La mélancolie au milieu du monde

Tirzah, le 22/09/23 à Paris / Photo : Philippe Lévy
Tirzah, le 22/09/23 à Paris / Photo : Philippe Lévy

Le Badaboum, rue des Taillandiers à Paris, affiche complet pour Tirzah – chanteuse anglaise armée d’une voix faussement fragile, éminemment gracile, capable de prendre la vague de n’importe quel rythme avec une nonchalance qui cloue tout sur place. Ce soir, donc, la salle est pleine, et l’on y sent une forme d’attente assez particulière, marquée par le fait que l’on dénombre pas mal de gens venus seuls et qui se tiennent là tout aussi solitaires, au milieu de couples aux airs amoureux. C’est que la musique de Tirzah parle aux deux : elle semble chantée depuis la solitude mais aussi depuis le milieu d’une histoire d’amour. Est-ce cette ambivalence qui en crée le mystère et l’attraction ? C’est en tout cas ce qui touche le plus dans son dernier album, tout juste sorti (version vinyle d’ici un mois ou deux), et qui, en 33 minutes à peine, clôt tout débat : cette année on n’a rien entendu de plus fort, alliant délicatesse et bruit pur, chanson et abstraction, sentiments cassés et dureté hardcore. Le concert est à peine plus long : 40 minutes, en compagnie du producteur Coby Sey, qui s’occupe de la musique tandis que Tirzah chante, prise dans une fumée artificielle et des lumières qui en dessinent davantage l’ombre qu’elles n’en dévoilent la silhouette.

Quelle est cette musique ? Sur scène, c’est celle d’une jeune femme qui crée, en chantant, un espace rêvé, imaginaire, volatile, furtif, mélancolique, aux contours mouvants, et depuis lequel, ou vers lequel aussi, peuvent déborder des émotions et des pulsions, des envies de danser et des besoins de s’échapper, d’oublier tout le reste, la vie extérieure et ce qui la détermine. Un espace au milieu du monde, une île au centre du réel. Lorsque Tirzah chante il est possible pour qui l’écoute de s’immerger dans ses propres rêveries et souvenirs musicaux, de croire que l’on retrouve là des bribes de choses entendues ailleurs, dans d’autres lieux, d’autres moments, d’autres époques aussi – c’est cela sans doute qui est convoqué par elle, dans cette nonchalance admirable qu’elle conjugue avec une musique faite pour ne rien céder vraiment sur ce qu’elle est. On bouge devant elle comme si l’on surfait sur une mélancolie atmosphérique, et l’on danse en même temps comme si l’on était projeté dans une sphère d’un autre temps, avec des souvenirs de drum’n’bass des années 90 mêlés à des squelettes de R’n’B des années 2000. Et le tout essaimé de bruits industriels, de réminiscences noise. Au bout des 40 minutes, quelque chose de Burial apparaît aussi – un mystère total mais qui communie si bien avec l’époque, prenant le temps d’être très présent et éminemment fantomatique à la fois, que l’on se sent, ici, au milieu des solitudes et des amours, qui baignent la salle, entièrement ancrés dans l’époque.

Ce concert, avec cette fille et son musicien, son public de jeunes gens et de vétérans mêlés, est la plus exacte représentation de ce qu’est 2023. Une recherche du temps, pas forcément perdu. Au milieu du concert une amie nous envoie un sms disant qu’elle est partie, que la salle trop remplie, mal foutue pour un concert, est trop difficile pour écouter cette musique et voir cette fille. Mais au bout du concert on réalise qu’une autre jeune femme, inconnue, a tenu seule tout le long du concert en dansant doucement le corps et les yeux vers Tirzah, sa figure sérieuse semblait trouver de la joie, des sourires, dans cette musique et parfois elle applaudissait, comme pour dire que le morceau qui venait d’être joué l’avait particulièrement touchée. Dehors, on la croise, on lui demande si ça lui a plu – elle répond « oui c’était beau mais c’était court », avant de s’en aller, aussi vite que Tirzah. L’amour dure si peu de temps.


trip9love…??? de Tirzah vient de sortir chez Domino.

A relire : le Séléctorama de Tirzah

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