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Car Seat Headrest, Making a door less open (Matador)

I believe that thoughts can change my body, répète Will Toledo sur son morceau d’ouverture, Weightlifters. De là à imaginer l’adolescent chétif des Twin Fantasy (2011) en culturiste, il y a un monde. Will Toledo a quelque chose d’un rapport conflictuel au corps (euphémisme) : « Don’t you realize our bodies could fall apart any second ? » disait-il y a encore peu dans un autre titre, intitulé… Bodys.

Débarrassons-nous immédiatement du narratif qu’il a décidé de construire pour la sortie de son deuxième album chez Matador – en ne comptant pas le ré-enregistrement de Twin Fantasy : il a exprimé le souhait de porter un masque façon jeu vidéo afin de dissimuler son visage, amoindrir le poids du corps. Le narratif bégaie devant le Covid-19, il faut bien le dire. Toledo n’aura pas de concert à tenir avant quelques mois, on verra alors ce qu’il reste de cette décision.

Cela étant dit, Making a door less open ne parle que de ça : rester dans la sublimation du moi tout en se protégeant de la sauvagerie de la vie publique en suivant cette tension body and soul. Il faut imaginer Toledo être des mots avant un corps. Le savoir être un monologue avant d’être un dialogue. On le savait depuis Beach Life-in-death, il le confirme. La célébrité, Matador, l’EDM, ne changera pas cet emmurement dans le moi et les chansons sont là pour parler de lui, de là où il est. Basta. Le masque, l’épaisseur gagnée par la musique, l’efficacité aussi, la fonte pop du nouvel album, ne changent rien. Les pensées ne changent pas, le corps physique et le corps formel suivent comme il peuvent.

Il en reste que l’équation du méga-super-album Twin Fantasy est déplacée et déséquilibrée : il y a du nouveau. Il y a Hollywood, piste outrancière, comique, méchante, qui dégueule de mauvais esprit et de mauvais goût. Tant mieux. Ce n’est pas l’événement le plus heureux de l’album mais Toledo est encore en colère et c’est tout ce qu’on demande à ce qu’il reste d’indie-rock en Amérique. Il y a aussi There must be more than blood, Martin et Famous, trois pistes exactement là où on doit espérer trouver Toledo : procédant de sa veine auto-analytique, déconcentrée et cynique, désarmant pourtant, re-matricée par une manufacture plus auto-réflexive, plus riche aussi. Il y a aussi Hymn (remix), une sorte de nuancier pour sa nouvelle palette : rien de plus qu’une démonstration, rien de moins qu’une démonstration.

Enfin, il y a mille directions prises, annulées tout aussi tôt, déroutées et reprises en vol, un état sans cesse indéfini de la forme qui toujours regarde vers l’intention. Il y a du rock donc.

C’est cet esprit calculateur et inéluctablement désarçonné dans son calcul que l’on retrouve intact à la manière des anciennes pistes de Toledo : naviguant entre la certitude de l’écriture et la quête de l’arrangement, du ton, du degré. Elles sont moins nombreuses ces fameuses pistes qui ne semblaient ne jamais vouloir s’arrêter tant qu’elle chercherait leur forme – la plus longue ici dure moins de huit minutes, exploit. Cependant, la forme reste introuvable. Et c’est précisément parce que Toledo est trop ambitieux, trop sûr de son talent et de sa tâche à accomplir, qu’il n’y parvient jamais.

Masque, pas masque, c’est un détail. Il peut sur nous refermer un peu sa porte, garder la vie privée d’un gamin qui préfère les écrans aux foules – on lui souhaite –, il ne nous trompe pas. Il ne nous trompe non pas parce qu’on est très malin comme ces scribouillards qui veulent sainte-beuviser ses textes, mais parce que lui même ne trompe pas, il est là dans sa frontale nudité. Probablement, et c’est ce qui le rend si important ces jours-ci, parce qu’il en est incapable. Et ça, c’est la meilleure raison de l’aimer infiniment et de lui passer tous ses caprices, d’accepter tous les corps que prendra son âme.

Il nous fait savoir qu’il y aura plusieurs versions de l’album, des arrangements différents, que chaque chanson est susceptible d’évoluer au cours de leur existence digitale, physique, concerts : on ne s’étonne pas, on a déjà entendu cette chanson. Toledo est en cela le produit de son époque : même signé, même célèbre, il a gardé l’essence et la méthode de la bedroom. Ce que l’on entend est susceptible de changer, de rester dans son état de perfectibilité, d’être imaginée enregistrée dans de meilleures conditions etc. De meilleures conditions, il est difficile d’en imaginer maintenant que le groupe est complet et financé comme un blockbuster indé, et pourtant, cette précarité de la méthode demeure : c’est l’assurance que prend Toledo sur le succès. Il veut garder l’âme vivante, qu’importe le corps : I believe that thoughts can change my body.

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