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The Dentists, Some People Are On The Pitch They Think It’s All Over It Is Now (Spruck Records)

Le Medway fut, dans les années quatre vingt, presque une anomalie. La région abritait en effet une fantastique scène indépendante de groupes à guitare. Loin du tumulte de Londres, les formations s’en tapaient de faire la couverture du NME et s’inspiraient sans complexe des sixties, sans non plus s’inscrire dans le spectre fort étriqué du garage-revival et son cortège de guitares Vox Phantom branchés sur la fuzz en permanence. Deux figures majeures eurent certainement un rôle de locomotive : The Prisoners et Billy Childish. Les premiers étaient un groupe aristocrate Mod, des revivalistes tardifs, c’est-à-dire après que les Londoniens se mirent à faire de la soul en plastique, celle plus proche de Wham! que de la Motown. Mené par le fabuleux chanteur Graham Day et l’excellent organiste James Taylor (qui embraya ensuite sur l’Acid Jazz avec son propre groupe), The Prisoners eut certainement plus les faveurs d’un public français rockeur adepte des Dogs, Inmates ou Real Kids que des branchés romantiques de la capitale britannique.  Billy Childish, de son coté, ne nous a pas épargné ces dernières années avec son délire chap, mais qu’est-ce que le bougre était bon, vif, hargneux et brillant avec les Milkshakes, The Delmonas, Thee Mighty Caesars ou Thee Headcoats !  Autant dire qu’avec de pareils patrons, les conditions étaient réunies pour créer une saine émulation.

Si les chefs eux-mêmes multiplièrent les projets comme Jésus les pains, d’autres formations firent leurs trous, et parmi celles-ci, The Claim ou The Dentists. Ces derniers publièrent leur premier album en 1985, après un fabuleux 45 tours (Strawberry Are Growing In My Garden and It’s Wintertime)Il s’appelle Some People Are On The Pitch They Think It’s All Over It Is Now (Spruck), en référence à un commentaire radio pour la Coupe du Monde en 1966. Classique du son Medway, il s’adresse aussi à la sphère indépendante, et à tous les gens aimant une certaine idée de la pop à guitare élégante et racée. Dans le No Man’s Land de 1985, période de transition par excellence (le post-punk n’est plus qu’un vague souvenir brumeux), des provinciaux sortent un disque assumant leur amour de Love, des Byrds et plus généralement des années soixante. Ils n’étaient pas les seuls à le faire, du Paisley Underground à Creation Records, d’autres prenaient la même trajectoire, mais ils y mirent beaucoup de cœur et d’ardeur. Le disque bat la mesure à tout allure, il ne laisse presque aucun répit, vous prend à la gorge de ses six cordes râpeuses, cristallines et claires. S’il n’est pas toujours parfaitement en place et légèrement sous-produit par The Dentists et Allan Crockford (bassiste des Prisoners), il ne s’en détache que mieux de son époque et sa manie de mettre des gated snares un peu partout. Surtout, le groupe incarne le rôle, prenant une hauteur et dispensant une écriture réellement excellente autour de mélodies bien troussées. Définitivement pas là pour prendre la pose, les mecs enquillent de vraies merveilles qui, trente-trois ans plus tard, restent autant de déflagrations pop poussées par une assurance et une morgue exubérante.

Le joyau de la couronne, le plus susceptible de vous faire adhérer à la secte est, à n’en pas douter, I Had An Excellent Dream, que nous imaginons volontiers être une réponse aux Electric Prunes. Sur un riff carillonnant et pétaradant, la formation met en mouvement une frénétique rythmique basse-batterie sous amphétamine. Les mélodies et la voix finissent de vous achever et vous laisser exsangue. Le reste pourrait sembler pâle, il n’en est rien. Dès Flowers Around Me, The Dentists raflent tout sur leur passage, dans une tempête de guitares canal clair. L’urgence ne les quitte presque jamais, comme s’il fallait se dépêcher d’enregistrer et capturer les chansons avant qu’elles ne disparaissent définitivement (You Make Me Say It Somehow, Back From The Grave, la superbe The Little Engineer’s set). Parfois la formation ralentit légèrement la cadence et emprunte des chemins de traverse psychédéliques – qu’ils soient bucoliques et apaisés (la sublime Mary Won’t Come Out To Play) ou plus cérébraux (Kinder Still, Everything In The Garden). Qu’ils convoquent le Pink Floyd des débuts (Tangerine) ou la pop californienne, le groupe joue et sonne d’une manière qui lui est propre, à la fois intemporelle, datée et paradoxalement dans son époque, constituant un pont fantasmé entre l’indie pop C86 et le garage revival inspiré des Nuggets. Il est certainement difficile de placer Some People Are On The Pitch They Think It’s All Over It Is Now au niveau des meilleurs albums des années quatre-vingt, qu’ils soient signés des Smiths ou REM. Pourtant, l’album est devenu culte pour une génération de gens ne voulant pas choisir entre deux genres inspirés de la même période, mais aux philosophies différentes, souhaitant embrasser les mélodies autant que l’énergie, refusant la vulgarité et les oripeaux en vogue. La sérieuse maison Trouble In Mind a réédité le disque en 2013 pour fêter sa cinquantième référence, une raison de plus de croire que le mystère a ses adeptes, et qu’il continue d’essaimer malgré ses trois décennies passées. Le groupe enregistra par la suite trois albums supplémentaires, s’orientant vers une indie-pop plus classique, et moins nerveuse. Ce premier album garde donc une place unique et très particulière aux yeux de beaucoup d’entre nous, comme un trésor à chérir et partager.

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