Queen, par David Rassent (Le mot et le reste)

There is nothing simple about this.
Hanif Abdurraqib

Un bout de génération se reconnaîtra : au tournant des années 1980-1990, les visages du rock d’avant l’adolescence – et d’avant Nirvana, disons – porteront haut une certaine flamboyance, une guitare rouge et une moustache, et enseigneront de premiers mots anglais, Greatest Hits Vol. 1. Dans les chambres de fin d’enfance et des premiers CD – le plus souvent acceptés sur la platine familiale –, il y aura souvent un groupe dépassant alors la notion d’art pour être autre chose – de la musique, du rock, du camp, des chansons – pour devenir très vite, puberté venue et passée, un souvenir plus ou moins accepté, plus ou moins honteux, consommé ensuite avec nostalgie lors des passages à la radio ou des ivresses œcuméniques en quête de pardon – car vraiment, tout le monde – ou presque – aime de bonne foi au moins un tube de Queen, ou aime l’écouter même sans l’aimer.

Queen alors et depuis apparaît en grand réconciliateur, à la fois parfaitement craignos, mais craignos d’une popularité absurde, qui touche à l’universel. On se moque des coupes de douille et des accoutrements de la bande des quatre comme de nos propres apparitions sur les photos d’enfance, muni·es de pulls affreux, de coiffures cloches et d’enthousiasmes pénibles : avec tendresse, de soi à soi.

Le Queen reçu à ce tournant de décennie 1990, alors même que Freddie Mercury reclus affronte la maladie, est complet, mature, et donc paradoxalement parfait pour toucher les émotions primordiales : agitations ostentatoires sur riffs ou sur solos, poings levés jambes écartées, ballades chiadées et lyriques, chœurs sublimes, tranquillité funk, pleins et déliés – une maîtrise du répertoire du spectacle rare pour un groupe de rock de seulement quatre individus assez isolés dans leur processus de création, comparable seulement au grand spectacle de type musical américain, qui lui repose sur des armées de créateur·ices. Tout cela servi en tapis de mélodies régulièrement inoubliables – la répartition concurrentielle des droits d’auteurs entre les quatre, décidée par Mercury à l’aube de leur carrière, a fait le tri, les pires rogatons dans les tiroirs (à peu près, et au moins selon leurs critères), les radio-amis polis sous la direction de leurs auteurs respectifs pendant des semaines de studio, la prime aux chansons.

On leur pardonne leur succès et leur kitsch plus facilement qu’à d’autres, sans doute en raison de ce souci assumé du public, malgré les patines, lubies, week-ends perdus à Munich, paroles parfois molles ou pénibles, obsession de la performance dont le no synths des albums des années 1970 n’est pas le moindre indice, sans doute aussi grâce à l’humour de Mercury et de Roger Taylor. On leur pardonne comme on se pardonne de les aimer, comme on aime nos propres légèretés, comme on accepte parfois de ressentir. On leur pardonne de ne pas toujours trouver monts et merveilles cachés propres à satisfaire nos relents snobs dans les recoins des LPs, on leur pardonne car, comme Raymond McGinley de Teenage Fanclub qui enregistrera Grand Prix sur une Guild Brian May, on sait que le rire et les larmes se tiennent la main chez Queen, et qu’une certaine idée du fun est nécessaire à tout mélodrame, même le plus existentiel. On sait que Queen est, quelque part, une expression particulièrement flamboyante de cette idée, jusque dans le laconisme de John Deacon, puis sa retraite.

Tout ce que la remarquable et dense monographie de David Rassent consacrée au groupe et récemment publiée par Le mot et le reste n’évoque pas : pourquoi pardonne-t-on à Queen des Dragon Attack, des Hot Space, des sabots, des exhibitions de tapping, des chansons sur des orques et des batailles, des concepts et des prétentions, des trivialités et des âpretés financières, etc. ? Si la narration se montre fluide et exhaustive, ne s’interrompant que pour des analyses fouillées du contenu de chaque album, la limite de l’exercice, poussé dans ses retranchements, est atteinte : la présentation objectivée d’un groupe d’artistes, par un auteur dont les goûts sont pourtant manifestes – apogée A Night at the Opera, soit l’équilibre entre pop seventies alambiquée et hard rock – mais malheureusement pas envisagés, abordés, utilisés pour évoquer ce qui nous intéresse sans doute un peu plus ici : ce qu’est l’événement d’une résonnance, d’une rencontre avec une chanson, un album, un concert, un·e artiste, des circonstances, un souvenir, et ce que cette rencontre induit, et nous dit. Ce qui fait sens dans l’écoute – pourquoi écouter un disque ? Qu’y reconnaît-on ? Qu’y découvre-t-on ? On n’acquiert pas un disque comme une cuillère – et encore, à considérer L’Amour fou d’André Breton, ça se discute – ça se contemple – ça se headbangue dans la voiture de Wayne.

Ce regret esquissé, la joie accompagne régulièrement la lecture de Queen, à la (re)découverte d’homériques aventures et de hasards décisifs sinon remarquables – le baillonnement de la guitare de Brian May au début de l’enregistrement de leur troisième album Sheer Heart Attack pour cause de maladie, ouvrant la porte au piano et aux chansons qui ressemblent à autre chose qu’à du riff et des sports ; les tournées avec Mott the Hoople, groupe dont on ne parle jamais assez ; Michael Jackson qui leur ordonne de sortir Another One Bites the Dust en single au lieu de la planquer ; des chansons (mal)heureusement oubliées et particulièrement horribles –, tout ce genre de contes idéal pour faire des rêves nécessaires mais pas suffisants, avec, derrière, ce qui remue vraiment : la pop telle qu’elle peut être, biscornue, mal lunée, expérimentale, oblique et pourtant, au sens propre, populaire – leurs tubes réécoutés “comme si c’était la première fois” ou presque sont systématiquement étonnants. Ce que sans doute on souhaiterait voir plus développé que la comparaison de Bohemian Rhapsody avec le Don Giovanni de Mozart et Da Ponte, par exemple, menée par l’auteur comme si les qualités respectives de ces deux objets culturels se présentaient de façon identique, systématique pour chaque auditeur·ice de chaque jour de chaque année de chaque siècle depuis que ces deux œuvres sont apparues[1]. Toute œuvre est reçue, n’existe pas sans cette réception, cette expérience de chaque instant de chaque personne, et si Queen est étudié sérieusement selon le plan musicologique par un fandom persistant dont l’auteur hérite – la dimension prog de leur hard rock originel entraîne sans doute la multiplication de cette approche plus que pour New Order, disons –, l’événement esthétique est lui encore nettement délaissé, y compris par le présent ouvrage – sinon au coin d’un paragraphe, pour des jugements de valeur qui, en tant que tels, expriment mais n’expliquent ou n’exposent pas le goût.

La somme monumentale du patient David Rassent est à mettre néanmoins entre toutes les mains curieuses – pour Noël, tiens ! – et à déguster par petits bouts, hautement stimulante y compris par ses impasses, ses jugements et ses limites que l’on prendra plaisir à discuter – dans sa tête, au réveillon ou au bistrot, sur fond de Greatest Hits Vol. 2 ou Innuendo, ou The Game, ou The Miracle, etc. Car Queen le mérite, comme nos enfances et nos souvenirs.


Queen par David Rassent est sorti chez Le mot et le reste.
[1] À titre de piste, on ne jouait pas et on n’écoutait pas Don Giovanni en 1975 comme en 2023, un “on” qui lui-même n’est pas anodin.

Une réflexion sur « Queen, par David Rassent (Le mot et le reste) »

  1. « Hot Space » n’est pas la catastrophe généralement décrite. Je pense que ce disque souffre surtout d’être considéré à l’aune de la discographie 70s du groupe.

    Queen a essayé, à sa manière, de suivre l’évolution du son « pop » entre les années 70 et 80. Je pense qu’ils l’ont plutôt mieux fait que beaucoup de groupes de leur génération et avec des réussites qui sonnent plus étranges qu’il n’y paraît (ce que tu soulignes d’ailleurs !).

    Pour en revenir à « Hot space », au delà d’ « Under pressure » je pense que les autres singles – au moins – méritent le détour. « Back Chat » et « Cool Cat » sont de super morceaux par exemple ! J’entends qu’ils ne soient pas dans les « canons attendus » de Queen mais n’empêche que ce sont d’excellents titres qui méritent d’être redécouverts.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *