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David Bermude

David Berman

Je viens d’une génération musicale qui s’est heurtée trop violemment au réel. La génération qui a gaspillé ses poètes, comme le disait Roman Jakobson. Jason Molina bouffé par l’alcool, Mark Linkous régurgité violemment par les stupéfiants, tout comme Elliott Smith – voilà des ruines ensorcelantes. Jeff Buckey noyé et perdu dans les eaux du Mississippi ? Ah ! Quel triste inventaire. Il demeure pourtant des vivants, des grands vivants, qui ont choisi, eux, de disparaître. David Berman s’est réfugié, sans compromission, dans le secret. Il est un modèle.

On le voit. La place est accordée au soleil, des groupes circulent. Des ultras religieux accolés au quidam. Tout s’organise avec sueur; les fronts sont livides sous la chaleur. La vêture, noire, quasi-systématiquement. Les boissons sont mises à l’ombre sur des tables près des textes religieux. Une jeune femme détend son chignon découvrant une merveille de nuque. Cheveux roux brillants sous le soleil, le soleil… unique tenancier de l’espace. David Berman, on le voit, lui, grand, blanc et décharné. On le saisit, on le conduit jusqu’au mur. Ses joues creuses sont mangées par les filets noirs d’une barbe désordonnée. Proust sur son lit de mort. Sa carnation est d’ivoire. On le voit disparaître en larmes, en immenses sanglots alors qu’il lit, marmonne, mâchonne, un bout de Torah. Rebel Jew. Oui, c’est ce jour là, à Jérusalem, que David Berman a choisi de disparaître.

Petite scène sortie du documentaire Silver Jew, scène troublante et révélatrice où l’on voit un homme s’effondrer et se révéler à la fois. Rian Murphy, producteur et musicien, se souvient lui d’une situation presque similaire. C’était une fin de session, lors de l’enregistrement de l’album Natural Bridge. Berman menait, à cette période là, des combats de fond. Le premier concernait sa relation avec l’alcool – cela impactait fortement sur ses aventures amoureuses, amicales et sa vie dans son ensemble. Le second combat, le plus secret, le plus décisif, étant l’interaction tempétueuse que Berman entretient avec son père. Richard Berman, comme son fils, possède une mâchoire puissante, anguleuse, presque carnassière. Le comparatif s’arrête là. Ce lobbyiste républicain surnommé sympathiquement Dr Evil, a été, longtemps, un lourd fardeau pour son fils. David Berman, totalement insomniaque, lecteur accablé par la Bible, a écrit ces vers, sans ambiguïté, dans Pets Politics :

//Adam was not the first man ‘though the Bible tells us so

There was one created before him, whose name we do not know

He also lived in the garden

but he had no mouth or eyes

One day Adam came to kill him

and he died beneath these skies//

Règlement de compte symbolique, haut dans le ciel. Natural Bridge est constellé d’allusions personnelles, religieuses et historiques. Le combat avec le père – ce père assassin, véritable ogre – demeurera longtemps la source inépuisable de la poésie de DC Berman. Il fera tout pour devenir le négatif de cette figure paternelle détestée : un poète sans le sou, un ivrogne, un amoureux nomade, un démocrate, un religieux, un drogué, un bagarreur des nuits sans sommeil, un musicien, un suicidé de la société. Autant le père remporte cyniquement les victoires professionnelles, autant le fils sabote majestueusement sa destinée. Strange Victory, Strange Defeat.

Fin d’enregistrement, en 1996, Rian Murphy se souvient de ce petit cimetière où les drapeaux crépitaient entre les tombes. C’était à Northampton dans le Massachusetts. Il déambulait tranquillement en écoutant au walkman, les démos acoustiques que Berman lui avait fait parvenir. Voix grave tantôt sibylline parfois peu assurée. Poésie sans pareille, convoquant autant Lou Reed que Cohen. Et que dire de ces accords mal cousus sur une guitare Seagull que Berman s’est mis à adorer comme une muse ? Oui, les chansons sont déjà immenses, toutes prêtes à développer leurs flux et reflux.

Un jour, peut-être, Drag City aura la brillante idée de publier ces merveilleuses démos. Il nous reste l’imagination, cette même imagination que l’on avait lorsque l’on fantasmait un disque introuvable. La musique se marie si bien avec la rareté. Mais pour tout dire, il existe une présence de ces compositions. Cette présence s’appelle Pretty Eyes. J’ai toujours trouvé énigmatique cette chanson. Chanson en bout de disque, acoustique, squelettique et fantomatique. Tout y est différent – il n’y a pas de musiciens jouant avec Berman, le son est moins travaillé, plus brut, s’élevant comme s’élève le jour. La voix, elle, résonne, s’accroche, court après le temps ou quelques terribles souvenirs. Cette chanson est un exploit pour DC Berman; il assume les mots, la mélodie. Il joue lui même de la guitare – il est un piètre musicien – et termine la prise sans avoir arrêté, saccagé sa partition. Rian Murphy se souvient : «Le voir chanter Pretty Eyes, c’était voir un homme hanté par ses démons ».

David Berman ne réécoute jamais ses disques mais il sait que Pretty Eyes demeure un moment de vérité. Tout Natural Bridge respire ce moment d’unicité, de rareté. Ce disque est un grand moment de la musique indépendante, grand moment d’une jeunesse, la mienne. Et lorsque David Berman décide de stopper la musique pour ne pas écrire son Shinny Happy People, lorsqu’il décide de donner son ultime concert dans une grotte comme on descend dans un caveau, je le trouve simplement magnifique. À l’heure des reformations, des répétitions sans saveurs, Berman bénit, par son geste, les souvenirs que je possède de sa musique. Ces mots restent, indélébiles. Les localités amènent le rêve, le décalage : Cleveland, Dallas, Tahoe, Wall Street. Il y a les belles énigmes : The CPR was so erotic. Les aphorismes de Berman, eux, sont inoubliables : In 1984, I was hospitalized for approaching perfection.

Pourquoi le mutisme de Berman m’apparait si précieux aujourd’hui ? Tant de voix ne sont plus. J’ai toujours un frisson lorsque j’écoute Jason Molina ou Mark Linkous. Ces fins brutales et l’actuelle condition de la musique indépendante ont certainement un sens. Un sens caché et bouleversant. L’idée que tout se termine, que rien ne perdure. Et que peut-être, nous n’avons pas su faire perdurer les choses, nous, les mélomanes vieillissants. Nous ne sommes même plus capables de lire ou d’écrire décemment la musique. Nous n’avons pas saisi que ces musiciens sont morts aussi d’une situation. Que la vie est remplie d’adieux. Que j’aime ta peau blanche et tes cheveux noirs. Que Natural Bridge demeure une présence inoubliable.

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