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Bedhead – The dark ages

Retour sur l’intégrale de Bedhead, 1992-1998 (Numero Group, 2014)

BedheadAlors que l’Amérique, en mal d’humanisme, vient de se trouver un nouveau président après quatre très longues années d’une plaisanterie pas toujours drôle et dont la chute est toujours en cours à l’heure où nous tapons ces lignes. Alors que Touch And Go réédite en vinyle les trois premiers albums de The New Year, le groupe que les frères Matt et Bubba Kadane formèrent avec Chris Brokaw à la suite de Bedhead, il nous parait en ce dimanche nécessaire de reproduire la chronique du coffret intégrale paru en 2014 chez Numero Group, afin que vous ne restiez pas plus longtemps dans l’ignorance.

Le groupe américain le plus sous estimé des années 90 à l’apparence d’une vaste mer d’huile. Des couches de guitares superposées qui ne feront pas sens à la première écoute, un chant au second plan parfois simplement murmuré, comme en retraite du monde, des ascensions qui parfois explosent avant de retomber dans un marasme autiste, de la poussière noble. Et surtout du silence, beaucoup de silence. Une domestication du bruit et surtout une science occulte et finalement fascinante, de la tension et du relâchement, qui prendra au fil du temps la couleur grise d’une addiction définitive. En textile, on appelle ça un pyjama, au pire un t-shirt de nuit, une pièce d’étoffe immettable en public et pourtant totalement intime et rassurante.

Bedhead 1992-1998

Pour faire court on pourra comparer Bedhead à Galaxie 500 pour ces guitares brumeuses et cette lenteur revendiquée, à Slint ou Codeine pour cette gestion hallucinante entre les strates de sons, aux Feelies bien sur, pour cette manière de simplifier le Velvet Underground et d’empiler les guitares tout en hésitant entre la ville et la campagne ; à Joy Division surtout, tant ces pressions, ces sous entendus et ces non-dits semblent de prime abord une longue et inexplicable ode à la dépression, alors qu’ils sont en fait une lutte à mort contre le renoncement, le deuil, l’apathie et la chute intérieure. Et pourtant l’œuvre du groupe ne mérite pas d’aussi courts raccourcis, aussi flatteurs soient-ils. En réécoutant l’intégrale de leurs enregistrements, on se rend compte de la diversité qui se terre sous ces morceaux monochromes, beaucoup plus vastes que leur présentation spartiate, une musique à nulle autre pareille, pleine d’espace sous des dehors confinés.

Bedhead
Bedhead / Photo : John Maxwell

La courte carrière de Bedhead tient en peu de choses, trois albums, deux maxis, quelques quarante cinq tours, rassemblés ici pour la postérité sous la forme d’un luxueux coffret (vinyle ou cd). Il était grand temps qu’une intégrale du premier groupe des frères Kadane voit donc le jour, et Numero Group a une fois de plus, après avoir réédité les œuvres de Codeine ou d’Unwound (deux autres causes perdues du rock US de cette époque), fait les choses avec le soin qu’il se doit.

Bedhead
Coffret Bedhead (Numero Group)

L’alchimie bien particulière se met en place dès le premier album WhatFunLifeWas (1993), et on se demande alors comment une fratrie même pas trentenaire, originaire de Wichita Falls au nord du Texas – le genre de ville à la fois unique et sans relief où aurait pu se dérouler la série Friday Night Lights, installée pour cause universitaire à Dallas peut produire une musique aussi maitrisée et sublime sous des dehors chancelants. La rythmique assurée par Trini Martinez (batteur sublime de retenue et neveu de Trini Lopez) et Kris Wheat (basse) installe une assise pour pas moins de trois guitares (Matt et Bubba Kadane, Tench Coxe). Déjà rodé sur deux singles parus sur Direct Hit Records et précédé d’une réputation scénique qui fait déjà la part belle à la puissance dans la modération, le groupe signera sur Trance Syndicate (Roky Erickson, The Mountain Goats, Windsor For The Derby, …and You Will Know Us By The Trail Of Dead) label d’une figure locale, King Coffey des Butthole Surfers.

Dès le premier titre, le bien nommé Liferaft, on prend effectivement pied dans un canot de sauvetage émotionnel, là où le calme après la tempête permet à l’introspection de savourer ces constructions en forme de manifeste, âpres et mélodieuses. Couvrant une palette allant de la noisy pop (Haywire) jusqu’à une bouleversante interlude country (To The Ground) Whatfunlifewas donne le ton (l’incroyable Powder), il ne changera plus par la suite malgré de minimes variations.

Beheaded (1996) qui paraîtra chez Rough Trade en Europe assoit leur réputation et contient avec The Rest Of The Day et Lares And Penates deux de leurs meilleurs morceaux, toutefois le chant y semble mixé un poil plus fort. Le testamentaire et plus court Transaction De Novo (1998) produit, enregistré pardon, par Steve Albini, toujours laudateur du groupe à ce jour, varie les plaisirs en proposant également des chansons rapides (Extramudane, Psychosomatica) et annonce déjà le futur projet des frères Kadane, The New Year en compagnie de Chris Brokaw (Codeine, Come), auteur de trois albums importants depuis 2001. On n’omettra pas également les deux fondamentaux ep The Dark Ages (1996) et le sobrement intitulé 4-SongEP19:10 (1994), ce dernier enregistré dans une église, choix logique pour de tels adeptes du recueillement et contenant vraisemblablement la meilleur reprise de Joy Division jamais couchée sur bande, un Disorder à la fois enlevé et ralenti, abattu mais transcendé par une foi tremblotante.

Et puis tout au long de cette discographie, il y a aussi des tentatives de valses, (Foaming Love, Wind Down, What’s Missing, Parade, Lepidoptera), format rythmique assez peu usité à la fin du siècle dernier (sauf sur Golden Brown des Stranglers, aimablement repris par les barbus) et qui pourtant relie les chansons des frères Kadane à une tradition séculaire, immortelle, universelle, qu’elle soit d’obédience folk ou autre, à la jonction de l’Amérique des pionniers et de la vieille Europe. Ces versets de la tempérance et de la modestie seront recueillis et pris comme parole d’évangile par un certain nombre de convertis, de Ben Gibbard (Death Cab For Cutie, The Postal Service) aux futurs membres de Windsor For The Derby ou Lift To Experience, voire Arab Strap, sans oublier David Bazan (Pedro The Lion) qui finira même par enregistrer avec les frères Kadane un disque habité et généreux sous le nom d’Overseas en 2013. Il y avait quelque chose de la société secrète, du délit d’initiés quand on réussissait à dénicher un autre fan de Bedhead au delà de nos quelques amis proches, comme un sésame, un acte de foi et un signe de reconnaissance. Le manque de succès de ce groupe en particulier apparaît au fil du temps comme une injustice flagrante qui contribuera à poser les bases d’un culte bien vivace dont ce coffret semble être à la fois l’aboutissement et une esquisse de réhabilitation. Car sous l’apparence austère d’un convecteur, il y a pourtant là du bois de chauffe pour toute une vie.

Bedhead 1992-1998 (Numero Group-2014). Cet article a été originalement publié dans la RPM en 2014.

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