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Blasco, Ghost Songs (autoproduit)

Les fantômes sont des morts mal enterrés. C’est, en tous cas, ce qu’affirment certains interprètes autorisés des mécanismes complexes du refoulement psychique. Et c’est ce fil que l’on s’attache à suivre en relançant, au fil des écoutes, leur interrogation féconde : de quelles tombes incomplètement scellées ont bien pu resurgir ces neuf Ghost Songs qui nous hantent sans relâche depuis l’instant saisissant de la première découverte ? Des tréfonds de la mémoire musicale, revient d’abord le patronyme vaguement familier de leur auteur. Comme dans une séquence bien connue des westerns de Sergio Leone – celle qui précède l’affrontement final dans Il Etait Une Fois Dans l’Ouest – résonnent les échos morriconiens de cette magnifique ouverture instrumentale – Across The Desert qui, d’ailleurs, aurait pu fort bien accompagner la mort de Cheyenne dans cette même œuvre majeure : le souvenir est d’abord flou avant d’acquérir progressivement toute sa netteté d’origine. Film de The Blasco Ballroom. L’album date de 2001 et il fait partie de ceux que l’on a toujours conservés près du cœur sans avoir jamais su grand-chose sur ses origines. Dix-huit ans plus tard, on ignore toujours presque tout de Fred Blasco, ce musicien français voué à l’exil en terres américaines, entraperçu parfois au détour d’une collaboration avec des confrères plus connus (Sparklehorse, Interpol). Mais on redécouvre avec un plaisir intact ces nouvelles compositions, sombres et élégantes, qui semblent issues des mêmes sépulcres enfouis. Depuis Richmond où il réside désormais, Blasco ressuscite ces mélodies bancales, échappées toutes chancelantes des cryptes où elles gisaient trop mal, afin de leur apporter un semblant de repos. Tout au long de cet exorcisme imprégné d’une forme assumée de minimalisme domestique – l’intégralité des morceaux a été enregistrée à domicile, en mono et diffusée ensuite sur cassette – le choix pertinent d’instruments habituellement oubliés ou négligés (melodica, guitarron, mandoline ou ukulele) prolonge les dialogues fructueux avec les traditions musicales hispaniques et américaines. Dans cette façon très singulière de réinterpréter l’ancien, on ne trouve ni nostalgie archaïsante, ni volonté trop lisible de se glisser à tout prix dans une modernité novatrice. Simplement la conviction à la fois modeste et communicative qu’il est possible de reproduire aujourd’hui avec la même intensité la beauté dépouillée des antiques ballades folk (Lies) ou de convoquer quelques minutes le spectre d’ Arthur Lee avec le détachement poignant de Peggy Lee chantant Johnny Guitar. Les fantômes qui errent le plus durablement sont ceux qui proviennent, dit-on, des béances douloureuses laissées par les secrets des autres. Ceux que l’on croise ici peuvent reposer en toute quiétude : leurs secrets les plus précieux sont désormais heureusement partagés.

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