La disparition – Crosby, Stills, Nash & Young, Akhenaton, Cédric Klapisch

Collage sauvage et de mauvaise foi de l’actualité culturelle de la semaine

Crosby, Stills, Nash, and Young
De gauche à droite, David Crosby, Dallas Taylor, Neil Young, Stephen Stills, Graham Nash, et Greg Reeves / Photo : Jack Robinson

J’ai connu la rue de la République avant qu’elle soit lavée et sablée. C’était, à Marseille, un corridor crasseux, enrubanné du noir des pots d’échappement, dans lequel on s’aventurait sans vraie raison valable. Les putes cherchaient leur crack en plein jour et les mamies provençales soufflaient déjà avant de monter leur cent marches pour se rendre dans leur immense appartement qu’elles payaient une misère.

Elles faisaient voler ici et là, dans la cage d’escalier, une nuée de gamins, gamins qui fumaient leur premier bédo. Rachel avait perdu son chat. Rachel et ses yeux verts, toute serrée dans sa canadienne, ses bijoux fantaisies « genre égyptiens », comme elle disait. On cherchait aux pieds des immeubles, sous les bagnoles en délogeant des rats grands comme des chiens. Près des ordures on croisait des cafards à qui on pouvait serrer la main, mais pas de chat. Je lui hurlais si elle avait déjà regardé dans ce coin et elle me répondait : « Déjà vu ! » On était suivis dans nos recherches par tout le quartier. Je repensais à ce souvenir, cette quête, pour plusieurs raisons : la sortie de la sublime réédition du Déjà Vu de Crosby, Stills, Nash and Young, mon chat s’est barré et ma lecture du très beau recueil d’Akhenaton chez L’Iconopop. Pour Déjà Vu, la folie créatrice et la soif de lumière parcourent tous les inédits et autres outtakes. C’est le laboratoire d’un chef d’œuvre qui nous montre que d’un sommet on ne redescend pas. Il y a au fil de ses compositions le parfum d’un rêve qui n’existe plus. Un monde disparu. C’est si troublant une disparition, tellement violent. Ce disque, c’est l’étreinte de la colère et de la candeur. Rhino propose des archives passionnantes et bouleversantes : Our House, Birds et Triad. Aujourd’hui, la rue de la République est une vilaine artère toute propre avec son Starbucks et autres boutiques de fringues. Plus de comoriens, de boutiques tunisiennes, de vieilles mamies provençales – rien que du présentable. Akhenaton tisse sa colère, parle de ces ignorés, de ces personnes que l’on fait disparaitre socialement dans un flot de poèmes bruts, sensibles. L’Iconopop a eu la belle idée de publier son travail. Le marseillais oscille entre crépuscule et espoir, mélancolie et rage. Le bilan sanguin parfait de notre époque. Avec Rachel, on n’avait pas retrouvé son chat. Mais on avait rencontré tout un monde. J’ai eu envie de revoir Chacun cherche son chat de Cédric Klapisch et ce Polaroïd d’une époque – la fin des années 90 – m’a grignoté de nostalgie. Une disparition nous fait parfois découvrir un ailleurs. Klapisch fait sortir ses personnages de leur quotidien. Les rencontres sont parfois improbables, les opposés finissent par assembler un relationnel magistral. Il n’y a rien de bien rationnel. C’est ce que je me dis en cherchant mon chat dans les champs d’artichauts à deux heures du matin. La vie, c’est l’aventure.


Déjà Vu de Crosby, Stills, Nash and YoungDéjà Vu de Crosby, Stills, Nash and Young (Rhino)
La faim de leur mondeakhenaton par Akenaton (80 pages, L’Iconopop)
Chacun cherche son chat de Cédric KlapischChacun cherche son chat de Cédric Klapisch (1996)

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