Blind Test : Sylvie Simmons

Sylvie Simmons écoute des poèmes de Leonard Cohen au Jewish Museum de New York en 2019 / Photo Twitter

Alors qu’elle sort Blue on Blue, son superbe deuxième album qui, comme son prédécesseur, a été produit par Howe Gelb et dont elle nous a longuement parlé ici, Sylvie Simmons a accepté de se prêter au jeu d’une sorte de blind test. L’occasion de vérifier que parler de musique avec une personne qui, comme elle, a interviewé tout le monde ou presque, c’est, par exemple, commencer par parler de Tom Waits pour rebondir aussitôt sur ce que Johnny Cash prenait au petit déjeuner.

Papa M, Over Jordan (Whatever Mortal, Drag City, 2001)


Lorsque je suis partie de Londres, en 2004, pour retourner vivre en Californie, j’avais décidé de voyager léger. Je n’avais avec moi qu’une valise. Ma collection de disques était dans un garde-meubles et j’avais choisi de n’emmener que cinquante CDs, sans leurs boîtiers. Whatever, Mortal faisait partie de cette sélection. J’aime particulièrement la beauté et le dépouillement de ce disque qui me rappelle, parfois, ceux de Bonnie Prince Billy et même le Leonard Cohen des débuts. Et même si je connais ce disque par cœur, à chaque fois que je le remets sur la platine, j’ai toujours la même impression de le découvrir. Over Jordan est le premier titre de l’album. C’est aussi un très vieux standard du folk américain, une chanson qui a été maintes fois reprise et dont les textes ont, ici, subi quelques modifications : chez Pajo, l’“étranger errant” (Wayfaring stranger est le titre d’origine, ndA) n’est plus un mendiant, mais une prostituée et, dans le paradis qu’elle rejoint, il n’y a pas de drogues.

Howe Gelb, A Thousand Kisses Deep (Gathered, Fire, 2019)


Ici, les souvenirs et associations d’idées s’enchevêtrent un peu, puisque la chanson est de Leonard Cohen, dont j’ai écrit la biographie (I’m Your Man: La Vie de Leonard Cohen, éd. L’Echappée, 2017) et qui est l’un des deux hommes à qui je dois d’avoir trouvé le courage d’enregistrer mes propres chansons. L’autre de ces deux hommes est Howe Gelb, puisque c’est lui qui m’a traînée en studio et qui a produit mes deux albums. Howe dit souvent que c’est la lecture de mon livre qui l’a convaincu de revoir ses positions sur Leonard Cohen, au point de se découvrir une véritable passion pour son œuvre. Howe et moi avions chanté cette chanson ensemble au festival Aarhus, au Danemark, il y a quelques années. A la fin de la chanson, une partie du public était monté nous rejoindre sur scène et nous nous étions tous retrouvés à danser le slow sous les feux des projecteurs. Ici, Howe la chante en duo avec M. Ward. Leur version est bien meilleure que la nôtre, mais la nôtre s’était achevée sur une très belle danse.

Sylvie Simmons, Keep Dancing (Blue on Blue, Compass, 2020)


Pour prolonger la danse, cette chanson est née avec les premiers mots d’une nouvelle que j’essayais d’écrire. Je m’étais fixée comme règle d’écrire une série d’histoires d’une minute, mais cette idée de recueil est restée inachevée, car mes histoires étaient toutes trop longues. Finalement, j’ai gardé cette petite introduction, qui n’est même pas vraiment une histoire, pour en faire une chanson. Sinon, cet homme qui danse pieds nus sur des éclats de verre, des crottes de chien et des cigarettes était un homme que j’ai aimé.

Jason Molina, The Crossroads and Emptiness (Eight Gates, Secretly Canadian, 2020)


Ma vie de musicienne et ma vie de journaliste sont comme deux vies que je mène parallèlement. Elles ne se rencontrent pas souvent ; quand l’une a besoin d’occuper la pièce, l’autre se retire d’elle-même. Heureusement, il arrive qu’elles se rejoignent et qu’elles prennent un verre ensemble. En début d’année, j’ai beaucoup aimé écrire un petit essai sur cet album posthume du regretté Jason Molina. Je crois que son œuvre prend de plus en plus d’importance au fil des années.

Neal Casal, Me and Queen Sylvia (Basement Dreams, Clitterhouse Records, 1998)


J’écris ces notes le jour du premier anniversaire de la mort de Neal Casal. Sa disparition m’a bouleversée. Je l’avais souvent côtoyée, lorsque je vivais à Londres dans les années quatre-vingt-dix. A l’époque, il démarrait sa carrière et venait souvent à Londres pour se produire en concert. Bizarrement, personne ne s’intéressait à lui aux États-Unis. Pour moi, c’était d’autant plus incompréhensible que tous ses premiers disques étaient formidables. Leonard Cohen avait aussi longtemps vécu cet étrange paradoxe d’être ignoré en Amérique et très populaire en Europe. Et ce n’était qu’après 70 ans qu’il avait fini par être reconnu là-bas. Neal Casal est mort à 50 ans. Ce très beau morceau, Me and Queen Sylvia, se trouve sur Basement Dreams, l’un des cinquante disques que j’avais emmenés avec moi en Californie.

Sylvie Simmons, Carey’s Song (Blue on Blue, Compass, 2020)


Au début, cette chanson était un instrumental que j’avais composé, il y a dix ans, environ. Ce n’était pas le projet de départ, mais je ne parvenais pas à trouver les paroles qui pouvaient l’accompagner. En tout cas, je ne trouvais pas les mots justes. Donc je l’avais mis de côté jusqu’à ce que, au dernier jour d’enregistrement de ce nouvel album, les mots finissent par tomber dessus. Avec Howe, nous les avons donc accueillis et nous avons enregistré la chanson en une seule prise, au studio WaveLab de Tucson.

Tom Waits, Ol’ 55 (Closing Time, Asylum, 1973)


Dans Carey’s Song, la chanteuse est en voiture, au petit matin, et elle part de chez elle, laissant derrière elle une histoire d’amour qui est arrive à son terme. Dans la chanson de Tom, le chanteur est en voiture et rentre chez lui au petit matin, le cœur rempli de joie après ce qui semble avoir été une belle nuit d’amour. La première fois que j’ai entendu Ol’ 55, c’était par les Eagles, sur l’album On the Border (1974). J’aime les deux versions, mais je préfère quand même celle de Tom.

Johnny Cash, Hurt (American IV: The Man Comes Around, American, 2002)


Un jour, j’ai fait une longue interview avec Tom Waits. Nous étions près des vignobles californiens, non loin de l’endroit où il vit. Pendant la première demi-heure, Tom Waits n’arrêtait pas de me poser des questions sur Johnny Cash. Quelqu’un lui avait dit que, peu de temps auparavant, j’avais passé une semaine avec Cash. C’était six semaines avant sa mort. Je l’avais interviewé pour le livret qui accompagnait le coffret Unearthed, qui rassemble ses derniers enregistrements pour American Recordings. Bref, Tom me posait sans arrêt des questions du style : “Qu’est-ce qu’il mange au petit déjeuner ?” Et quand je lui répondais, il s’agitait sur sa chaise en disant : “Bon sang, c’est dingue ! Vraiment dingue !” Je dois dire que j’adore être témoin de l’admiration que certains grands artistes peuvent ressentir pour d’autres grands artistes. Il y a quelques reprises dans cette playlist. Celle-ci présente Cash, au crépuscule de sa vie, reprenant un titre de Nine Inch Nails. Qui aurait pensé qu’une telle icône de la country aurait pu s’approprier à ce point un titre aussi personnel de Trent Reznor ?

Sylvie Simmons, Sweet California (Blue on Blue, Compass, 2020)


Cette chanson parle à la fois de rentrer à la maison et d’en partir. Je crois qu’à force de travailler pendant si longtemps avec Leonard Cohen m’a appris qu’il était tout à fait envisageable de laisser cohabiter deux idées contradictoires dans son esprit. Sweet California est une des dernirèes chansons que j’ai écrites pour Blue on Blue. J’avais eu un grave accident et il m’avait fallu un an et de nombreuses opérations de la main pour parvenir à rejouer du ukulele. Or cette chanson m’était tombée dessus d’un coup, alors que j’admirais la vue sur le mont Tamalpais en m’installant sur le porche situé à l’arrière de la maison d’un ami dans le nord de la Californie. David a aussi écrit une chanson, Tamalpais High, sur cette même montagne.

Joni Mitchell, California (Blue, Reprise, 1970)


Lorsque j’ai décidé d’intituler mon album Blue on Blue, ce n’était pas censé être un hommage au Blue de Joni Mitchell. En tout cas, pas consciemment. Pourtant, ce magnifique album a eu une telle importance pour moi dans le passé, il est tellement ancré en moi, que, peut-être, mon inconscient a parlé à ma place. Ce qui est sûr, c’est que la première fois où j’ai dû chanter dans un pub, alors que je n’étais qu’adolescente, ma première chanson devait être un extrait de Blue. Je dis “devait”, car j’étais tellement tétanisée par le trac que je n’avais pas réussi à chanter. Et je m’étais dit qu’il valait mieux que j’écrive sur la musique. Il y a tellement de connexions entre toutes ces chansons… D’ailleurs, peu de gens le savent, mais plusieurs chansons de Blue ont été écrites au sujet de la relation que Joni Mitchell a eue avec Leonard Cohen.

The Beach Boys,’Til I Die (alternate mix) (Endless Harmony, Capitol, 1998)


Lorsque j’étais enfant, j’adorais les premiers singles des Beach Boys, toutes ces chansons qui parlaient de s’amuser au soleil, etc. Mais, ensuite, lorsque je me suis mise à écouter les albums, j’ai surtout été attirée par les chansons plus personnelles de Brian Wilson. Des chansons comme Warmth of the Sun, Lonely Sea ou In My Room qui parlaient toutes de son isolement et de ses tourments intérieurs. ’Til I Die exprime tellement de choses. Elle est d’une profondeur et d’une beauté absolument parfaites. Sur cette version, qui est plus longue que l’originale, l’intro au vibraphone est vraiment magnifique.

Sylvie Simmons, Creation Day (Blue on Blue, Compass, 2020)


Encore une chanson qui m’est tombée dessus en un seul morceau, comme si elle avait déjà été écrite. En fait, j’étais assise sur mon sofa, avec mon ukulele en mains, et la mélodie m’est venue subitement, en même temps que les paroles. Cela m’était déjà arrive mais, cette fois, je me souviens m’être demandé d’où étaient venus les mots que j’utilisais. Des mots comme “confession” et “création”, notamment… Le premier couplet semblait se rapprocher d’une chanson sur la perte d’un amour, mais c’était tout ce que j’en comprenais. Au moment de l’enregistrement, j’avais dit à Howe que ce titre avait besoin d’une longue séquence instrumentale, une sorte de rêverie qui permette de se figurer la naissance de l’univers. Howe m’avait alors regardée avec des yeux écarquillés… Mais c’est ce que nous avons finalement réussi à faire grâce aux synthétiseurs que nous avons trouvés au studio WaveLab.

A lire aussi : Sylvie Simmons – Les mots bleus, une interview par Cédric Rassat.

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