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Stephen Morris : « Un livre à l’encontre de la perception du public »

« Record Play Pause », les mémoires du batteur de Joy DIvision et New Order

Stephen Morris New Order
Stephen Morris – New Order / Photo : Alain Bibal

Après Bernard Sumner et Peter Hook, c’est au tour de Stephen Morris, batteur légendaire de Joy Division et New Order de sortir ses mémoires. Record Play Pause en est le passionnant premier volume, celui allant de son enfance à la création de New Order. Loin des règlements de comptes du livre de Peter Hook ou du manque de détails de celui de Bernard Sumner, Record Play Pause apporte une vision nouvelle et fraîche où l’humour se mélange à la noirceur. C’est à l’hôtel des Bains Douches de Paris, dans les murs qui avaient accueilli la seule date française de Joy Division il y a 40 ans, que Stephen Morris nous a accordé un entretien exclusif au lendemain du concert de New Order au Grand Rex. Affable et chaleureux, il rentre en détail sur tout un pan de l’histoire de la musique, celle de son premier groupe Joy Division, dont l’influence sur la musique de ces quarante dernières années n’est plus à démontrer.

Comment a démarré ce projet de livre. Voulais-tu raconter ta version des faits depuis un moment ou bien as-tu été démarché ?

Je suis un lecteur acharné. L’idée d’écrire un roman me trottait dans la tête depuis quelques années. Je me suis lancé sans penser qu’il y aurait de longues périodes d’interruptions liées aux tournées de New Order. Il m’était impossible de reprendre le fil de mes idées. Après réflexion, j’ai opté pour la facilité, une autobiographie. Ça me permettait de maîtriser le sujet (rire).

Le livre a donc été écrit plus rapidement et plus facilement ?

Pas vraiment. Il m’a fallu cinq ans. J’ai rendu mille pages à mon éditeur en pensant que quelqu’un allait le réduire à cinq cent. Et bien non. Ils ont décidé de sortir deux livres. Un avant l’arrivée de Gillian Gilbert dans New Order et un sur ce qui s’est passé depuis. Le deuxième volume sortira en 2020.

Le livre est une autobiographie, mais la façon dont il est écrit est unique. Il donne parfois l’impression de lire une nouvelle. On y retrouve par un exemple un sens de l’humour très particulier. 

J’en suis conscient. J’ai essayé de donner de la vie à ce livre pour aller à l’encontre de la perception des gens envers Joy Division. A les écouter, on évoluait dans un univers en noir et blanc, intellectuel, misérable et austère. En résumé, la déprime totale (rire). La réalité est totalement différente. Nous n’étions ni des idiots, ni des intellectuels mais quelque chose entre les deux. Nous n’avons pas formé Joy Division pour changer la face du monde. Le seul but était d’être dans un groupe et de s’amuser. Nous étions des gamins qui faisaient ce qu’ils voulaient. Rien ne nous arrêtait. Notre spécialité était de se faire des farces. Qu’est-ce qu’on a pu faire comme conneries. On était bien connus pour ça. Les Buzzcocks en ont fait les frais (rire).

Joy DIvision
Joy DIvision / Photo : Paul Slattery

Dès le début des années 80 et pendant une longue période, Joy Division était classé, pour de mauvaises raisons, dans la catégorie des gothiques. Dans ton livre, tu décris le groupe comme punk ou new wave. Est-ce quelque chose qui te gênait à l’époque ?

Oui. Mais les choses ont évolué. Joy Division a eu une une courte existence. C’était à l’époque où il n’y avait pas internet. Ce type de musique ne passait pas à la radio. Les albums de ce genre se découvraient chez des amis. On se faisait sa propre idée car il était difficile de trouver des interviews. Tout est parti de l’imagination de certains fans. Je ne peux pas leur en vouloir, ma perception du Velvet Underground était complètement fausse quand j’étais jeune. Lorsque nous avons fondé New Order, nous avons cherché à casser cette image gothique. Aucun morceau de Joy n’était joué sur scène, ou rarement. On ne parlait pas de notre passé. New Order s’est fait connaître d’une façon très old school, grâce au bouche à oreille.

New Order
New Order / Photo : Rhino

Pourtant ne trouves-tu pas qu’aujourd’hui Joy Division et New Order ne font qu’un dans l’esprit des fans ?

C’est exact. Quand nous avons débuté avec New Order, pas mal de gens n’avaient jamais entendu parler de Joy Division. A l’inverse, certains fans de Joy Division ne comprenaient pas où nous voulions en venir (rire). Lors de la première tournée de New Order aux USA, personne ne savait qu’il y avait une connexion entre les deux groupes. Depuis il y a eu des films, des livres et des documentaires sur le sujet. Ça a aidé à établir une connexion. Dans les années quatre-vingt nous refusions de jouer du Joy Division en concert pour emmerder les fans. Nous sommes maintenant plus professionnels. Chaque concert de New Order contient quatre ou cinq morceaux de Joy Division. La réaction du public est dingue. C’est vraiment étrange, car ce n’était pas le cas à l’époque. Les gens n’osaient pas approcher de la scène, Ian devait les effrayer (rire).

Il y a des extraits de conversations d’époque dans le livre. Certaines issues du fameux documentaire Play At Home datant de 1984. Voulais-tu montrer à quoi ressemblait la vie à l’intérieur du groupe et de la sphère Factory ?

Beaucoup de ces conversations viennent d’une interview de Bernard Sumner, Peter Hook, Ian Curtis, Rob Gretton et Tony Wilson. Elle a été donnée juste après la sortie d’Unknown Pleasures. Je l’ai en cassette à la maison. C’était plus qu’étrange de l’écouter. J’avais l’impression d’utiliser une machine à remonter le temps. Ils étaient dans un restaurant chinois. Ils passaient plus de temps à s’engueuler ou se moquer les uns des autres qu’à répondre aux questions du journaliste. J’ai essayé de montrer comment c’était d’être dans Joy Division. Tony Wilson n’arrêtait pas de lancer des idées insensées. C’était lui tout craché.

Au tout début de Joy Division, tu évoques surtout Ian Curtis. Te sentais-tu moins proche des autres ?

Avec Ian je pouvais être moi. Nous avions beaucoup de choses en commun. Nous sommes allés à la même école, avons vu les mêmes concerts, aimons la même musique. Nous nous sommes croisés à plus d’une reprise sans le savoir. Il se souvenait de quelqu’un qui s’était fait viré de notre école. C’était moi (rire). Ian et moi habitions la même ville, Macclesfield. Il n’avait pas son permis, je le transportais partout en voiture dans ma vieille Ford. C’était toujours des moments agréables. Nous parlions sans cesse. Il était si drôle. J’avais parfois du mal à le cerner car il avait plusieurs personnalités. Il ne se comportait pas de la même façon avec tout le monde. J’étais moins proche des autres car nous ne socialisions pas. On se voyait pour les répétitions et les concerts.

D’ailleurs ta Ford Cortina tient une grande importance dans le livre…

Oui. Pendant un long moment j’étais le seul à avoir une voiture à disposition. Ça peut paraître incroyable mais nous avons conduit de Macclesfield jusqu’aux Bains Douches de Paris pour un concert de Joy Division. C’était de la folie pure. Cette voiture était dans un tel état qu’on ne pouvait pas couper le moteur, sinon il ne redémarrait que très rarement. Avant de partir pour Paris, j’ai prétendu aux autres que je pouvais parler français. Nous nous sommes arrêtés à la sortie du ferry dans une station service, le moteur allumé bien entendu (rire). Les autres membres de Joy se sont vite aperçus que j’étais incapable de demander de l’essence en français. Ils se sont foutus de ma gueule comme jamais. Qu’est-ce que nous avons pu rigoler. J’ai failli tuer tout le monde à deux reprises. En roulant du mauvais côté de la route et en prenant un rond point à l’envers (rire).

Stephen Morris  New Order
Stephen Morris – New Order / Photo : Alain Bibal

Tu parles beaucoup de ton insouciance et de ta fainéantise dans le livre. Pourtant lors des débuts de Joy Division, tu semblais déterminé en allant déposer des cassettes chez des labels à Londres et en cherchant désespérément des dates pour des concerts.

C’est uniquement parce que je travaillais chez mon père. J’étais supposé travailler au lieu de faire tout ça (rire). J’ai abusé en monopolisant le téléphone et la machine à écrire ou en ne venant pas travailler. Tout ce qui me permettait de ne pas bosser était bon pour moi. Mon père me hurlait dessus. Je lui répondais : »tu n’as qu’à me virer ! ». Ce qu’il a fait à plusieurs reprises (rire). J’étais d’une insolence…

Ton enfance et ton adolescence ont été turbulentes. Tes parents s’inquiétaient pour toi. Quelle a été la réaction de ta famille lorsqu’une carrière a commencé à se dessiner avec des sorties de disques, la une du NME ou un passage télé ?

Dès le début, mon père était plutôt encourageant. Son frère avait fait partie de groupes. Je pense qu’il vivait son rêve de gamin à travers moi. Ma mère se comportait comme toute maman sensée. Elle m’engueulait parce que je rentrais de concert à trois heures du matin : “tu prends cette maison pour un hôtel ou quoi !” (rire). En parallèle, elle racontait à tout le monde que je faisais partie d’un groupe et que j’étais passé à la télé locale. Tous les deux pensaient que je finirais par trouver un travail normal car ma carrière ne durerait pas. Ils ont été surpris de voir que ça a continué aussi longtemps.

Dirais-tu que sans Joy Division tu aurais certainement mal tourné ?

D’une certaine façon, oui. Tout ce qu’il y avait de plus stupide à faire, je le faisais. Je consommais toutes les drogues qui s’offraient à moi. Des amis proches ont fait des overdoses d’héroïne. Ça m’a fait réfléchir. J’étais encore un peu fou avant de rejoindre Joy Division, mais je me dirigeais doucement vers une vie plus normale. Sans le groupe, j’aurai été le type de personne travaillant de neuf heures à dix-sept heures dans un job déprimant. J’ai eu de la chance de décrocher le travail de mes rêves. J’ai continué à faire des choses dingues, mais jamais au stade de ce que j’ai vécu dans mon adolescence.

Joy Division est rapidement devenu un groupe à la pointe de la technologie. Les synthés ont commencé à prendre de la place. Martin Hannett, Bernard et toi même étiez intéressés par cet aspect. C’est quelque chose qui a dérangé Peter et a créé des tensions plus tard au sein de New Order. Était-ce déjà une situation compliquée au sein de Joy Division ?

Ça n’a jamais été une chose vers laquelle Peter voulait s’orienter. Les sessions en studio n’étaient pas ce qu’il préférait. A l’opposé des concerts de Joy Division, nous utilisions beaucoup de technologie sur nos albums. J’ai commencé à m’y intéresser pour l’enregistrement de Closer. Nous voulions le même synthé que David Bowie sur Low, des sons à la Kraftwerk et des boîtes à rythmes. Tous n’étaient pas évidents à maîtriser. La boîte à rythme m’intéressait sur le principe, mais j’étais hésitant à en utiliser pour Joy Division. Tout l’aspect production et technologie réduisait le besoin et l’envie de spontanéité de Peter. Je comprends en quelque sorte son point de vue. Il y a un côté télépathique avec la formule guitare basse batterie que l’on ne retrouvera jamais avec des machines. Je trouve la technologie attirante, mais elle n’a rien d’humaine. C’est ce qui me fascine et me frustre à la fois. Malheureusement pour Peter, ce n’était que le début de notre histoire avec les machines. Ça ne s’est pas arrangé pour lui avec les années.

Les méthodes d’enregistrement de Martin Hannett ont dû aggraver la frustration de Peter Hook. Il fallait du temps à Hannett pour trouver le son idéal.

J’ai trouvé ce mode de fonctionnement éducatif. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Enregistrer la batterie prenait un temps fou. Ça rendait les autres dingues : “mais putain, qu’est ce qu’ils foutent, ils enregistrent la caisse claire depuis deux heures !” (rire). Je m’entendais très bien avec Martin. Il était très intelligent. Il avait malheureusement une face sombre car la drogue tenait une grande place dans sa vie. Pour cette raison, son travail pouvait être aussi brillant qu’abominable. Il a eu de la chance de nous rencontrer et vice versa.

Stephen Morris new order joy division
Stephen Morris – New Order / Photo : Alain Bibal

Dans le livre, on sent clairement que Martin Hannett n’a jamais fait l’unanimité au sein de Joy Division en tant que producteur. Particulièrement lors de l’enregistrement de Closer. Après Unknown Pleasures, pourquoi avoir continué à travailler avec lui pour Closer et Movement ?

On s’entendait bien avec lui malgré tout. On ne pouvait que respecter son travail. Martin a été plus affecté par la mort de Ian qu’il ne l’admettait. Je suis persuadé qu’au fond de lui, il nous en a voulu de continuer avec New Order. Il n’était plus le même et il ne comprenait pas où nous voulions en venir. Nous non plus d’ailleurs. Mais on ne voulait pas s’arrêter. Le cœur n’y était plus pour Martin.

Ian Curtis joy division
Ian Curtis

Tu n’hésites pas à être dur avec Ian vers la fin du livre. Tu ne semblais plus reconnaître le Ian des débuts. Il avait pris la grosse tête. Cela commençait-il à être pesant ?

C’est toujours problématique quand quelqu’un commence à s’affirmer en tant que leader. Ian est soudainement devenu sérieux et ennuyeux. Probablement à cause de son traitement pour l’épilepsie. Nous étions des gamins, on se foutait de lui : »hey gros bâtard ! Qu’est que tu fous avec cette fille ? » (Annik Honoré, sa maitresse, NDLR)  Depuis que tu la fréquentes, tu es devenu végétarien”. Un végétarien à Macclesfield ? Quelqu’un lui avait forcément retourné le cerveau (rire). En parallèle, il continuait à écrire des textes brillants. Ce qu’on ignorait c’est qu’il avait besoin de repos. On travaillait comme des fous et son mariage tombait en miettes. Il disait oui à tout, même s’il n’en avait pas envie.

En comparaison de ce que racontent Bernard Sumner et Peter Hook dans leurs livres, tu semblais vraiment t’inquiéter pour Ian vers la fin de sa vie. 

Oui, mais il ne laissait personne l’aider. Il était son pire ennemi. Nous étions élevés de cette façon à l’époque. Nos parents avaient subi la guerre. Aucune émotion ne devait transparaître. Nous gardions nos problèmes pour nous et on avançait la tête haute. C’était encore plus vrai avec tes amis. Tu n’avais pas le droit d’être faible. D’une certaine façon, c’était positif pour Joy Division. Toutes nos émotions ressortaient dans la musique et les paroles. Ce n’était pas un mode de fonctionnement sain. Il y a encore aujourd’hui une peur chronique des adolescents de parler de leurs problèmes de santé mentale. En Angleterre, nous n’arrivons toujours pas à faire comprendre aux jeunes qu’il faut parler pour éviter la catastrophe.

Tu as créé une playlist pour accompagner le livre. On y retrouve une seule chanson de Joy Division, la plus atypique : As You Said. Pourquoi ?

Je sais, les fans détestent ce titre. Il est même considéré comme le pire de Joy Divison (rire). Je trouve qu’il collait bien avec le reste de ma sélection. C’était en quelque sorte la première chanson de New Order, même si ce titre a été composé par Martin Hannett et moi-même en attendant que les autres arrivent. On s’amusait avec nos machines. Le groupe ne savait pas quoi faire de ce titre, alors on l’a distribué gratuitement sur un flexidisc. On ne voulait pas que les gens l’achètent. C’est même écrit dessus. C’était une bonne introduction à la perte d’argent que l’on allait subir plus tard avec la pochette de Blue Monday (rire).

Record Play Pause de Stephen Morris est publié en version anglaise chez Little Brown.
Merci à Jess Gulliver, Rebecca Boulton et Dave Haslam.

 

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