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Clique & Collecte chez Rhizome à Nancy

Un disquaire par jour propose ses 10 albums du moment.

Rhizome, Nancy.
Rhizome, Nancy.

On avait suivi de près les aventures nancéiennes d’Ici d’ailleurs, le label qui a sorti un certain nombre de disques précieux comme ceux de Married Monk (Christian Quermalet), FUGU (Mehdi Zannad) et Peter von Poehl, ainsi que ceux de Gontard, Rodolphe Burger, Chapelier fou, Julien Ribot, GaBLé ou Matt Elliott / The Third Eye Foundation. Ludovic trône désormais au cœur d’une montagne de plastique noir, devenue l’un des fiefs de musique indépendante de la Meurthe-et-Moselle. Nous lui avons demandé de décrire leur projet, voici sa réponse.

rhizome (n.m) :
1. Tige souterraine vivace, généralement horizontale, émettant chaque année des racines et des tiges aériennes.
2. Théorie philosophique développée par Deleuze et Guattari, désignant une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux.
3. Disquaire situé 15 rue Gilbert à Nancy – émanation du label Ici d’ailleurs – visant à explorer sans hiérarchie ni élitisme l’essentiel des territoires musicaux découverts à ce jour, de leurs racines à leurs représentations les plus actuelles. Fonctionnant selon un principe de connexion, il a pour ambition de faire se rencontrer les auditrices et auditeurs de tous horizons autour d’un disque (Vinyles & Cd’s), d’une platine, d’une tablette d’écoute, de Conférences et de Dj Sets.

Rhizome, 15 rue Gilbert, 54000 Nancy. Également joignables sur leur page facebook, par mail : rhizomerecordstore@gmail.com ou par téléphone au 03 83 37 02 01.
Tous les articles de la série Première Nécessité (un disquaire par jour) sont visibles ici.

01. Snapped Ankles, Stunning Luxury (Leaf Records)

Une des meilleures sorties post punk 2019 à Rhizome. Mélange vitaminé de post punk, krautrock et autres expérimentations. Ca sent Devo pour le côté fun et Can pour la pulse rythmique. Attention, cet album rend fou !

02. Oranssi Pazuzu, Mestarin Kynsi (Nuclear Blast Records)

Grosse Claque à la découverte de cet album iconoclaste mixant black metal (surtout pour la voix), rock psychédélique et space rock, bourré de références aux vieux films de science-fiction. Ces Finlandais ne sont pas là pour plaisanter.

03. Ammar 808, Global Control / Invisible Invasion (Glitterbeat Records)

Second album de Sofyann Ben Youssef, DJ et producteur de musiques électroniques, enregistré dans la région de Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde. Avec une valise remplie d’appareils d’enregistrement, Ammar 808 s’est installé une base dans la ville de Chennai, d’où il a entrepris une ré-imagination collaborative des musiques de la région. Les sons de transe des temples, de performances de théâtre de rue ou de musique carnatique posent la base de ce deuxième album.

04. Rafael Anton Irisarri, Peripeteia (Dais Records)

Grand nom de l’ambient / drone que ce soit par ses productions, ou au mastering d’albums prestigieux du genre, Rafael Anton Irisarri signe ici un nouvel album aussi atmosphérique que vertigineux. On retrouve la patte du musicien avec ses multiples couches de drones, ses mélodies envoutantes et ses voix (mais en est-ce vraiment ?) qui happent l’auditeur dans une écoute qui ne peut être qu’active. Probablement l’une de ses meilleures sorties de ces dernières années.

05. Geinoh Yamashirogumi, Symphonic Suite Akira – Remastered, 30th anniversary Edition (Milan Records)

Le futur de 2019, publié le long des années 80 par Katsuhiro Ōtomo dans les planches de son manga Akira, puis dans sa version anime de 1988, est synonyme de confrontation à plusieurs titres. La plus évidente – et la plus nécessaire – étant toute entière contenue dans le regard que porte l’archipel sur le nucléaire. Puis, rétrospectivement, dans celui du grand public français, pour qui le long-métrage fut une brutale et inattendue incursion dans un récit dont les méthodes narratives et graphiques lui étaient presque inconnues alors (amateurs de Mœbius mis à part). Enfin, grâce au recul qu’il est possible de prendre aujourd’hui, dans les deux visions d’une époque, l’une fantasmée, dans le sens le plus cathartique du terme, et l’autre, finalement vécue IRL. Et s’il semble indispensable de rappeler les aspects conflictuels de l’œuvre, c’est notamment parce que sa bande-son est très certainement à l’opposé de ce l’on pourrait attendre d’une dystopie cyberpunk d’aujourd’hui, qui irait sans doute lorgner du coté d’une synthwave froide, clinique et minimaliste, ce qui n’est évidemment pas un mal en soi, juste une question d’époque, de cycle, et ce en dehors de toute considération balancée en mode vieux con. L’imposant collectif (on parle de plusieurs centaines de personnes) dirigé par Yamashiro Shoji offre une musique qui, s’il elle n’est évidemment par dénuée de sonorités électroniques et synthétiques – elle se permet même quelques avant-gardismes sur ce terrain – sonne incroyablement organique, puisant à l’envie dans les codes des musiques dites traditionnelles au sens large (du gamelan aux chants du théâtre Nô dans le cas qui nous intéresse). Il s’agit d’une œuvre dépassant de très loin l’exercice de la simple B.O – en témoignent les travaux précédents du collectif actif depuis 1974, malheureusement difficilement trouvables – faisant de la musique d’Akira l’aboutissement d’une démarche au long court bien plus que le résultat d’une simple commande, et lui permettant d’exister très au-delà d’un long métrage pourtant considéré comme culte. Un chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, de ceux qui font raisonner la chair et les os, de ceux qui obsèdent un peu plus à chaque écoute, de ceux dont on voudrait parler des heures tout en déplorant de ne pas trouver les bons mots pour le faire.

06. Vanishing Twin, The Age Of Immunology (Fire Records)

Vanishing Twin est composé de la compositrice et chanteuse Cathy Lucas (Innerspace Orchestra), de la batteuse Valentina Magaletti (Tomaga, Uuuu, Neon Neon), du bassiste Susumu Mukai (Floating Points), du guitariste et claviériste Phil MFU (Man From Uranus, Broadcast) et du réalisateur Elliott Arndt à la flûte et aux percussions. Le disque a été produit par Lucas dans un certain nombre d’endroits peu conventionnels et évoque tour à tour Lanquidity de Sun Ra ou Investigate witch cults of the radio de Broadcast, le lounge magique à la Morricone et les arrangements dans le style de Jean-Claude Vannier. The Age Of Immunology est un album d’Art Pop spatiale, psychédélique, et aux multiples influences.

07. Chapelier Fou, Parallèles (Ici d’Ailleurs)

Après Méridiens paru le 28 février, voici donc le bien nommé Parallèles, un album aussi fantastique et homérique que son frère, offrant douze nouveaux titres (qui sont des anagrammes des titres de Méridiens) où le voyage et le rêve prédominent toujours autant. Chapelier Fou atteint le sommet de son art avec ces deux albums. Ni jumelles, ni opposées, ces nouvelles compositions, totalement originales, ambitionnent d’approfondir l’exploration d’un univers déjà foisonnant.

08. Geins’t Naït & L.Petitgand, Like This Maybe Or This (Ici d’Ailleurs)

Cinq années après la sortie de Je vous dis, (second album du duo de la collection Mind Travels Series, division d’Ici d’Ailleurs dédiée aux musiques ambiantes, industrielles et néo-classiques) et Make Dogs Sing, sorti en 2018 sur le label allemand Offen Music, Geins’t Naït et L.Petitgand écrivent un nouveau chapitre de leur histoire : un récit fascinant et poétique. Bien que l’on retrouve dans cette nouvelle œuvre la même atmosphère mystérieuse et entêtante si caractéristique des deux musiciens, ils ne cessent d’affiner et de polir leurs sons pour donner encore plus de puissance et de profondeur à leurs compositions. Ici, douze nouveaux titres dont les noms sont aussi énigmatiques que celui de Like this maybe or This et de son univers. En réalité, ces mystérieuses dénominations nous amènent à nous laisser conduire vers le sens profond de leur création. Le propos, certes difficilement saisissable, nous invite à un voyage intérieur et nous conduit à douter et à nous questionner sans cesse. Bien que loin d’être évidente, l’alchimie est parfaite entre ces deux artistes, issus de deux écoles pourtant bien différentes : Thierry Merigout, désormais unique représentant du projet expérimental nancéien de la fin des années 80 Geins’t Naït, est issu de la scène Post-industrielle. Laurent Petitgand, quant à lui, est un pur mélodiste, plutôt connu pour son travail en tant que compositeur de musiques de film et de spectacles vivants, collaborant notamment avec Wim Wenders et Paul Auster. Like this maybe or This constitue une symbiose pleinement accomplie entre les tonalités industrielles et expérimentales propres à Geins’t Naït et les mélodies célestes de Laurent Petitgand. Shape Of Stories introduit l’album dans une atmosphère déroutante mêlant le sample d’une voix gutturale à des résonances caverneuses, laisse préfigurer l’ambiance générale de l’album. Cependant, si certains morceaux alimentent notre angoisse existentielle comme HAC ; d’autres, par leur tonalité poétique et mélancolique, touchent notre humanité profonde. Il en est ainsi de Dustil, dont les subtiles notes de piano alliées à la mélancolie du violon nous font apparaître un monde sublimé. Ce mélange fascinant de violence et de douceur fait de ce disque une œuvre atypique permettant à l’auditeur de se perdre dans une nébuleuse émotionnelle et de percevoir le bouillonnement et l’intensité de notre vie intérieure.

09 – Diabologum, C’était un lundi après-midi semblable aux autres + Diabologum, Le goût du jour + Diabologum, L’Art est dans la Rue/Les garçons ont toujours raison (Ici d’Ailleurs)

Après l’enthousiasme autour du coffret DiabologumLa jeunesse est un Art (NDLR, interview et chronique à lire ici) sorti sur le label de la maison-mère Ici d’Ailleurs, voici enfin les LPs des deux premiers albums et des deux premiers EPs séparés en éditions Noire et Colorée limitées à 300 exemplaires. Derrière le début du mélange inédit né de la rencontre entre Michel Cloup et Arnaud Michniak alors juvéniles se devinent déjà des parcours dont la singularité aura su exploser les carcans trop étroits du « rock français ».

10. Clipping., Visions of Bodies Being Burned (Sub Pop Records)

En 2019, pour Halloween, les piliers du rap expérimental de Los Angeles, Clipping., ont sorti un album d’inspiration horrorcore intitulé There Existed an Addiction to Blood, sorti après trois ans de silence. Cette année, le rappeur Daveed Diggs et les producteurs Jonathan Snipes et William Hutson reviennent avec Visions of Bodies Being Burned. Ce nouvel album studio relate seize nouvelles histoires toujours plus effrayantes, sous forme de trips horrorcore inspirés et militants, incorporant tout autant l’influence d’Ernest Dickerson, Clive Barker et Shirley Jackson que celle de Three 6 Mafia, Bone Thugs-N-Harmony ou Brotha Lynch Hung. Le trio californien force le respect avec ses interprétations angulaires et fragmentées de styles musicaux existants. Clipping. revisite l’horrocore, sous-genre volontairement absurde du hip-hop qui a émergé dans les années 1990, à la manière dont Jordan Peele fait du cinéma d’horreur : en détournant les thèmes les plus appréciés pour rendre explicite leur vision radicale de la monstruosité, de la peur et de l’étrange. L’album présente une kyrielle de collaborateurs : Cam & China d’Inglewood, les pionniers du noise rap Ho99o9, le génie de la guitare Jeff Parker du groupe Tortoise, et le batteur expérimental de Los Angeles Ted Byrnes. Incontestablement engagé, le groupe persévère et dédie le titre Chapter 319 à George Floyd (alias Big Floyd), l’ancien rappeur affilié à DJ Screw qui a été assassiné par des policiers en mai 2020, ou réinterprète un texte de Yoko Ono datant de 1953 sur Secret Piece, en clôture de ce quatrième album de haut vol.

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