C’est une boîte à musique. Une musique de fantômes.
Quelque chose apparaît — un « petit pan », pas tout à fait une voix, pas tout à fait une présence — plutôt une image trouble à travers les murs d’un palais de cristal. Dagmar Zuniga (nicaraguayenne-américaine, élevée à Miami, installée à Brooklyn) compose comme on laisse venir des revenants, une sorte de petite musique de nuit, de jour, qui insiste. Un bourdonnement. Une musique de membre fantôme — on croit la reconnaître, a-t-elle déjà eu lieu ? Enregistré entre 2019 et 2024 sur un Tascam 424 (magnétophone quatre pistes), l’album est apparu en janvier 2025 sur Bandcamp via le collectif People’s Coalition of Tandy. Attraction virale. Phil Elverum de Mount Eerie est coi, l’invite à jouer sur les routes, Internet en émoi. Quelque chose circule, mais ce n’est pas ce qu’on croit. Reprenons le fil — ou plutôt : cherchons-le.
Ce disque. On entre là-dedans comme dans un miroir sans tain. Soudain un doute, de quel côté sommes-nous ? Que voyons-nous ? Une anti-réflection.
Ce disque. Lo-lo-fi (deux fois), down-folk, vernacular-house, sub-trad — des mots pour rien, ou pour tenter d’attraper ce qui glisse. Quelque part entre François (Couperin), Kevin (Ayers), Nico (on en sort rarement) et un murmure qui s’échappe d’un autel depuis une rue en contrebas, ou derrière une colline. Est-ce le vent ? Est-ce la musique des arbres ? Une musique typiquement d’aujourd’hui qui rejoint en prière la musique religieuse, de deuil et de dévotion. De transcendance, d’attente, de méditation. Paradoxalement, mais sans déplaisir, en creux, de fortes marques d’amour profond et peut-être même des formes d’humour tendre. Sans conteste, une dévotion sans dieu connu. Flûte inaugurale (Austyn Wohlers), piano et arrangements habités (Zach Phillips), guitares acoustiques délicatement pincées, boîtes à rythmes éprouvées, synthétiseurs en faux-contact. Le souffle de la bande magnétique comme une présence au coin de la pièce. Des harmonies qui se superposent jusqu’à l’ivresse — un chœur de soi-même. Une chose trouvée, oui — mais trouvée où ? Dans un cimetière oublié, dans une archive corrompue, dans ce qui reste de l’algorithme quand tout a été vu, trié, jeté. Une musique inaperçue qui pourtant par la délicatesse du faire nous transporte dans les meilleurs éclats d’un folk noir du meilleur acabit.
C’est une musique de dérive. De dérivation. Une existence dans le réel comme une anomalie qui donne envie de rester autre, ailleurs. De désert, de désertion, d’un flot de désir au fond du puits du refus. Nous sommes dans le déréel, sans doute au-delà de l’hantologie.
Les mélodies sont immémoriales — ou plutôt : elles viennent d’un endroit qui précède le souvenir. Des mélodies innées, version 1, 2, 3, peu importe. Comme une a-souvenance, certainement. Vous rappelez-vous ? Non. Car ça n’est pas advenu. Un effet très séduisant d’anti-souvenir. Et pourtant ça entre en vous immédiatement, dans l’instant présent, comme si cela vous attendait.

Dagmar Zuniga apparaît depuis l’écran, depuis la fenêtre — visage compressé, hyperréel, spectral. Tous les visages de Catherine dans la lande enfermés dans un hypercompression jpeg. Elle fait une musique de pont, d’isthme, de syncrétisme, de dé-pays. Peut-être le Nicaragua (elle a grandi à Miami en écoutant sa mère diffuser Amor Eterno de Juan Gabriel chaque matin), peut-être nulle part. Peut-être El Güegüense ou Rubén Darío et sans doute rien de tout cela. Un yearling prêt à s’échapper. Un visage du Fayoum. Un poème de Forough Farrokhzad. Je ne sais pas si ça change quelque chose.
Alors on reste là, les mains posées sur la table, comme en séance.
Agent médiumnique. Écoutrice.
On écoute dans le silence plein de sa musique.
On attend.
Quelque chose va revenir.