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Froth, Duress (Wichita Recordings)

Chaque semaine, je suis enthousiasmée par de nouvelles sorties et il me semble que le printemps qui s’achève a été, à ce niveau, plus fécond que jamais : Cate Le Bon, Vanishing Twin ou Crumb – pour ne citer qu’eux – ont chacun, avec une inventivité folle, rappelé comment l’on pouvait à la fois avoir des influences marquées et proposer une musique novatrice, totalement ancrée dans son époque. J’aimerais pouvoir écrire les raisons pour lesquelles ces albums ont été de tels coups de cœur, mais freinée par la peur de ne savoir leur faire honneur et le regret que l’exaltation soit une fièvre non-contagieuse, je préfère souvent parler de ​ces disques qui m’animent sans me passionner, ceux à propos desquels les avis contraires ne me causent pas d’éruptions cutanées. Froth sera l’exception à la règle puisque me voilà à tenter d’expliquer pourquoi Duress, dernier né du trio de Los Angeles emmené par Joo Joo Ashworth, représente tout ce que je peux espérer d’un groupe en 2019.

Une revue musicale ​que j’apprécie, Loud And Quiet, se déclarait étonnée, il y a quelques jours, de la subversivité qu’avaient mise les californiens dans ce nouvel album, persuadé​e qu’il ne s’agissait que « de l’un de ces groupes subsistant dans un milieu rebattu, celui des revivalistes à réverb’ à la recherche d’attention ». Si les solaires Patterns (Lolipop Records, 2014) et Bleak (Burger Records, 2015) lorgnaient du côté de la pop psychédélique des années 60, l’atmosphère contemplative d’Outside (briefly) (Wichita Recordings) marquait un virage radical vers la dream pop et des sonorités plus éthérées. Pour la première fois, Froth semblait faire « du Froth » : des chansons personnelles et mélancoliques, nourries par le charme sombre des œuvres de Richard Brautigan (l’album est titré d’après un chapitre de L’Avortement) et d’Haruki Murakami que dévorait Joo Joo Ashworth, 21 ans à peine, en même temps qu’il développait une obsession pour Elliott Smith. Un changement de cap tel que le groupe n’hésitait pas à présenter Outside (briefly) comme le premier numéro de sa discographie.

Passée l’étape de l’affirmation, nombreux sont ceux qui cherchent à se déployer en forçant sur les arrangements ou en lustrant leur production. Avec Duress, Froth a l’audace de faire l’inverse : continuer l’exploration pour se rapprocher au maximum de son identité propre. Un album d’autant plus fidèle à la vision d’Ashworth et sa bande que ce dernier en signe la production avec son ami Tomas Dolas. S’y confirme un goût pour les synthétiseurs analogique​s​, ​les ​rythmiques machinales,​ les​ guitares saccadées à la Tom Verlaine et​ les​ voix caressantes​ ; attributs également présents sur le ​très bel album de sa sœur SASAMI [ndlr : à lire en interview ici], ​qu’ils avaient ensemble ​co-produit.

​Après Laurel, ​single addictif ​publié deux mois plus tôt​ sous la forme d’un clip,​ ​vient le titre Catalog​​​.​ ​L’introduction, mêlant sonorités rugueuses et ​touches de ​guitare, s’ouvre par un riff crève-cœur sur une douce déclamation​. Tant dans la construction que​ dans​ le choix des textures, ​la maîtrise ​​l​aisse sans voix​. S​u​i​vent​ ​Dialogue​​ et ​a2​, dont la fluidité de l’enchaînement s’explique : il s’agissait, à l’origine, d’une seule et même composition.​ ​Les boucles hypnotisantes ​ouvrent le champ aux expérimentations instrumentales. ​Sans ne jamais trop en faire, Froth rappelle Ulrika Spacek ou Happyness, ces groupes dont le béguin pour Radiohead n’est pas franchement dissimulé ​et qui album après album, démontrent un bon goût sans faille. ​Department Head​​, ​qui ​avec sa boite à rythmes​ lo-fi​, ​évoque le très cheap – mais non moins intéressant – To Record Only Water For Ten Days de John Frusciante (2001)​, me laisse le souvenir d’un moment suspendu, moins causé par le morceau en lui-même que par ​la stupéfaction, ​la première moitié du disque écoulée, d’être toujours ​aussi éblouie​.​ La suite, loin d’être décevante, se révèle plus variée et laisse d’avantage place à la rêverie, au détour d’un interlude ou d’un second single, 77, porté par une voix de femme (Isabella Glaudini, chanteuse du trio synth-wave Automatic avec lequel Joo Joo Ashworth travaille par ailleurs en studio ; à surveiller). ​Xvaños​​ se présente comme l’ultime coup de grâce : une sérénité nouvelle s’en dégage, comme si une ​difficulté venait de se dénouer. ​En plein morceau​, un éclat d’insolence : la batterie et la guitare, soudainement isolées, lancent une mélopée krautrock. ​Le groupe​ a​urait​-il gagné ce sésame qu’est la confiance en soi ? C’est l’impression que donne Duress et cela me rend impatiente de connaître la suite de l’histoire.

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