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Chris Cohen : « Écrire des chansons n’est pas simple. »

Chris Cohen / Photo : Joe McMurray

C’est dans le parc de la Villette, dans le cadre du Beau Festival, que j’ai eu le plaisir de rencontrer Chris Cohen. Couvert de sa parka orange malgré la météo printanière, le Californien a proposé d’aller s’asseoir là, dans l’herbe. Il neigeait des aigrettes de pissenlit. Entre deux époussetages, nous avons parlé de son troisième album en solitaire, dernier volet d’une trilogie débutée en 2012 avec Overgrown Path. Paru le 29 mars chez Captured Tracks, le sobrement intitulé Chris Cohen [chroniqué ici] semble marquer l’acceptation de celui qui s’est pendant si longtemps caché derrière d’autres noms : The Curtains, Cryptacize ou Deerhoof. Une conversation limpide et délicate, comme la prestation qu’il allait nous offrir, quelques heures plus tard, sur la scène du Trabendo.

Tes albums sont toujours très attendus. Trois années sont passées depuis As If Apart, et ton premier album était sorti en 2012. Est-ce important pour toi de prendre le temps ?

Je travaille aussi vite que je le peux, en fait. Je ne fais pas exprès de prendre mon temps. Je suis plutôt du genre à accumuler les idées, petit à petit, sans partir de grandes idées au départ. Cela me prend en général trois ou quatre mois d’écrire une chanson, puis à nouveau trois ou quatre mois pour l’enregistrer. Pour faire un album complet je suis donc très long, mais j’essaie de travailler vite… si tu arrives à le croire [rires].

Tes trois albums sont souvent décrits comme un cycle, de par leur homogénéité. De ton point de vue, comment ta musique a-t-elle évolué ?

Je pense que cela n’était pas intentionnel mais en prenant du recul aujourd’hui, j’ai l’impression que mes chansons sont devenues plus directes et spécifiques au niveau des thèmes qu’elles abordent. Pour mon premier album, je voulais écrire à propos de grands sujets universels, d’idées philosophiques. A partir du second album, et encore d’avantage pour le dernier, j’ai écrit sur des expériences, des situations de vie bien précises. J’essaie de ne plus être si large.

Tu situes donc cette évolution au niveau des paroles, principalement ?

Oui, mais la musique a évolué aussi je pense, en devenant plus simple. Les formes sont plus simples. J’ai essayé d’écrire de sorte à avoir de la matière pour faire beaucoup de variations. Je fais ainsi plus de développements à partir de moins d’idées ; quelque chose de plus proche de la musique classique que du rock progressif.

Tu as intitulé ton album Chris Cohen, et ton visage l’illustre pour la première fois. Est-ce une manière de déclarer qu’il s’agit de ton album le plus personnel à ce jour ?

Je crois que je voulais simplement faire quelque chose de différent. Pour la génération de musiciens parmi laquelle j’ai évolué, il n’a jamais été considéré comme « cool » de titrer un album à son nom ou de mettre sa photo sur la pochette. Je voulais faire quelque chose de différent, que je n’avais jamais fait auparavant ou que j’aurais eu du mal à assumer il y a quelques années. Maintenant je suis à l’aise avec cela, même si le jeune que j’ai été trouverait cela grotesque.

Certaines paroles de cet album ont été écrites par d’autres personnes. Aimes-tu l’exercice de l’écriture, ou préfères-tu t’exprimer au travers de la musique ?

J’aime vraiment écrire des paroles, mais cela est très difficile pour moi. Si j’avais écrit tous les textes de cet album, il m’aurait pris encore plus de temps ! En plus, j’avais envie ici de faire parler plusieurs voix, alors j’ai demandé à des personnes de contribuer. Les paroles que j’avais écrites moi-même me semblaient très lourdes, émotionnellement. Je voulais les contrebalancer avec des choses plus légères.

As-tu donné des directives à ces contributeurs ?

Je leur en ai donné très peu… Katy Davidson [Dear Nora], qui a écrit les paroles de What Can I Do, m’a demandé un grand thème, alors je lui ai simplement dit d’écrire à propos de la biologie ou du patrimoine génétique. Deux autres chansons ont été écrites par Zach Phillips [récemment chroniqué ici]. Je lui ai donné les titres, ainsi que les paroles du refrain de No Time To Say Goodbye, puis il a écrit le reste. Je ne lui ai même pas dit à propos de quoi c’était.

Il y a sur ton dernier album une très belle reprise de The House Carpenter, une ballade traditionnelle écossaise. Pourquoi avoir choisi cette chanson ?

Je l’ai choisie parce que j’aime l’histoire qu’elle raconte. Il y en a une version sur l’album The Watson Family. Doc Watson était un musicien de bluegrass. Toute sa famille fait de la musique, et c’est sa mère qui chante la chanson. J’ai énormément écouté cet album ; il m’a suivi longtemps. J’aime la mélodie de cette chanson. J’aime aussi le fait qu’il n’y ait pas de changement d’accord, alors que mon album est truffé de changements d’accords. Je voulais avoir une chanson qui ait une forme différente. Une chanson avec tant de strophes, qui raconte une histoire, j’ai pensé que cela ajouterait quelque chose de vraiment différent à mon album. Je l’ai proposée au groupe, on l’a jouée et j’ai immédiatement aimé le résultat, alors j’ai décidé de l’enregistrer telle quelle, assez spontanément.

Tu chantais très rarement dans tes précédents groupes. Parfois, les musiciens ne réalisent pas qu’ils sont bons chanteurs car ils sont occupés à faire de la musique d’une autre manière. Était-ce ton cas ? Quand as-tu réalisé que tu pouvais également être chanteur ?

En fait, je chantais beaucoup quand j’étais jeune. Je me souviens que cela embêtait beaucoup ma grande sœur. Elle me disait de la fermer, alors j’ai arrêté. Avant tout, il faut dire que quand j’ai démarré The Curtains, je n’écoutais quasiment pas de « chansons ». J’écoutais de la musique expérimentale, du jazz, ce genre de choses. Je ne me préoccupais pas du « format chanson ». Quand j’ai commencé à jouer avec Deerhoof, j’ai réalisé qu’en fait j’aimais les chansons, ou plutôt que j’aimais toujours cela. J’ai compris qu’il y avait encore de la bonne musique rock, de la bonne pop, et c’est devenu un challenge pour moi. Ecrire des chansons s’est révélé beaucoup plus difficile que je ne le pensais. La musique ce n’est pas simple, c’est exigeant, et je l’envisage comme un défi. Je chante parce qu’en réalité j’aime ça, c’est agréable et amusant de chanter. Si je ne me considérais pas comme un chanteur auparavant, c’est simplement parce que je n’écoutais pas de musique vocale. A la vingtaine, j’ai décidé que je n’aimais pas la musique populaire. Je pensais que cela me donnait l’air original, et puis quelque chose a changé et au début des années 2000 j’ai compris qu’en fait j’aimais les chansons… à nouveau.

Chris Cohen avec Deerhoof / Photo : John Dieterich

Ta musique m’apparaît comme étant très épurée : il n’y jamais beaucoup d’instruments qui jouent en même temps, ou beaucoup d’arrangements. Cela diffère beaucoup de ce que tu faisais au sein de tes projets passés. Je pense particulièrement à Deerhoof, qui n’a jamais eu peur d’expérimenter et d’aller parfois dans les extrêmes. Y a-t-il deux facettes à ta personnalité de musicien ?

Quand je fais de la musique pour moi, j’essaie d’être fidèle à mes propres goûts et envies, et être extrême pour le simple acte d’être extrême n’en fait certainement pas partie. Je pense que les membres de Deerhoof diraient la même chose. Je ne pense pas qu’ils sont extrêmes pour pouvoir ensuite s’en vanter ; c’est juste leur manière d’être. Greg [Saunier], le batteur de Deerhoof, a une personnalité très forte qui ressort beaucoup dans la musique du groupe. Leurs personnalités à tous influencent Deerhoof, mais Greg l’exprime encore d’avantage à mon avis. Il n’y peut rien ; elle déborde. John [Dieterich] et Satomi [Matsuzaki] ont des côtés très extrêmes aussi. Ils sont simplement eux-mêmes dans leur musique, comme je suis moi-même dans la mienne. J’aime la musique extrême, mais je veux juste faire ce que j’ai envie. Je veux explorer ma propre liberté et pour moi être libre, c’est faire ce que j’ai réellement envie de faire. Les gens devraient faire la musique qui les passionne vraiment. Parfois je joue de la musique plus extrême, mais quand je compose, ce n’est pas ce vers quoi je tends naturellement. J’ai un autre projet avec mon ami Yasi Perera, Park Detail’s Band. La musique que nous faisons est plus expérimentale, mais de là à dire qu’elle est « extrême », je ne sais pas… Je ne suis pas sûr de savoir ce que cela veut dire, à vrai dire. Je comprends que l’on qualifie Deerhoof ainsi, mais eux diraient que c’est ce qu’ils ont font naturellement depuis toujours, que c’est la musique qu’ils jouent traditionnellement. Je ne sais plus ce qui est extrême dans le monde d’aujourd’hui.

Tu as commencé ta carrière solo en 2012, avec Overgrown Path. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

C’est le premier album que j’ai sorti sous mon nom, mais le dernier album de The Curtains, Calamity, est en fait très proche de mes albums en solo. J’ai assuré tous les instruments sauf le trombone. Au début, quand je démarchais les labels avec Overgrown Path, je leur disais que c’était le nouvel album de The Curtains, et personne ne voulait le sortir. Mike Sniper de Captured Tracks m’a dit OK, mais sous une condition : que je le sorte sous mon propre nom. Cela n’a dont pas été une décision personnelle. Cela fait très longtemps que je fais de la musique seul, mais sous différents noms. J’ai toujours été musicien. J’ai appris à faire de la musique en m’enregistrant sur une cassette quatre pistes. Je jouais de la batterie, puis j’ai ensuite appris la guitare, la basse et le clavier. J’ai sorti mon premier disque à la fin des années 1990. C’était un 45 tours de mon groupe St. Joseph & The Abandoned Food.

Il y a une période, au début des années 2000, où tu étais impliqué dans de nombreux projets différents : tu faisais partie de groupes comme Deerhoof ou The Curtains, mais tu accompagnais aussi d’autres personnes en studio et sur scène, de Cass McCombs à Ariel Pink. Serais-tu prêt, aujourd’hui encore, à t’investir dans tant de projets différents ?

Aujourd’hui je travaille avec d’autres personnes quand je fais de la production. C’est davantage sur le court terme et j’aime cela. Je crois que je n’ai plus envie de m’impliquer dans des groupes qui me prendraient autant de temps que ma carrière solo. J’ai vraiment besoin de beaucoup de temps pour faire ce que je fais actuellement. J’aime toujours collaborer avec des gens, et j’espère continuer à travailler dans des projets variés, mais cela était plus facile quand j’étais plus jeune. J’ai joué avec Cass McCombs au moment où mon groupe de l’époque s’était séparé. J’ai joué deux fois avec lui, mais je crois qu’à chaque fois c’était parce que je ne faisais rien d’autre à ce moment-là. Jouer dans les groupes des autres prend vraiment trop de temps, tu es loin de la maison et je n’ai jamais été bon pour écrire des chansons en tournée… J’aime travailler avec les autres sur leurs enregistrements et j’espère continuer à faire cela.

Tu as entre autres produit Front Row Seat to Earth de Weyes Blood. Comment choisis-tu tes projets ?

Récemment, j’ai travaillé avec la chanteuse Camila Webb, ainsi qu’avec Charlie Hilton [Blouse]. J’ai aussi fait du mixage, notamment pour ce groupe, Gun Outfit, qui est excellent. Ce sont principalement les artistes qui viennent vers moi, et ensuite si ce sont des personnes que je connais, avec qui j’aime travailler, cela me donne envie. J’aime enregistrer des groupes qui ont une section rythmique, qui se réunissent pour jouer et enregistrent en jouant ensemble, sur le moment. Je préfère faire cela plutôt que de faire du réenregistrement [re-recording] pour un résultat trop « studio ». L’enregistrement en direct est ce que je préfère.

Tu as également travaillé sur La Passagère du français Marietta. C’est lui qui est venu vers toi ?

Oui, je crois qu’il m’a simplement écrit ! Nous avons enregistré les percussions, la basse et la guitare ensemble. Nous avons travaillé pendant environ deux semaines ensemble à Los Angeles, et puis il a continué le travail de son côté.

Est-ce différent de produire la musique des autres et ta propre musique ?

Oui, c’est très, très différent. Chaque projet est spécial. Cela dépend des chansons et des personnalités impliquées. Je suis extrêmement pointilleux concernant mon travail personnel, et je ne me pose aucune limite de temps. Avec les autres, le temps est toujours compté donc l’idée est de travailler de manière raisonnable, en allant à l’essentiel.

J’ai rencontré l’année dernière Jack Tatum de Wild Nothing, qui lui aussi a sorti son premier album avec Captured Tracks et est, aujourd’hui encore, fidèle au label. Il a parlé de son sentiment de proximité avec l’équipe et de l’impression d’avoir évolué en même temps que le label [interview à lire ici]. Quelle est ta relation avec Captured Tracks ?

Ils m’ont donné la chance de faire mon disque quand personne d’autre n’en voulait. L’album était fini quand je leur ai présenté, mais ils m’ont donné l’opportunité de le sortir. Aussi, l’identité du label a beaucoup évolué pendant la sortie de cet album, et je crois avoir énormément profité de leur nouvelle réputation. Je leur suis donc reconnaissant pour cela. Je suis à peu près deux fois plus vieux que la plupart des artistes du label donc j’ai l’impression d’être d’une autre génération. Je suis même plus vieux que Mike Sniper, le patron ! Je me sens un peu comme le gars à part, mais ils m’ont toujours beaucoup soutenu.

Je voulais terminer sur un fun fact… Tu as joué, à 15 ans à peine, le rôle principal du clip de Cinderella’s Big Score, de Sonic Youth. Comment cela s’est-t-il produit ? Quel souvenir en gardes-tu ?

Je faisais de la musique avec un mec plus vieux qui jouait avec le chanteur Dan Janisch. Il était ami avec Dave Markey, le réalisateur du clip, qui avait besoin d’un garçon pour sa vidéo. J’étais fan de Sonic Youth depuis Daydream Nation alors j’ai accepté. On a tourné en deux jours. C’était durant la Guerre du Golfe ; une partie du clip se déroule à une manifestation à UCLA. On y retrouve aussi des endroits réputés de Los Angeles : Oki Dog était un lieu de rendez-vous de la scène punk dans les années 1980. C’était très bizarre de participer à cela, mais en même temps plutôt cool. Quand je regarde en arrière je trouve cela génial mais à l’époque, aucun des mes amis n’aimait Sonic Youth. Ils n’écoutaient que du heavy metal, et personne d’autre que moi ne trouvait ça cool que je me retrouve dans ce clip. Je n’avais pas compris le scénario et en regardant la vidéo, je trouve que cela se ressent : j’ai l’air très apeuré. J’étais timide aussi, parce que les autres personnes présentes étaient des légendes pour moi : des vieux punks comme Dez Cadena de Black Flag, des gens de SST Records et d’autres membres de groupes que je suivais. Je n’en revenais pas.

Et aujourd’hui tu joues sur la même scène que Thurston Moore [programmé le lendemain au Beau Festival]…

En fait, je n’ai pas vraiment pu les rencontrer à l’époque. Kim Gordon n’était pas là quand on a tourné la vidéo : ses prises ont été filmées à un autre moment. Un jour qu’ils jouaient dans un petit club à Los Angeles, j’ai pu aller en coulisse et les rencontrer. Deerhoof partageait parfois l’affiche de festivals avec Sonic Youth et je les ai revus à ce genre d’occasions. Je me souviens y être allé une fois en faisant « Hey ! », en leur demandant s’ils se souvenaient de l’ado dans leur vidéo, mais je ne crois pas qu’ils s’en souvenaient [rires]. Je ne sais pas… Tu sais, c’était il y a longtemps.

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