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Musical Ecran 2019 : Ethiopiques, Revolt of The Soul de Maciek Bochniak

Extrait du film « Ethiopiques : Revolt of The Soul » de Maciek Bochniak
Musical écran
En partenariat avec le festival Musical écran

Je me souviens très bien avoir acheté Ethiopiques Volume 4 à la boutique Bimbo Tower, à l’époque où elle se trouvait encore au 5 Passage Saint-Antoine à Paris. C’était il y a 20 ans, et le prix était encore en francs. Cette compilation bénéficiait d’un bouche-à-oreille d’autant plus authentique qu’il n’était pas le fruit d’une campagne marketing ou d’un emballement médiatique, mais d’une rumeur colportée par les musiciens eux-mêmes. A peine publiée,  Ethiopiques volume 4 était déjà adoubée par la profession : un accueil rarissime, et dont l’écho n’allait que grandissant. Radio Nova adoptait Yegelle Tezeta en jingle, et bientôt Jim Jarmush sélectionnait Yekermo Sew sur la bande originale de Broken Flowers, offrant à Mulatu Astatke, le musicien qui l’a enregistré, un auditoire décuplé. C’est cette aventure, répartie sur 32 volumes parus entre 1998 et 2017, qui est racontée dans Ethiopiques : Revolt of The Soul de Maciek Bochniak.

« Searching for Sugar Man »

En 2012, grâce au documentaire Searching for Sugar Man, le regretté Malik Bendjelloul a fait redécouvrir Sixto Rodriguez, auteur, au début des années 70, de deux albums de folk-rock totalement oubliés. Mieux que ça : ce documentaire a remis l’artiste en selle, puisque chaque spectateur, après avoir pleuré sur son sort, a voulu voir de ses propres yeux la légende. Searching for Sugar Man est une leçon magistrale de storytelling : car les enregistrements de Rodriguez, loin d’être anecdotiques, sont pourtant loin d’être des disques majeurs. La collection Ethiopiques est d’une tout autre ampleur, puisqu’on parle de l’équivalent d’un peu moins de 500 singles et de 30 albums enregistrés entre 1969 et 1975. Et que cet héritage d’une importance majeure aussi bien historique que musicale n’aurait certainement jamais été redécouvert sans la volonté d’un passeur : Francis Falceto.

Francis Falceto

La caméra de Maciek Bochniak le surprend alors qu’il est en train de parcourir sa collection de vinyles originaux qu’il a glanés à Addis-Abbeba et que, par souci de préservation, il n’ose plus écouter. Francis Falceto est un défricheur et il a fait de sa passion un métier. A l’aube des années 80, il programme des musiques émergentes au Confort Moderne à Poitiers : on lui doit la première date de Sonic Youth en France (quelques images figurent dans le documentaire). Un soir, un ami lui remet une cassette audio : de la musique enregistrée en Ethiopie au tout début des années 70. Le coup de foudre est immédiat. Francis Falceto part à la recherche d’autres enregistrements, mais fait chou blanc. Personne n’en a jamais entendu parler et absolument rien n’a été réédité. Et pour cause : suite à l’arrivée des militaires au pouvoir en 1975, toute activité discographique en Ethiopie s’est limitée à l’édition de chants révolutionnaires. Francis Falceto va prendre fait et cause pour cette scène disparue avec la rigueur d’un musicologue et l’acharnement d’un détective. Bientôt, un nom va lui être donné : l’ethio-jazz.

Amha Eshete

Le réalisateur Maciek Bochniak est parti sur les traces de Francis Falceto, de Poitiers jusqu’à Addis-Abbeba. Comme lui, il a rencontré l’homme qui est à l’origine de toute cette scène : Amha Eshete. Passionné de rock et de rhythm’n’blues depuis qu’un militaire américain lui a vendu son électrophone, Amha a ouvert le premier disquaire d’Abbis Abbeba. Désolé de l’absence de production locale, il a créé un label destiné à publier les disques de musiciens désireux d’offrir une réponse au déferlement de musique en provenance des Etats-Unis : Amha Records était né. 102 singles et 14 albums enregistrés seront publiés entre 1969 et 1975. Il ne s’agit pas de “la même chose en moins bien” mais bien au contraire de quelque chose de totalement inédit : d’une musique qui ne renie pas ses racines, mais qui est allée puiser en Occident une souffle nouveau.

Ethiopiques : Revolt of The Soul donne toutes les clés pour comprendre comment cette scène est née, comment elle a disparu et comment, sous l’impulsion d’un seul homme né à 8.000 kilomètres de là, elle a fini par être redécouverte. Les documents d’époque sont peu nombreux : le réalisateur a choisi de combler à ce manque en faisant rejouer les scènes clés par des comédiens, avec heureusement un peu plus de distance que dans Faites entrer l’accusé. Curieusement, les musiciens Mulatu Astatke et Mahmoud Ahmed, qui sont tous les deux encore en activité, sont pratiquement absents du documentaire qui a choisi de suivre Girma Beyene, pianiste et arrangeur pour le Wallias Band, parti tenter l’aventure aux Etats-Unis. Si vous avez lu le livret très documenté qui accompagnait la compilation Ethiopiques Volume 4, et dont les notes étaient rédigées par Francis Falceto, une partie de cette histoire vous paraîtra sans doute familière : Ethiopiques : Revolt of The Soul est un documentaire de familiarisation – et qui ne prétend pas être autre chose que ce qu’il est. Mais c’est une fenêtre ouverte sur ce qui est certainement la découverte musicale majeure de la fin du XXème siècle.

Deux questions m’ont tourmenté après l’avoir vu : comme l’ethio-jazz il y a 30 ans, des scènes musicales éteintes demeurent-elles encore totalement inconnues  ? Et qui seront les Francis Falceto de demain ?

Éthiopiques : Revolt of The Soul de Maciek Bochniak
Documentaire (Pologne/Allemagne – 2017 – 70 min – VOSTF)
Jeudi 11 avril – 20 h 45 au Cinéma Utopia à Bordeaux.

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