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Weyes Blood, Titanic Rising (Sub Pop / PIAS)

De la musique d’usage

Pourquoi déposer ou insérer un disque sur ou dans sa platine ? Pourquoi sélectionner sa pochette dans le flow d’un appareil numérique ? Parce que nous avons envie de l’écouter. Parce que nous éprouvons suffisamment longtemps l’envie suffisamment forte d’en faire usage. Une envie qui seule procure l’énergie de choisir ce disque, lui et aucun autre, lui et pas le silence, lui et pas le bruit, pour nous accompagner les dizaines de minutes à venir. Un disque est une compagnie.

Peut-on faire usage de Titanic Rising à cette fin ?

La réponse est positive, sans l’ombre d’un doute. Si le son global de l’album a franchi le Rubicon de l’opulence – les moyens s’entendent – et aboli la distinction d’indie pour s’en tenir à la pop, c’est d’une pop inactuelle dont il est question. Ce qui ne l’empêche pas d’être moderne, mais garantit surtout que son essence de musique pop tient à la chanson, et non au gimmick. Une collection de chansons.
Si l’on considère qu’une collection de grandes chansons est l’une des meilleures compagnies qui soit, alors Titanic Rising en est, comme tous les disques de Weyes Blood.

Classicisme et modernité

On peut être d’abord fasciné ou rebuté par le raffinement de son expression, dans un langage mélodique et harmonique souvent envisagé comme un héritage du Laurel Canyon. Parmi les restes de dreampop se perçoivent aussi des échos de Ben Folds, de Gilbert O’Sullivan, des Carpenters – le timbre de Mering force la comparaison –, d’Elton John. Peu d’indie. Beaucoup de pop. Des classiques. Des modernes de leur temps.
On peut disserter ou non.
On peut même penser parfois à Streisand, à Sanson, d’autres grandes consolatrices.
On peut aussi jouer à dater la première apparition dans l’histoire de la musique enregistrée de chacun des composants de l’instrumentarium, comme de chacun des timbres employés et de leurs traitements : les synthèses entendues étant majoritairement soustractives ou à balayage, le plus récent est sans doute le scratch très laidback de A Lot’s Gonna Change, à égalité avec quelques drums synthétiques. Soit une quarantaine d’années.
Le nombre élevé de pistes par chanson, lui, ramène à nos jours, comme justement le choix soigné des timbres. Tout le monde est une bibliothèque potentielle de tout, de sons, de chansons. La pop aussi est un Babel.
De là, et déjà évoquée à propos des précédents albums de Natalie Mering, la dialectique entre classicisme et modernité constitue une lecture possible de son travail sinon une entrée, sinon à vouloir parler de façon détaillée d’horizon d’attente.
On peut entrer par une infinité de portes, comme par une infinité d’affinités.

Timbres et arrangements

Leurs agencements, sans pics ni crêtes évidents, comme les mélodies, viennent rarement contre l’auditeur. Ça ne vient pas gratter. Ça glisse un peu entre les pattes des premières écoutes. Le flux de voix très maîtrisé de Mering a encore monté le curseur de son hiératisme d’un cran. On retient d’abord une guitare slide harrisonnienne – Andromeda –, un arpégiateur kraut – Movies –, beaucoup de pistes de Hammond, on se dit qu’il y a beaucoup de choses mais que tout glisse un peu avec les montagnes de nappes, d’arpèges, de basses.
On se dit : tout ça pour ça.
Une possible monotonie de la profusion.
Puis on écoute le disque en allant au travail, en partant du travail, dans le train, en cuisinant, en buvant une bière ou un whisky, et l’on se rend compte que ces sons forment des chansons avec lesquelles on vit, et qui nous tiennent la main l’une après l’autre, durablement.

Ce qui reste

Des chansons, donc, avec tentation de métaphore : on a le sentiment d’entendre se mouvoir une machine sublime, comme ce matin je regardai depuis la berge du Rhône une barge sublime, chargée de conteneurs. Un titan placide, sophistiqué, qui amène les choses d’un lieu à un autre, à un rythme que l’on peut suivre de préférence en marchant.
Chaque première seconde de chaque chanson devient vite un classique en soi, qui annonce un classique.
Ces chansons occupent deux faces bien distinctes. La seconde propose une rupture dans le flux implacable : Movies va toucher, ou non, devenir la préférée selon l’émotion suscitée par ses muscles maladroits. Je ne l’aime pas encore beaucoup, mais si je n’oublie pas de l’écouter, bientôt, après trois heures du matin et pas mal d’alcool, elle pourra me faire pleurer comme la première face me noue et me dénoue le ventre depuis de nombreux matins.
Pourquoi ?

Les paroles

This is how it feels to be in love […] I wanna be in my own movie.
No one’s ever gonna give you a trophy for all the pain and the things you’ve been through.
Lues à haute voix, elles peuvent s’effondrer, entendues dans leur bain musical et traversées de mélodies, elles sont parfois parfaites, jamais encombrantes, toujours élégantes. Elles sont pop, me tiennent la main, me tapent sur l’épaule, m’enlacent, me regardent d’un peu loin, me passent à côté, me tapent dans le cul ou le foie.

Ce qui reste de côté

Le contexte qui encombre parfois la sortie et l’écoute d’un disque.
Mon horizon d’attente quand je déposerai ou insérerai ce disque sur ou dans la platine dans trois, cinq, dix ans, aura certainement changé, et j’aurai peut-être des procès à lui faire, ou des remerciements à lui dire.
Qui sait ?

Ce qui s’ensuit

Le disque s’est ajouté à la cohorte des amis : je ne lui en demanderai pas trop, pas de changer le monde, mais juste de m’écouter patiemment et de me dire des choses importantes de temps en temps. Pas nécessairement des choses nouvelles.
Personne n’est inusable, sauf surprise, et ces surprises ne se savent qu’après coup.

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