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La Luz : « On n’a pas besoin d’un homme pour partir en tournée. »

Lena Simon (basse), Shana Cleveland (guitare et chant), Marian Li Pino (batterie) et Alice Sandahl (clavier). Photo : Andrew Imanaka

Un récent départ pour Los Angeles, machine à rêves, et des heures passées sur les routes le nez à la fenêtre ; c’est certainement dans un sommeil paradoxal que Shana Cleveland, voix de La Luz, a composé Floating Features. Cigales géantes, aliens et autres créatures surréalistes planent sur ce troisième album, paru au printemps chez Hardly Art. Fidèles à leur marque de fabrique – batterie tonitruante, mélodies ensorcelantes et harmonies spectrales – les filles de Seattle nous rassurent : le soleil californien n’a pas encore ôté à leur surf rock son charme sombre. A des lieues de l’enregistrement DIY d’It’s Alive (2013) et de l’urgence insufflée par la production de Ty Segall sur Weirdo Shrine (2015), Floating Features se distingue par la variété et le détail de ses arrangements. Un album plus recherché, peut-être plus mature, qu’elles défendaient le 21 septembre dernier au Levitation France à Angers. Quelques minutes avant leur montée sur la scène du Quai, elles ont abordé en toute honnêteté leur vie sur la route, de la monotonie des stations essences à la nécessité, pour s’accomplir, d’avancer sans trop se retourner.

Comment était votre concert hier soir au Point Ephémère ?

Marian : On s’est vraiment amusées ! Le public était génial.
Alice : J’ai adoré cette salle…

Voilà cinq ans que vous parcourez les routes ensemble. Est-ce que les tournées vous réjouissent autant qu’au début ?

Ensemble : Oh… [rires]
Alice : Non, un peu moins !
Shana : On aime toujours ça, seulement… On en a fait tellement qu’on s’y est habituées.
Marian : Par exemple, aux Etats-Unis, on est passées par toutes les stations essence. Plusieurs fois !
Alice : « Est-ce qu’on s’est déjà arrêtées ici ? A ce Total ? »
Marian : « Oui, on est déjà venues à ce Total ! »
Shana : Cela dit, lorsqu’on passe un très bon concert, c’est toujours comme si c’était notre premier très bon concert. Les belles soirées peuvent être magiques en ce sens-là.

Vous êtes un groupe à 100% féminin. Avez-vous déjà rencontré, en tournée, des difficultés liées au fait que vous étiez des femmes ?

Marian : J’en vois quelques unes ! Par exemple avec les personnes qui gèrent le son en salle. Très souvent, si quelque chose ne va pas, on va savoir quelle est l’origine du problème : on connaît notre matos, on sait ce qu’on fait. Mais si l’une d’entre nous essaie de dire à l’ingénieur du son : « Hey, le problème vient sûrement de là ! », il va répondre « Non. » à tous les coups. On va tous perdre du temps puis se rendre compte, plus tard, que le problème venait bien de là. Je pense que cela arriverait bien moins souvent si nous étions des hommes.
Shana : Oui, c’est difficile d’en être sûres mais on peut faire des suppositions ! [rires] Tu le sais quand tu es une femme et que tu as connu ce genre de situations toute ta vie.
Ensemble : Oui…
Shana : C’est comme quand un mec te dit comment tu es censée enrouler tes câbles.
Lena : C’est vrai…
Shana : Mais rien de fondamentalement mauvais… Rien de vraiment déplacé ou inconvenant.
Alice : Enfin, une fois un mec m’a crié de le sucer depuis le public. Ça ne m’a pas fait plaisir.
Shana : Je pense quand même que c’est totalement sûr et génial de partir en tournée en tant que groupe de filles ; ça, il faut le dire. Les problèmes que nous rencontrons sur la route ne sont ni plus ni moins que ceux que les femmes rencontrent chacune dans leur existence. Il n’y a aucune raison d’y renoncer. On n’a pas besoin d’un homme pour partir en tournée, c’est certain.

Vous avez quitté Seattle pour Los Angeles à la fin de l’année 2015. Ce sont des villes aux atmosphères très différentes, ne serait-ce qu’au niveau de la météo. Est-ce que la Californie a influencé, d’une manière ou d’une autre, votre dernier album ?

Shana : Bien sûr ! Ce changement m’a beaucoup inspirée pour l’écriture des paroles. Déménager dans une grande ville, et tout particulièrement à Los Angeles, c’est forcément inspirant. C’est un endroit si bizarre… Et puis quand tout est neuf, qu’il y a tout à tester pour la première fois, tu vois les choses sous une autre lumière car tu es constamment surprise. C’est inspirant.

Il y a notamment cette chanson, California Finally. Qu’est-ce qu’elle signifie pour toi ?

Shana : J’ai toujours voulu vivre en Californie. Depuis que je suis enfant. Ma mère m’a raconté qu’elle était allée à Santa Cruz une fois, et que c’était le plus bel endroit où elle n’ait jamais été. Cette image m’est restée en tête. Aussi, il y a toujours eu là-bas tant d’art, de musique, de cinéma… Toutes les formes de créativité s’expriment en Californie, et elles y occupent tant de place… Je me suis imaginée cette sorte de Côte Dorée où il fallait à tout prix que j’aille. Mais cette chanson parle aussi du simple fait d’être musicienne, ce qui est – je pense – un acte incroyablement égoïste. C’est cette idée que personne ne va me dicter où aller. Je vais simplement faire ma vie, suivre mon propre rêve, même si cela signifie tourner le dos à tout le reste. Cette chanson, c’est donc à la fois une célébration et… voilà, je suis une connasse. C’est ce que je pense ! [rires]

La scène indie rock de Seattle semble passionnante… Est-ce que c’était un bon endroit où débuter en tant que musiciennes ?

Ensemble : Totalement !
Shana : C’était certainement un bon point de départ pour nous. Je pense que ce qui nous a finalement poussées à partir à Los Angeles, c’est cette impression de ne pas pouvoir grandir d’avantage à Seattle, d’avoir atteint une limite. Mais c’était pour nous un parfait…
Marian : …incubateur.
Lena : La ville est petite et les gens sont aujourd’hui encore très excités par la scène locale, alors ils la soutiennent vraiment. Aussi, parce que c’est petit, tu peux rencontrer tous les groupes que tu veux, te faire des amis et trouver facilement les bons contacts. Tout le monde est si talentueux là-bas, il y a de si bons musiciens…
Shana : Et il y a aussi une belle industrie musicale à Seattle, beaucoup de labels indépendants. C’était génial… Si nous avions démarré dans une ville sans labels comme Hardly Art ou Suicide Squeeze, cela aurait été bien plus difficile de trouver les moyens de partir en tournée, ce genre de choses…

Est-ce que votre déménagement à Los Angeles va changer votre relation avec votre label de toujours, Hardly Art ?

Shana : Pas vraiment. On continue avec ce label, et on travaille beaucoup avec d’autres petites sociétés de Seattle, par exemple pour la fabrication de notre merchandising. On reste connectées à cet endroit.
Marian : Et puis si l’on se réfère aux normes américaines, Seattle – Los Angeles ce n’est pas si loin ! Simplement une traversée entière du pays ! [rires]

Floating Features est sans doute votre album à la production la plus soignée. Est-ce pour vous une évolution naturelle ?

Shana : Oui, je pense. C’est le résultat de cinq années à jouer ensemble, d’un désir de mettre au point notre son. On se rend compte, petit à petit, de ce vers quoi on veut aller.

Dans quelles circonstances l’avez-vous enregistré ?

Shana : A Nashville avec Dan Auerbach de The Black Keys.

Et est-ce que cette production hi-fi impacte votre manière de le jouer en concert ?

Lena : Oui, on a dû y penser ! Beaucoup d’éléments ont été ajoutés en studio. Il a fallu réfléchir à la manière dont on allait exécuter le tout en concert : le clavier supplémentaire, le sampler… Il a fallu arranger les choses différemment, mais c’était amusant !

J’ai souvent entendu à propos de votre musique le terme « surf noir » [en français dans la conversation]. Savez-vous d’où vient ce terme, et pensez-vous qu’il vous représente bien ?

Shana : C’est notre ami Ruben qui l’a dit pour la première fois. Il travaillait pour Hardly Art à l’époque. Il a lancé ça au début et puis c’est resté. Cela fait sens, oui. Je crois que quand les gens entendent « surf », ils pensent aux Beach Boys, à leurs chansons les plus lumineuses et les plus gaies. Le mot « noir » leur fait prendre une autre direction.

Floating Features serait inspiré par l’univers des rêves…

Shana : Oui, c’est vrai. C’est le thème qui a émergé lors de l’écriture des paroles, alors je l’ai poursuivi. On a ensuite essayé d’en rendre compte dans nos clips ou la pochette de l’album.

Shana, tu es en plus d’être musicienne, artiste plasticienne. Tu as notamment dessiné la pochette de votre premier EP, Damp Face. N’as-tu pas envie de mêler plus souvent tes créations artistique à ton projet musical ?

Shana : Je le fais souvent ! Je fais des tee-shirts… Pas beaucoup de posters. J’adore créer des designs de tee-shirts mais pour une raison que j’ignore, je n’aime pas trop faire des posters. Je fais des choses ci et là, et puis je crée sur commission pour d’autres personnes.

Pour finir, un détail qui a attisé ma curiosité… Chacun de vos trois albums contient onze pistes. Est-ce selon vous le nombre idéal ?

Shana : C’est vrai, mais je ne sais pas pourquoi ! On se dit parfois : « Ok, peut-être que c’est assez ! », puis : « Peut-être qu’on devrait en ajouter une pour que ça fasse onze ? ». D’autres fois, on se dit que douze morceaux ce serait bien puis finalement, on réalise que l’un d’entre eux n’a pas sa place.
Marian : On travaille toujours deux ou trois morceaux en plus, puis au moment de l’enregistrement ils ne vont plus avec le reste. Au final, on se retrouve toujours avec onze pistes, mais ce n’est pas voulu !
Shana : On devrait sortir un album de B-sides un de ces jours…
Marian : Et on y mettra onze chansons… [rires]

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