujours inécoutable dès lors que la manif pour tous (Dolores et ses putains de Canneberges) reprendront cette formule pourtant satisfaisante pour en faire une véritable pornographie sonique. Dont acte.

Revenons à nous, à moi, en terminale, amoureux d’une fille qui habite loin, on s’est revus fin janvier, on l’a fait, on va se revoir. Soit en un mois, une éternité pour l’époque, un truc. Une relation à distance, vous vous manquez tellement, atrocement, vous vous écrivez tout le temps, en permanence, et dans un monde encore vierge de réseaux sociaux, vous vous rendez parfois jusqu’à trois fois par jour à la poste. Tu es encore adolescent, tu le resteras vraisemblablement à perpétuité, mais qu’importe, tu l’as fait. Tu l’aimes et tu crois, naïvement que ce sera pour toujours. Quand vous allez vous retrouver en février, avant de s’y mettre sérieusement, vous irez à la Fnac acheter l’album des Pale Saints, le jour de sa sortie. Qui restera à jamais associé à ce début d’intimité. Pour résumer, Sundays / Smiths : vilaine peau, désirs inassouvis, masturbation cathartique. Pale Saints : sexe maladroit, mais tu vas y arriver, vous c’est beaucoup moins sûr. C’est ton premier amour et contrairement à ce que tu as pu penser à l’époque et même si tu le pensais très fort, c’est rarement le plus important. Le tout c’est d’y passer.

Enfin, voilà c’est fait. Et les Pale Saints sont effectivement le meilleur groupe du monde. Lloyd Cole sort à l’époque son premier disque en solo, celui avec No Blue Skies, oui, cette chanson un peu sotte, ça paraît important sur le moment mais tu n’as jamais eu l’idée saugrenue de réécouter ce parangon de romantisme merdique depuis, alors que les Pale Saints, pas toujours mais souvent, si. Au-delà de la nostalgie Cyprine / Biactol, The Comforts Of Madness, un grand disque? Assurément. On peut imaginer rétrospectivement qu’un certain Robert Smith va se sentir encore plus vieux à son écoute. Mais il ne le dira jamais, ce con.

Ça commence, il y aura comme ça quelques interludes, des transitions accidentelles entre les chansons. On n’a jamais entendu un truc pareil, ce n’est pas un album de n’importe qui, c’est une putain d’œuvre d’art, attendez. Ian Masters revendique l’influence des déjà cultes Red Crayola pour cet agencement. Quel âge ont-ils (avec Chris Cooper et Graeme Naysmith, ses complices) pour revendiquer également celle de John Barry, Eyeless In Gaza, The Electric Prunes, Burt Bacharach, Black Sabbath, The Action ou The Who ? Vingt-six ans déjà pour le bassiste à la voix d’angelot, un peu moins pour les deux autres et pourtant ils ont déjà tout compris, tout digéré. Juste l’intro de Way The World Is, attention. Tu as 17 ans tu as à peine entendu parler de Captain Beefheart, de King Crimson ou des Butthole Surfers, mais ça viendra assez vite. Tu découvres à peine Sonic Youth et pour le reste,  tu as le temps. Pour l’instant tu t’en fous, tu baises avec ta copine et vous vous aimez, et vous allez écouter ce disque, tout le temps. Quelques secondes d’intro, n’importe quoi, il y a tout et le morceau n’a même pas commencé. Quelle sauvagerie. Tu n’y comprends rien, enfin pas grand-chose. Mais quand le morceau commence, en revanche tu es chez toi. Ou plutôt entre ta dernière demeure mortifère connue — la new wave et 4AD — et celle qui va devenir la tienne, t’appelles ça comme tu veux, de l’indie pop, je m’en branle le frein à la toile émeri, mon pauvre, si tu savais.

Des cascades d’arpèges intégralement pompés sur McCarthy, des lignes de basse qui te reconnectent à ta foi profonde et inaltérable en l’humanité. Soit, à l’époque Peter Hook, et franchement c’est déjà assez pour une vie, des solos de guitare, pas à l’américaine, pas du métal, pas de l’alpinisme, un truc rien qu’à eux, grandiose, juste et excitant. C’est la musique que tu rêves de jouer mais tu ne sais pas encore comment y faire, et trois Anglais qui sont à peine plus âgés que toi la font, simplement merveilleuse, à croire qu’ils ont du temps libre ou plus vraisemblablement rien à foutre alors que tu dois réviser pour le bac, bref, t’es mal barré, mon garçon. Eux non. Formidable ce disque. Pas tout à la réécoute, mais à l’époque, c’est Joy Division joué par des jeunes sur un label de vieux. Avec la bienveillance de deux architectes, Gil Norton (Echo and the Bunnymen, Pixies) et John Fryer (This Mortal Coil, Cocteau Twins) qui sauront se mettre au service de l’inventivité miraculeuse du groupe. C’est véloce sans être emporté, arty sans être chiant, c’est exactement ce qu’il te faut et ce que tu attends : de la musique pop exigeante pour des adolescents qui sortent de la new wave. Quel bonheur, quelle audace. Même House Of Love, très en vogue à l’époque, sonne Dire Straits en comparaison (alors que bon), et ça nous recolle une mystique fédératrice sur un label qu’on allait envoyer paître dans son vieux stock de poudre de riz avec les princesses goths pénibles du lycée. Finalement on a toujours mieux baisé « hors milieu », et c’est peut-être, rétrospectivement, une bonne définition de 4AD sur la durée. Qui redevient un label cool avec Lush ou Ultra Vivid Scene. C’est le jour et la nuit.

Le disque, misère, écoutez-le comme je l’ai écouté la première fois.

You Tear The World In Two, saloperie romantique inattaquable comme si le New Order de Leave Me Alone croisait le fer avec un Dinosaur Jr infriste.

Sea Of Sound, le morceau le plus « shoegaze » justement, le seul qui sonne un peu daté du coup, malgré une mélodie vocale pas loin du Shakermaker d’Oasis.

True Coming Dream, qui invente ce qui va libérer The Wedding Present sur Seamonsters l’année d’après, mais joué par des nouveaux-nés belliqueux.

Little Hammer, comptine d’enfant perturbé. Bien plus qu’il n’en a l’air.

Insubstantial, merveille pop fanée à l’usage.

A Deep Sleep For Stephen, une libre adaptation du Baby Milk Snatcher d’A.R. Kane. Souvenirs narcotiques d’amateurs entre le diluant pour Tipp-Ex en cours et les premiers joints à la récré. Le lycée, cet enfer.

Language Of Flowers, ce Love Will Tear Us Apart à peine cité avec des pics de fièvre qui renvoient déjà les Pixies piocher dans leur salad bar fantasque (Hüsker Dü, Minutemen) à volonté.

Fell From The Sun, reprise d’Opal, le groupe que ces génies de David Roback et Kendra Smith firent entre Rain Parade / Dream Syndicate et Mazzy Star. Mais il fallait le savoir à l’époque.

Le tube Sight Of You stratégiquement placé en avant-dernière position. Intouchable, à peu près.

Et ce final, Time Thief, cette intro à moitié goth, cette menace hitchcockienne dans les notes de guitares farouches, lancinantes et puis cette formidable explosion pop, une cavalcade sans égale, presque printanière en ce mois de février glacial. On hurle au chef-d’œuvre, on s’essuie avec les draps, ce n’est qu’un début pour nous mais c’est déjà la fin pour eux. Ou presque.

Il y aura d’autres disques importants en 1990, d’autres choses dont on reparlera à l’occasion. Mais de disque aussi important que celui-là au moment où il est sorti, ja-mais. Et surtout il n’y aura jamais d’autre disque aussi important de ce groupe. Une telle flamme est impossible à garder, encore moins à entretenir, mettez-vous deux secondes à leur place, c’est impossible et merci bien. Cette réédition vaut surtout pour ceux qui n’en auront jamais entendu parler, ou de loin. Il y a le bel objet d’usage, un triple vinyle ou double CD avec les démos d’époque et une Peel session. Il n’y aura pas de reformation et pour cette mémoire double, celle qu’on a vécue et celle dont on peut désormais se souvenir sans l’idéaliser à outrance, c’est sûrement mieux ainsi. Il reste par contre un disque véritablement hors du commun, exceptionnel pour l’époque, grandiose encore, bien souvent.

The Comforts Of Madness des Pale Saints vient d’être réédité chez 4AD.

6 réflexions sur « Pale Saints, The Comforts Of Madness (4AD) »

  1. en effet Cher Etienne Il y aura d’autres disques importants en 1990 ,pour moi un des plus important de 1990 ce fut sans conteste : The Cassette Tapes That Changed My Life Vol 47 : McCarthy ‎– Banking, Violence And The Inner Life Today (1990/Midnight Music) https://perseverancevinylique.wordpress.com/2020/01/25/the-cassette-tapes-that-changed-my-life-vol-47-mccarthy-%e2%80%8e-banking-violence-and-the-inner-life-today-1990-midnight-music/

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