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Dance to the Music #6 : Electro-Funk

Bloc Party avec DJ Kool Herc

En 1982 sort Planet Rock d’Afrika Bambataa & The Soul Sonic Force. Le morceau est une onde de choc dans les clubs et sur les radios. À mi-chemin entre le hip hop naissant et la dance music, portée par une irrésistible TR-808 et son kick surpuissant, le titre propulse un nouveau genre sur le devant de la scène : l’electro-funk, aussi appelé electro-boogie ou electro. Si le style est relativement éphémère, son influence sur la techno et le hip hop en fait un jalon essentiel de la musique contemporaine, un trait d’union entre l’Europe et les Etats Unis, les block-parties et les clubs, la musique noire et blanche.

Afrika Bambaataa / Photo : Jemal Countess

Afrika Bambaataa

Après avoir fait partie du gang les Black Spades, Afrika Bambaataa recherche une autre forme de communauté inspiré d’un environnement familiale politisé notamment son oncle, Bambaataa Bunchinji. Dans les années soixante-dix, il crée alors l’Universal Zulu Nation, inspirée par un film de 1964 (Zoulou) où les Zoulous se révoltent héroïquement contre les Britanniques (pendant la guerre anglo-zouloue). Cette nation promeut des valeurs positives et créatives dont les idées irrigueront le hip hop des débuts à travers le graffiti, la danse, le rap et bien sûr le djing. En parallèle du mouvement, Afrikaa Bambaataa est aussi un dj réputé des block-parties du Bronx au coté d’autres pionniers tels que DJ Kool Herc ou Grandmaster Flash.

Block Parties

En partie inspirées des sound systems jamaïcains, les soirées en plein air rythment la vie des quartiers dans les années soixante-dix. Lors des block-parties, les pionniers du djing hip-hop développent un certain nombre de techniques comme le Cut, le Scratch ou le Merry-Go-Round, le fait de jouer en boucle les breakbeats, ces passages instrumentaux qui ravissent les danseurs les plus expérimentés. Afrika Bambaataa aiguise ainsi sa technique et ses goûts musicaux, jouant aussi bien les disques de funk de James Brown ou Parliament que la synth-pop de Kraftwerk, Gary Numan, Telex ou Yellow Magic Orchestra. Il remarque alors l’effet du breakbeat de Numbers sur les danseurs…

Planet Rock

Arthur Baker

Le beat de Numbers sera la base de Planet Rock le deuxième single d’Afrika Bambaataa pour le alors tout jeune label Tommy Boy. Afrika Bambaataa réunit autour de lui des personnalités a priori très dissemblables mais dont la complémentarité va se révéler pendant l’enregistrement : Arthur Baker (le producteur) et John Robbie (le musicien). Associé aux rappeurs du Soul Sonic Force, l’équipe s’empare de la musique de Kraftwerk (un emprunt tout à fait conscient et assumé) pour créer un séisme dans la dance music et le hip hop. Si le rythme et les mélodies évoquent le groupe technopop allemand, la présence de la TR-808 et le minimalisme de l’ensemble amène ces influences dans une autre direction plus club et directe. Planet Rock pose les bases d’un nouveau genre : l’electro-funk.

Electro-Funk & TR-808

TR-808, futurisme, vocodeur, mélodies inspirées de Kraftwerk, basses lourdes du P-Funk, tempo soutenu (120/130 bpm) sont les principaux traits de l’electro-funk. La TR-808 est en effet presque un passage obligatoire, nous la retrouvons chez Cybotron, Man Parrish, Hashim, Newcleus et bien sûr le génial Egyptian Lover. Parfois elle est remplacée par la Oberheim DMX (plus populaire dans le hip hop des débuts que ne l’était la 808 !) notamment chez Midnight Star (Operator). Le pattern rythmique est presque toujours identique et syncopé : kick sur le premier temps et en contretemps sur le troisième, caisse claire sur le deuxième et quatrième temps. Les producteurs utilisent également énormément la cowbell pour donner un coté frénétique à la musique, parfois celle-ci est remplacée par la sortie trig, notamment chez Egyptian Lover. La production volontairement spartiate et électronique porte les appétences de futur des musiciens noirs américains.

Egyptian Lover et sa TR-808

George Clinton et Kraftwerk dans un ascenceur

Utilisée par Derrick May pour décrire la techno de Detroit et les émissions pionnières de radio d’Electrifiying Mojo, l’expression George Clinton et Kraftwerk dans un ascenseur décrit aussi parfaitement le syncrétisme de l’electro-funk. De Kraftwerk et la technopop (YMO, Numan, etc.), les producteurs américains ont retenu les mélodies sombres, les ambiances à la Blade Runner, l’usage immodéré des machines. Nous retrouvons de nombreux clins d’oeil à Kraftwerk dans l’electro-funk : en plus de la mélodie de Trans Europe Express et le beat de Numbers, les producteurs usent et abusent du souffle de Tour de France. Du P-Funk de George Clinton (mais aussi de Zapp par exemple), les musiciens se sont emparés des basses lourdes et funky, symbolisant l’importance du groove et du lâcher prise. À mi-chemin entre les deux genres, l’electro-funk a également perpétué une obsession pour le futurisme et la science fiction. Cette tradition est importante dans la musique noire, pensons à Sun Ra, Herbie Hancock (Sextant), Parliament (Mothership Connection) ou encore Miles Davis (Bitches Brew). Elle se développera d’autant plus dans les années quatre-vingt dix à travers l’afrofuturisme. Porté par des auteurs comme Alvin Toffler et son ouvrage célébrissime Le Choc Du Futur (Futur Shock, 1970), l’electro-funk est un genre qui se projette et embrasse la modernité. Cela passe notamment par un usage immodéré du vocodeur, un trait qu’il partage avec la synthpop mais aussi le P-Funk (beaucoup plus utilisateur de la talk-box mais l’esprit est proche). Dans ce besoin de futur, c’est un moyen de fuir une réalité particulièrement difficile (racisme, pauvreté) pour les populations noires américaines.

L’electro-funk, un courant éphémère

Jonzon Crew

L’electro-funk ne dure que quelques années, principalement entre 1982 et 1984. Le temps pour les producteurs de créer un nombre énorme de classiques tels que Clear (1983) de Cybotron, Jam on It (1984) de Newcleus, Al-Naafiysh (1983) de Hashim, Hip Hop Be Bop (don’t stop) (1982) de Man Parrish, Egypt Egypt (1984) d’Egyptian Lover, Don’t Stop the Rock (1985) de Freestyle, Electric Kingdom (1984) de Twilight 22, Nunk (1982) de Warp 9, Pak Man (1982) de The Jonzun Crew, Rock It (1983) de Herbie Hancock, Surgery (1984) de Wreckin’ Cru‘ (avec Dr. Dre !) ou encore Electricity (1983) de Midnight Star. L’electro-funk est cependant une passerelle pour certains musiciens vers le hip hop qu’il contribue en partie à populariser et surtout la future techno. Coté hip hop, citons par exemple le tube Supersonic (1988) de JJ FAD.

Une influence profonde sur la techno

Juan Atkins

Si l’electro-funk est de courte durée, il sert notamment de rampe de lancement à ce qui s’appelera techno. Les deux genres musicaux partagent en effet cette appétence pour le futur et les machines. Mieux, l’un des membres du Belleville Three soit la sainte trinité de la techno (avec Derrick May et Kevin Saunderson) de Detroit fut initialement un producteur d’electro-funk : Juan Atkins fait en effet ses armes dans le duo Cybotron avec Richard Davis. Sous ce nom, les deux musiciens signent des classiques comme Alley of My Mind (1981, très inspiré de Mr. X d’Ultravox), Cosmic Cars (1982) et bien sûr Clear (1983) qui sera entre autre samplé par Missy Elliott sur Lose Control en 2005. Une divergence sur l’orientation du groupe amène Juan Atkins à démarrer une carrière solo sous le nom de Model 500, mais ceci est une autre histoire… Dans les années 90, l’electro devient un courant à part entière de la musique électronique à travers les productions de Drexcya, Arpanet, Anthony Rother, The Other People Place, Aux 88, DMX Krew, Dopplereffekt

Miami Bass

Luther Campbell et 2 Live Crew / Photo : Jeff Kravitz

En dehors de la techno, l’electro-funk a aussi eu une influence importante sur la Miami bass, un de ces deux héritiers les plus directs. Courant associé au hip hop, la Miami bass est connue pour les textes salaces du 2 Live Crew et l’usage immodéré de la TR-808. À l’écoute du classique underground Bass Rock Express (1985) de MC ADE impossible de ne pas entendre l’influence de Planet Rock et Kraftwerk. Sur Throw The D (1986, produit par Luke Skyywalker), les 2 Live Crew créent un des premiers classiques du genre. La production s’éloigne un peu des standards electro-funk (beaucoup plus de sampling et de jeu sur les pitchs des voix) mais garde néanmoins le pattern classique de 808, un peu ralenti. Quelques autres morceaux pour se faire une idée de l’influence de l’electro-funk sur la Miami bass: Give it All You Got (1987) d’Afro-Rican, Pump Up The Party (1987) d’Hassan, Invasion from Planet Detroit (1984) de Planet Detroit, Return of the Planet Bass (1988) de Maggotron ou encore Just Give the DJ a Break (1987) de Dynamix II.

Latin freestyle

Lisa Lisa and The Cult Jam

L’electro-funk influença également les communautés hispaniques et italiennes aux Etats Unis notamment dans le Bronx. Breakdancing et Planet Rock furent ainsi des jalons dans le développement du latin freestyle, un genre populaire dans de nombreux grandes villes américaines (New York, Miami, Philadelphie etc.) L’esprit d’Afrika Bambaataa plane ainsi sur le tube Let the Music Play de Shannon, souvent considéré comme précurseur / initiateur du freestyle. Publié en 1983, le morceau est un énorme carton dans les charts, y compris en Europe d’ailleurs. Co-auteur et co-producteur (avec Mark Ligett) de la chanson, Chris Barbosa est certainement l’un des principaux artisans de ce succès. Inspirés par Planet Rock, les producteurs y ajoutent une touche plus latine dans les percussions et les mélodies, tout en gardant la nature frénétique de l’electro-funk (et la TR-808 !). Le duo Barbosa & Ligett travaille pour Emergency puis leur propre label Ligosa et lancent la carrière d’artistes freestyle comme Sa-Fire ou Judy Torres. Le latin freestyle eut une certaine influence en Europe notamment dans la synthpop, comme en témoignent des groupes comme Pet Shop Boys, New Order, Freeez, ou Duran Duran. En dehors des productions de Barbosa & Ligett, mentionnons aussi le rôle de Full Force, en particulier pour Lisa Lisa and Cult Jam. La géniale I Wonder if i take you home de 1985 est ainsi une évolution de l’electro-funk vers quelque chose de plus dance tout en gardant certaines caractéristiques du genre comme le beat saccadé, les samples, les stabs, la ligne de basse lourde. Le Floridien Pretty Tony Butler est un autre nom à retenir. Membre du groupe Freestyle, il produit de nombreux classiques freestyle tels que When I Hear Music (1983) de Debbie Deb ou I’ll be all you ever Need (1986) de Trinere. Quelques autres classiques freestyle avec une influence electro-funk: fantasy girl (1988) de Johnny O, Spring Love (1988) de Stevie B (AKA Hassan), Point of No Return (1984) d’Exposé (produit par Lewis Martineé), Funky Little Beat (1985) de Connie ou encore Show Me (1986) des Cover Girls (produit par les Latin Rascals).

L’electro-funk aujourd’hui

En admettant qu’un revival electro-funk soit peu probable en 2020, ses pionniers sont aujourd’hui beaucoup mieux reconnus (le retour en grâce d’Egyptian Lover) et le genre a influencé durablement la musique malgré sa courte existence. Le style a donné ses lettres de noblesses à la TR-808 et a contribué à en faire un classique absolu du hip hop et de la dance music. L’electro-funk a aussi participé (avec d’autres) à créer un syncrétisme entre la synth-pop européenne (et japonaise) et la dance music américaine, un élément très important dans le développement de la house et la techno par la suite. Surtout, une majorité des morceaux gardent un truc particulièrement frais et efficace, quelque chose qui touche à l’universel malgré les conditions si spécifiques de sa création.

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