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Le flou et la transparence

Lawrence, captation d’image extraite d’une vidéo YouTube de Felt « Why Do I Cry » (Live London 04/12/1985)

De même que Bernard Noël a jadis postulé qu’il y avait l’écriture du voile et celle du dévoilement, de même on peut dire qu’il y a deux façons de produire un disque : la réaliste, la non réaliste. L’une vise à donner l’illusion que les musiciens sont dans la pièce, l’autre que la musique ne vient pas d’instruments joués, mais d’un « quelque part » qui serait comme le rêve de la chanson soudain magiquement rendu à notre oreille : ainsi de la lumière sur une toile de Turner, qui paraît sans rapport avec la réalité matérielle des pinceaux…

Bref, réalistes : Rick Rubin, Steve Albini. Non réalistes : Hannett (l’espace), Eno (la couleur), Kevin Shields (la matière). Ou Robin Guthrie : avec les Cocteau Twins, il a poussé la déréalisation à son maximum, à grands coups de delays digitales. Instruments méconnaissables, chant presque inarticulé. Ignite the seven cannons, le quatrième album de Felt, produit par Guthrie, apparaît en ce sens comme une greffe unique dans la discographie de Lawrence : planté au milieu des années 80, à mi-course des dix albums, il se trouve à l’intersection des synthés et des guitares (seul album où se côtoient Duffy et Deebank), de la ligne claire et de la ligne floue. Le résultat, d’abord déstabilisant, finit par imposer son évidence : Guthrie est un visionnaire, un poète synesthésiste. Avec lui, les basses sont liquides et enveloppantes, la batterie n’est plus un carcan rythmique, mais quelque chose qui bouge vaguement là-bas, dans le fond. Enfin, guitares et claviers sont fondus dans un flux épais, mais pas opaque, comme une pâte de verre avant cristallisation. Ce que Lawrence, éjecté du studio par le producteur, va rejeter. Ces laques et ces drapés, ce délavé tout en fondus et glissements, ce n’est pas son idée de Felt. Il faut dire qu’il n’a jamais été content de la production de ses disques : l’approche dépouillée de Mayo Thompson sur Poem of the river, pourtant à l’opposé du flou gémello-coctaldien, ne le satisfera pas davantage. À quoi rêve-t-il ? Lawrence n’a jamais vraiment été là. Il vit dans un monde accordé à ses désirs : « I just wish my life could be as strange as a conspiracy ». Ce sont les premiers mots de Primitive Painters (ironiquement, la seule fois où Felt a frôlé le succès). Il n’est « ni ici, ni ailleurs » (« I’m neither here there nor anywhere »). Sa musique se devait d’être différente. Mais toujours à son idée. C’est pourquoi en 2018 il a ressorti les bandes d’Ignite… dans l’optique de tout nettoyer. Pour qui voudrait savoir comment sonne le disque une fois débarrassé des brumes de Guthrie, c’est simple : ça sonne comme une démo à peine améliorée, c’est-à-dire plat et frontal. Parti-pris d’autant plus déconcertant que Lawrence n’a pas refait tous les titres : si la première moitié du disque est entièrement revue, Primitive Painters est épargnée. Mais pas que. On enchaîne ainsi Textile Ranch (version Guthrie), Black ship in the harbour (remixé), Elegance in D (Guthrie), Caspian See (remixé), etc. Qu’est-ce qui ressort de tout ça ? Ignite the seven cannons, c’était comme une photo de David Hamilton, une nudité parée d’un halo de fantasme. En enlevant la paraffine, c’est comme si Lawrence avait rendu le modèle à son impudeur : la chanson n’est plus un poème où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent », c’est un dessin au crayon, aux traits nets, mais sans mystère ni arrière-plan. Quand on écoute la nouvelle mouture (ratée) de Black ship in the harbour, on visualise littéralement Maurice Deebank penché sur son manche en train de claquer arpèges et harmoniques, mais on ne l’entend plus, ou plutôt on n’entend que lui, ce qui revient au même : ce qu’on gagne en lisibilité, on le perd en profondeur de champ. C’est devenu la norme, et presque une fatalité historique, puisque l’évolution des techniques de studio a logiquement abouti au triomphe du son réaliste : d’une certaine manière, Rick Rubin ou Nigel Godrich ont rejoint Sam Phillips, et l’obsession de l’organique a retrouvé l’idéal de dépouillement des pionniers : ce qu’on obtenait en raison de moyens limités, on le retrouve par excès de moyens.

Le monde a cédé sous le poids du réalisme. Nous avons renoncé à l’éloignement des choses : tout doit être proche, immersif, tactile. La quête ultime c’est l’incarnation, ici et maintenant, non plus être là-bas, ailleurs. En ce sens, le geste de Lawrence de « refaire » Ignite…, ce n’est pas seulement effacer la patte de Guthrie pour imposer la sienne, ou comme on rafraîchirait un tableau terni : c’est aussi rendre un disque de 1985 à la réalité de 2018, troquer le vague du rêve contre le piqué d’image contemporain. Lawrence pourtant n’a jamais voulu être ici, comme Warhol il voulait être en plastique, parler avec une voix de robot, échapper aux émotions, à ce qui détruit. Évidemment c’est le contraire qui s’est passé : comme si, à force de la fuir, la réalité lui était revenue en pleine figure. Mais il n’aura jamais cessé de rêver, et de ce point de vue il n’y a pas de hiatus dans la trajectoire : des images noyées de The Stagnant pool (1984) à la morosité pince-sans-rire de Mobile Shack (1989), du romantisme à la mise à nu, il y a juste un changement de focale. Et de la mise à nu à la clownerie, à peine une façon d’exagérer. Après tout, l’obscénité est encore un éclairage esthétique : quand Denim avançait, peau blafarde, sous les stroboscopes et les ultraviolets, Go-Kart Mozart s’est directement téléporté sous des néons de supérette, au rayon surgelés. DH Lawrence disait que la pornographie est le rire du génie : le canular novelty, c’est le rire de Lawrence. Aujourd’hui, le temps semble loin où il chantait « You’re trying much too hard to make your world seem like a dream » et en même temps, c’est comme s’il restait persuadé, malgré tout, contre les assauts répétés du monde, contre l’évidence et son propre cynisme, qu’il fallait essayer. Ce n’est pas parce qu’on retire un à un les voiles qu’on touche du doigt la réalité : même réduite à son noyau dur, elle réclame notre croyance. « Do you believe in reality ? » C’est la question que pose Lawrence au refrain de Caspian See. Ça vaut pour lui, mais ça vaut pour tout le monde.

Felt, Caspian see (version 2018):

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