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The Good, The Bad & The Queen of Pop

avant / après

« Now it’s time for a ballad » : le concert court depuis déjà une bonne demi-heure quand Damon Albarn se saisit de sa guitare nylon pour entamer les accords de Ribbons, extrait du dernier album de The Good, The Bad & The Queen. L’ambiance est chaleureuse et décontractée ce soir au Trianon, et la chanson se déroule comme les rubans du titre. Le métier… Seulement, à la fin du morceau, quelque chose se passe : Damon n’est pas satisfait, il nous explique que le concert est filmé, que ces images vont rester « forever and ever », bref il n’est pas content de lui et va rejouer la chanson. Pardon ? Oui. Dont acte. Et c’est reparti pour trois (un peu longues, cette fois) minutes de Ribbons. Difficile après coup de faire la différence. D’accord, la deuxième fois il était peut-être un peu plus dedans, et après ? Le bégaiement a cassé quelque chose, la grâce du moment sans retour possible a laissé place au professionnalisme de l’exécution, un ange est passé et, contre la logique linéaire implacable du temps réel, la chanson a eu lieu deux fois. Laquelle était la bonne ?

Or il se trouve qu’à peine dix jours plus tôt, quelqu’un d’autre avait déjà refait la chanson. Devant deux cents millions de personnes (audimat monde), Madonna se produisait en direct à l’Eurovision, pour un million et demi de dollars. La mise en scène est évidemment spectaculaire, et ne fait qu’accuser par contraste ce qui se produit alors : Like a prayer, chantée sans filet ni trucage, est massacrée. Chanson défaite sur visage refait. Sous les traits impassibles de Fatima sanctifiée par le botox, la vérité crie : je suis là ! Bref, ça ne va pas, il faut mettre d’accord l’image et le son. Que la voix lisse réponde à la peau tirée. On peut, on doit. On doit, puisqu’on peut. Alors on fait : aussitôt est mise en ligne, sur le YouTube officiel de la reine de la pop, une version corrigée de la prestation (comme quoi la technique peut vraiment tout), où la voix de Madonna sort claire et juste. Ressemblante. Ressemblante à quoi ?

Image extraite de la prestation de Madonna à l’Eurovision 2019

Montre-moi ce que tu caches, je te dirai qui tu es : Madonna n’a jamais rien fait d’autre. Or plus ça va, moins elle montre, et plus ce fait de cacher révèle – le vieillissement, le défaut de la machine. Son nouveau look de Madame X (chasuble noire intégrale, bandeau de pirate, fanfreluches) l’aura bientôt rendue complètement invisible, quand elle cherchait autrefois le contraire : qu’on en voie le maximum, la nudité comme garantie qu’il n’y a rien à cacher. Aussi bien, rien à montrer : son corps post-85, sculpté, anabolisé, épilé, herb-rittsisé, était-il encore un corps ? Je me souviens d’une interview de Jim Reid, qui affirmait connaître un type qui avait couché avec Madonna. Il ajoutait, goguenard : « Je pourrais vous dire sur elle des choses que personne ne sait ». Et après ? Sa sexualité aussi elle l’a inventée pour nous, puisqu’elle n’a rien gardé pour elle : l’exhibitionnisme narcissique de Sex faisait le vide par le plein – de porno chic, de partenaires multiples, de clins d’œil gay friendly appuyés, de confessions définitives. Plus de moi réel ou privé qui tienne. Parce qu’elle a tout montré, c’est qu’elle n’avait rien à cacher ; parce qu’elle a tout dit, c’est qu’il n’y avait rien à dire (« J’adore ma chatte, c’est le résumé total de ma vie » et autres apophtegmes). On en vient à se demander si le fait d’avoir ainsi chanté en direct relève du déni ou du plan de com’, puisque la supercherie elle-même a été largement diffusée et commentée, après que Madonna eut supprimé des réseaux la version non-retouchée, au profit de la version propre. Trop tard : on pouvait comparer, on ne manquerait pas de le faire. Si bien que l’événement, ce n’est plus la performance calamiteuse, ni sa réplique améliorée, mais le passage de l’une à l’autre. Le faux n’est plus un moment du vrai (Hegel), ni le vrai un moment du faux (Debord) : le faux est vrai, puisqu’il est faux (Ciccone).

Madonna, Sex (1992)

De fait, nous n’avons probablement jamais entendu la vraie voix de Madonna, ou plutôt sa vraie voix a toujours été la fausse, celle des disques. Rétablir la vérité, c’est rétablir cet authentique faux qui est le seul vrai. En ce sens, l’image de Madonna n’a jamais menti : elle a toujours correspondu à ce qu’elle voulait dire à tel moment donné. Comme l’a écrit un jour Martin Amis, elle incarne le triomphe de la volonté sur le talent : plutôt que de souligner le fail dans la performance de Tel-Aviv, il fallait se demander où cette volonté protéenne était allée se nicher cette fois-ci. Où, si ce n’est dans le défaut lui-même, dans la vulnérabilité, dans la défaite ? Quitte à corriger le tir par la suite. Mais peu importe : que ce soit en ratant sa prestation ou en dissimulant qu’elle l’a ratée, Madonna ne fait que signifier son pouvoir sans limites. Les apparences ont joué contre elle ? Elle jouera contre les apparences. Faire illusion, ce n’est plus seulement masquer les manquements et les failles, c’est laisser croire qu’ils vous ont échappé. Car ce qu’elle craint plus que tout, plus que les railleries du net et le ridicule, plus que le désaveu lui-même, c’est qu’on l’ignore, c’est qu’elle cesse d’exister à nos yeux : quand il n’y aura plus rien à dire sur Madonna, alors elle aura perdu la partie. Ce soir, elle a encore gagné. Pour combien de temps ?

Damon Albarn, concert de The Good, The Bad & The Queen au Trianon à Paris.

Par contraste, le perfectionnisme d’Albarn apparaît vain : du talent, il n’en a jamais manqué. De désinvolture non plus. Désinvolture qui lui est essentielle pour dissimuler le fait qu’il est bien élevé, qu’il a étudié le solfège, qu’il est allé dans les meilleures écoles (bref, qu’il n’est peut-être pas si cool que ça), mais qui lui sert aussi à masquer la part laborieuse du travail : tout ça, en apparence, est facile. Et ce soir, jusqu’à cette minute de flottement où il s’est excusé de devoir rejouer sa chanson, tout l’était : qu’il s’approche du bord de la scène, qu’il toise la foule ou qu’il écarte les bras façon Christ réconciliateur, la réponse se fait claire, immédiate : cris, acclamations, délire. Le charisme éclatant, l’énergie non-feinte qu’il affiche à cinquante ans passés (on aura même droit aux bonds de cabri période Song 2), la voix intacte, bonifiée même, semblent ne laisser aucune place pour le doute et la remise en question. Pourtant, il aura suffi de l’œil insensible d’une caméra pour que cette désinvolture soit prise en défaut. Plus tard dans le concert, il livrera cette anecdote : pendant longtemps, il refaisait le même rêve, dans lequel il voyait les gens quitter la salle, un à un, et lui restait seul, impuissant à retenir le public. En vrai, ce soir il ne courait aucun risque que cela arrive. Pour rien au monde ce public acquis à sa cause ne serait parti en plein milieu du concert. Sauf peut-être pendant ces trois minutes en trop où il a rechanté Ribbons, non plus pour nous, mais uniquement pour l’œil absent de la caméra. Pendant ces trois minutes-là, nous étions tous un peu partis.

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