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The Other People Place, Lifestyles Of The Laptop Cafe (Warp)

Plus de quinze ans après l’arrêt de leur carrière, Drexciya reste l’un des secrets les mieux gardés de Detroit, et en même temps, une des figures les plus importantes de la scène locale, celle qui a vu émerger ses pères fondateurs : les Belleville Three (Kevin Saunderson, Juan Atkins et Derrick May), Mad Mike et le collectif Underground Resistance, ou Jeff Mills, pour faire court. En dix ans (1992-2002), Gerald Donald et James Stinson, producteurs techno issus de la seconde génération, ont posé les bases d’une musique électronique subtile, hypnotique et incroyablement riche, sous une pléthore d’avatars, dont le plus fameux reste Drexciya.

Au-delà de leurs compositions, ils inventent un véritable univers alternatif, composé d’un système solaire parallèle et d’un monde sous-marin, où vivraient les Drexciyans, descendants des esclaves noirs jetés par-dessus bord dans l’océan. En diffusant parcimonieusement leurs informations sur des notes de pochette, souvent de manière totalement cryptique, en filant la métaphore politique et en pratiquant l’anonymat total bien avant un autre duo célèbre, Drexciya cultive le mystère et fascine totalement. Un an avant sa mort d’une maladie du cœur en 2002, le discret Stinson, chauffeur de poids lourds dans la vraie vie, signe seul un album sous cet autre pseudonyme, The Other People Place, considéré comme l’un de ses plus aboutis. Sur la pochette, un ordinateur posé dans une clairière, comme un acte de paix entre la nature et la technologie, se place en contradiction presque parfaite avec la noirceur de l’imagerie techno d’alors. Les huit titres de l’album vont dans ce sens, comme une forme de douceur subtile à la profondeur enfouie, dépourvue de beats binaires lourds et oppressants. Une musique électronique cotonneuse aux tempos adoucis, presque totalement détachée de son lieu de célébration, le club. Lifestyles Of The Laptop Café est pourtant bien moins lisse qu’il n’y paraît. Ses morceaux, dont les titres évoquent les premières étapes d’une rencontre amoureuse, témoignent du trouble, de la complexité de cette situation. Eye Contact, en ouverture d’album, est à l’image de cela : l’incertitude d’un premier rapprochement entre deux êtres, avec le désir comme moteur, et une voix qui décrit ce lien naissant comme s’il émergeait d’une connexion informatique. Stinson, une fois encore, semble fictionnaliser ses fréquences, comme le disait fort justement Kodwo Eshun, un journaliste de The Wire en 1998. It’s Your Love, à l’atmosphère vaporeuse, fonctionne comme la plupart des morceaux de ce disque. Une rythmique délicate, sous tendue par des nappes plus moites, qui intensifient l’apparente légèreté du propos. Une structure mélodique à priori simple et répétitive, mais qui libère un parfum fortement vénéneux. Le vernis s’écaille à mi-parcours avec You Said You Want Me, prémisse au tournant plus sombre de Let Me Be Me. Plus binaire en termes de rythmique, plus électro dans son approche, ce titre est sans doute le climax d’un disque où toutes les apparences sont trompeuses, où la subtilité est cachée dans un minimalisme plus tourmenté qu’il n’y paraît, même s’il se termine par un Sunrays totalement apaisé. Depuis sa sortie, l’album produit par Warp à l’époque a fait preuve d’un culte en exponentielle, avec une cote qui s’envole et des pétitions on-line sommant le label de represser le vinyle. Warp a donc fini par ressortir les bandes de ses tiroirs pour lui donner une seconde vie, soulignant au passage une fois encore l’incroyable intemporalité du style de Stinson.

Lifestyles Of The Laptop Cafe de The Other People Place est sorti en 2001, et a été réédité en 2017.

 

 

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