Doggy, Un Jour Parfait (Anorak)

« L’heure sonne et je m’étonne encore d’être ici »

C’est le retour de Doggy, après leur album Radio .TP. sorti avant le confinement et qui correspondait à mon retour à l’écriture sur la musique. Ça tombait bien, je m’étais mis en tête entre autres de faire la chronique des gens de ma génération (peu ou prou) qui continuaient tranquillement à produire des disques et à écrire des chansons, suivant bonhommement leur chemin, forcément à l’écart des grands courants et des grandes modes du commerce. Au même moment, je sortais ce Langue Pendue rétrospectif sur l’anorak pop et la noisy pop en France du début des années 90 (le fameux Côte Ouest avec l’ami Franck Vergeade), et j’avais repris contact avec la bande de Limoges, structurée dans les nineties autour de la maison de disques Anorak et du groupe originel Caramel : Guillaume Bassard y tenait la guitare, Stéphane Balanche la batterie, et on les retrouvera émancipés dans Doggy donc avec Pierre Escarguel et Stéphane Pomedio.

Doggy / Photo : DR
Doggy / Photo : DR

Le monde Anorak-Caramel tournait comme beaucoup d’archipels disséminées aux 4 coins du pays autour d’une certaine idée de la pop (on disait pop, pour ne pas dire rock, trop mascu déjà) à guitares qu’on entendait chez les britanniques de Sarah Records par exemple, à savoir une musique avec des guitares acoustiques qui se distordaient de temps en temps, des batteries qui battaient la chamade comme le cœur d’adolescents amoureux et des jolies mélodies portées par des voix approximatives. Parmi cette petite armée des fleurs au fusil, beaucoup se réfugiait dans un anglais méthode It’s Up To You, pas Caramel, pas Doggy qui décidèrent très tôt de tenter la greffe du français, avec bonheur, sur cette grammaire anglaise.

A l’heure où outre-Manche des groupes vivent bien de leur rentes et de leur succès construits sur cet héritage (je pense à Belle & Sebastian par exemple), Doggy s’entête à poursuivre sa quête, en toute discrétion, pour l’amour de l’art, souvent plus écouté en dehors de nos frontières qu’ici. Et c’est tout à notre bonheur de maintenir la lumière sur cette petite entreprise, parce que petit a, Guillaume et sa bande ne sont pas restés coincés dans un recoin de l’île aux enfants, coincés dans un syndrome Peter Panpan qui serait un peu cringe et petit b, leur ferveur et leur attachement à ce style sont contagieux et provoquent à la fois une excitation toute vivifiante et une joie absolument sincère.

J’ajouterai un petit c, finalement, cette musique qu’on a intimement liée à notre adolescence est plus plastique et souple qu’on ne pouvait le soupçonner. On en avait eu l’intuition avec Radio TP, mais Doggy confirme avec Un jour parfait, que la chanson à guitare légère peut porter sur son petit dos fragile des thématiques plus matures de la vie ‘dulte : Doggy a beaucoup à raconter, les paroles sont denses, et les sujets à portées politiques discrètes (Les propriétaires de la ville, Viande durable), traversant des saynètes de la vie de tous les jours, d’une vie provinciale aux traits parvenus légèrement ironiques (Piscine creusée) : Guillaume Bassard pose ses réflexions sur notre société, sans jamais avoir besoin d’hurler, c’eut été bizarre à notre âge de toute façon. C’est sur Mauvais homme que j’ai personnellement basculé dans l’univers de ce disque, porte d’entrée dans la tête d’un homme en pré-post divorce (on imagine), où sur le point de refaire sa vie en tournant la page. Il y a aussi L’herbe qu’on coupe, dont le texte ambivalent pourrait s’appliquer aussi bien à un commercial d’une PME qu’à un chanteur désabusé de groupe pop : « On n’ira pas bien loin avec ce groupe / j’aimais pourtant beaucoup l’idée / on pouvait passer pour légitimes / je ne ferai bientôt plus partie de la team / je ne suis pas sûr qu’elle ait existé. »

L’écriture de Guillaume Bassard et les compositions du groupe restent très spéciales et se bonifient, elles gagnent en épaisseur, tout en préservant leur fluidité, et puis c’est le mieux qu’on puisse faire ici bas, bien vieillir sans trop de renoncement, évoquer la sagesse sans donner de leçons, écouter, observer, raconter ce qu’on ressent d’où on vit, cultiver son jardin au propre et au figuré. Et tout ça est dans la musique de Doggy, à portée de mains, désarmante de simplicité et de clarté.


Un jour parfait par Doggy est sorti chez Anorak records

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