Vibrations

À propos de “Lovers Rock” de Steve McQueen

"Lovers Rock" de Steve McQueen
Small Axe – Lovers Rock © Small Axe Productions Ltd MMXX

Bon, je n’avais pas prévu d’écrire sur Lovers Rock, le magnifique deuxième épisode de l’anthologie de Steve McQueen, mais je viens de le revoir pour la troisième fois, et ce n’est sans doute pas la dernière. À chaque fois, c’est un ravissement, une illumination (comme si je portais cette ampoule, chaude et luminescente, à l’épaule comme le DJ du Mercury Sound System du film), une joie physique, je me tortille sur mon canapé, je me lève, les bras en l’air devant les 1h10 que dure ce téléfilm, dans la plus grande noblesse du terme – on pense aux téléfilms plus que pointus d’Alan Clarke pour la BBC par exemple : la beauté et l’expérimentation formelle au diapason d’un propos social ou politique.

Je serais exploitant, je partirais illico à la recherche de ce graal, à savoir une version que je pourrais diffuser dans ma plus grande salle, avec le son à fond, les basses bien rondes, le relief sonore à blinde, sûr que ce film fera(it) danser les salles. Je n’avais pas prévu d’écrire sur ce film, aussi parce que je n’écris pas sur le cinéma. C’est tout un métier : voyez, Murielle Joudet et Antoine Guillot sur France Cul, et Charlotte Garson dans Les Cahiers l’ont magnifiquement évoqué ; et parce que beaucoup de choses intéressantes ont déjà été écrites ici et sur Small Axe par des gens ô combien compétents, dont le témoignage de Dennis Bovell, auteur du fameux Silly Games et figurant, dans le Los Angeles Times, à ne pas manquer. 

Cette mini-série, Small Axe, à travers cinq films indépendants les uns des autres, raconte les épisodes clés de la vie des communautés caribéennes du Royaume-Uni. Lovers Rock est sans doute le film le plus libre puisque contrairement aux autres qui se concentrent sur un fait social (une émeute, la vie d’un policier, un lieu) ou la vie d’une personnalité, il évoque simplement une fête, autour d’un sound system dans une maison d’un quartier d’une banlieue anglaise. Alors, j’avais vu des photos de sound systems, notamment dans l’absolument folle collection de petits livres de photographies Cafe Royal Books (connue grâce à une note de pochette de Go Kart Mozart, eh oui), mais rien qui pouvait me rendre le mouvement et la vie de ces instants : quelle musique y passait ? Comment les gens dansaient ? Comment procédaient les DJ, les toasters ? Je me suis toujours posé ces questions et plein d’autres.

Et c’est ce que montre le film et rassasie ma curiosité, sa fiction perchée sur un fil tendu entre le documentaire et l’art vidéo contemplative, du samedi matin et des préparatifs à la cuisine, de l’installation du bazar d’enceintes et du tourne-disque jusqu’au petit matin du dimanche suivant. Tout est dessiné avec soin, avec des lumières chaudes qui font scintiller les pièces d’étoffe (robes, costumes, chemises, chapeaux…) soignées que portent danseuses et danseurs, qui font vibrer les lumières en retour, incroyables.

Il y a aussi de la tension, que la musique sert à apaiser : dureté des rapports entre hommes et femmes, accrochages entre hommes, moqueries entre femmes, mais surtout communion (et plus que ça) dans la danse sur des rythmes disco, lovers rock donc, cette soul douce et romantique, et dub en apothéose : alors que ce dernier genre revêt souvent un caractère exotique de douceur fumée, il apparaît dans le final du film dans toute sa radicalité déconstruite. Les corps se désarticulent, les poings sont serrés, comme les mâchoires qui se décrispent à chaque relance des riffs de guitares noyés dans la reverb et la répétition. Alors que la fête se dévoilait toute féminine et féline à ses prémices, elle se termine par une réappropriation chaotique de la piste de danse par des transes d’hommes qui expulsent leurs frustrations. Faire face à Babylone, la défier, s’en défaire dans ce refuge, cet abri, cette zone libre pour quelques heures. On entendrait presque à force d’écho, dans ces dubs endiablés, les premières saccades qui annoncent une jungle encore plus prompte à la bagarre, à l’agression sonique.

Grand film d’amour des corps dansants, Lovers Rock joue d’une reconstitution maniaque pour libérer une musique anglo-jamaïcaine dans tous ses états. Elle, qui n’a jamais fait autant vibrer que dans nos dance-halls privés de 2021, se rappelle à la musique britannique : son importance, sa marque est inouï, et dans des choses aussi intimes ici que Saint Etienne (déjà dans les rythmes chaloupés d’Only Love Can Break Your Heart ou de Nothing Can Stop Us) ou Cornershop (le récent Everywhere That Wog Army Roam qui détourne l’image des sound-systems dans son clip), et dans des milliers d’autres du corpus de nos musiques secrètes.

Les cinq épisodes de Small Axe sont disponibles sur Salto

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