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Kings Of Convenience, année 01

Kings Of Convenience / Photo : Olivier de Banes

De toutes les années passées à la RPM (et son ancêtre magic mushroom), je garde une affection particulière pour les années charnières des ancien et nouveau millénaires : nous étions de plus en plus nombreux dans les locaux de cette adresse finalement assez dingue que fut le boulevard de Ménilmontant (mention très particulière à nos camarades de Repérages, avec lesquels nous multiplierons les relations incestueuses) et ont paru quelques (parfois presque) premiers albums de haute volée — pour preuve, je les réécoute encore aujourd’hui, quelque vingt années après leur sortie. Dans le désordre, je pense tout de suite à Phoenix, Badly Drawn Boy, I Am Kloot, Ed Harcourt, Richard Hawley, The Strokes… Et donc, Kings Of Convenience.

Kings Of Convenience / Photo : Olivier de Banes

Je me souviens de ma première rencontre avec Eirik et Erlend, en novembre 2000, à Amsterdam. De ce concert sur une péniche devant une trentaine de privilégiés qui ne savaient pas encore qu’ils étaient des privilégiés, de la dernière chanson jouée en rappel : une version acoustique de I’d Rather Dance With You. Je me souviens d’Erlend qui avait quitté la chaise où il était resté assis tout le reste du temps, déambulant entre les spectateurs et esquissant quelques pas de danse un peu gauches – mais je crois que c’était calculé. Je me souviens m’être tourné vers Olivier, le photographe, et Julien W., l’attaché de presse du label Source, pour leur dire : “Mais c’est un hit, non ?!” – et entre nous, la version qui paraîtra quatre ans plus tard sur l’album Riot On An Empty Street me donnera (presque) raison. Je me souviens de l’interview du lendemain, dans un bar très lumineux d’Amsterdam, d’Eirik, taiseux, d’Erlend, bavard. Je me souviens de la couve du numéro 47 daté de janvier 2001, du CD qui l’accompagnait (avec la fameuse reprise de A-Ha)… Je me souviens aussi de ce message d’Erlend Oye, quinze ans plus tard, qui me demandait si j’étais disponible pour monter sur la scène de l’Alhambra de Paris pour leur poser des questions lors de cette tournée où ils rejouaient le premier album dans son intégralité – “Parce qu’on n’a pas oublié que vous avez été les premiers à nous mettre en couve”. J’ai finalement décliné car j’avais les oraux d’un concours à préparer (j’ai eu le concours mais malgré ça, je ne suis pas bien sûr d’avoir fait le bon choix – c’est récurrent chez moi) et c’est Julien qui s’y est collé (et c’était mieux ainsi, vu qu’il parle bien mieux anglais que moi). Ces dernières semaines, j’ai beaucoup réécouté le premier album de Kings Of Convenience – et le deuxième aussi. Alors, c’est peut-être pour ça que je me suis souvenu tout ça…

Kings Of Convenience – Grand Royal

Kings Of Convenience / Photo : Olivier de Banes


À force d’entendre parler de samplers, d’ordinateurs, de pro-tools ou, plus généralement, de technologie, on en était presque venu à oublier que simplicité pouvait rimer avec beauté. Heureusement, deux amis norvégiens originaires de Bergen, Eirik Glambek Bøe – le brun – et Erlend Øye – le roux –, désormais plus connus sous le nom de Kings Of Convenience, arrivent en ce début d’année pour nous le rappeler. Avec ses compositions miniatures, ses guitares toutenbois, ses mélodies claires comme de l’eau de roche et deux voix angéliques – qu’il ose parfois orner de quelques arrangements discrets –, le duo offre une musique entièrement dédiée à l’acoustique, des chansons d’une sobriété exemplaire, comme autant d’instantanés troublants d’un quotidien mélancolique. Quiet Is The New Loud, ont-ils choisi comme manifeste : laissez-vous bercer…

Amsterdam. Novembre 2000. Alors que, dehors, les frimas de l’hiver n’engagent pas à la flânerie, une trentaine de curieux se sont entassés sur une minuscule péniche. Tout au fond, assis sur de rudimentaires chaises en bois, Eirik Glambek Bøe et Erlend Øye – qui ont décidé un beau jour d’unir leurs destinées sous le nom de Kings Of Convenience – interprètent leurs morceaux à la simplicité désarmante – deux guitares, deux voix, l’équation est facile – devant ce public silencieux qui, visiblement, n’a pas la moindre idée de qui sont ces deux jeunes gens, mais tombe peu à peu sous le charme de ces compositions aussi rudimentaires que contagieuses, se laissent séduire par ces mélodies surgies d’un autre temps, et conquérir par l’humour dont fait preuve le duo pour présenter leur répertoire ou la reprise du Manhattan Skyline de A-Ha. “Vous avez sans doute reconnu cette chanson ?”, demandait ainsi poliment Eirik à la fin de leur version. “Elle est l’œuvre de compatriotes à nous, mais qui sont pour le moment bien plus connus…” Le tonnerre d’applaudissements qui retentit à la fin d’une prestation trop courte, les sourires béats qu’arborent les petits et les grands ne laissent planer aucun doute quant à l’étrange pouvoir de séduction dont font preuve les chansons de Kings Of Convenience…

Il suffit d’à peine quelques heures pour se rendre compte des différences flagrantes qui auraient dû opposer Eirik et Erlend. Le premier est aussi réservé et timide que le second peut se montrer expansif et caustique. Eirik, emmitouflé dans son duffle coat, incarne à la perfection l’idée que l’on peut se faire de l’incurable romantique. Erlend – avec ses énormes lunettes d’éternel étudiant qui lui mangent la moitié du visage et ses faux airs de Grand Duduche – est une véritable pile électrique. Parler, plaisanter, danser semblent être pour lui autant de secondes natures. Lorsque l’un pense à regagner sa chambre d’hôtel douillette, l’autre s’enquiert d’une soirée où l’on pourrait s’amuser jusqu’à l’aube. Ces deux garçons, âgés de vingt-quatre ans, se sont rencontrés il y a plus de huit années maintenant. “Nous avons appris à jouer de la guitare ensemble”, explique Erlend, devant une tasse de thé bouillant. “Forcément, ça crée des liens !”, poursuit-il sur un ton goguenard. “Nous étions tous les deux passionnés de musique. En résumant, on pourrait dire que, pour nous, il y a eu d’abord Pink Floyd, ensuite, The Cure et puis, nous avons découvert la scène shoegazing, avec Slowdive et Ride. Presque fatalement, en 1995, les deux compères finissent bien sûr par se retrouver dans un groupe. Au sein de Skog – prononcez Skoug –, Erlend est le chanteur, Eirik, le guitariste, alors que deux autres personnes – déjà oubliées par l’histoire – s’occupent de la rythmique (NDLR 2020 : il s’agissait d’Anders Waage Nilsen et Øystein Bruvik, que l’on retrouvera plus tard dans le projet d’Eirik, Kommode). “C’était marrant. Nous étions, comment dire… Nous étions jeunes ! Et comme tous les jeunes, nous avions envie de faire du bruit, nous voulions maîtriser la puissance de l’électricité. Je chantais alors en norvégien. J’ai réécouté le disque il n’y a pas longtemps… Ma voix est vraiment terrifiante. Nous avions enregistré ce maxi au bout d’un an et lorsqu’il est sorti, on pensait bien sûr qu’il était extraordinaire. À cause de nos diverses influences, il y avait tout de même un morceau de plus de… huit minutes”. Mais comme souvent, une fois envolées les premières illusions, la formation se déchire : problèmes d’ego, divergences musicales, différences de motivation. Un beau jour, alors que le batteur et le bassiste ne peuvent se libérer, Eirik et Erlend se retrouvent en studio pour un disque hommage rendu par des formations locales à Joy Division. “On avait entendu une annonce à la radio. Comme on ne voulait pas rater la moindre occasion, on a décidé d’y participer”. Les deux compères choisissent The Eternal – morceau de clôture de l’album Closer – et optent pour une version (presque) acoustique. “Eirik mourrait d’envie de chanter, alors je l’ai laissé faire. Et puis, comme je ne voulais pas me faire damer le pion, j’ai ensuite rajouté ma voix. C’est là que l’on a découvert que nos deux timbres se mariaient parfaitement”. Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent de réaliser le tout premier enregistrement de ce qui deviendra quelque temps plus tard Kings Of Convenience. “Oui, en quelque sorte”, reprend Eirik. “D’autant plus que les gens du label nous ont dit que notre reprise était un peu la rencontre entre Joy Division et… Simon & Garfunkel. Comme quoi, cette comparaison ne date pas d’aujourd’hui”.

Cette reprise servira à Skog d’épitaphe. Mais malgré les liens qui unissent les deux jeunes hommes, ils ne se lancent pas bille en tête dans un nouveau projet. “C’est vrai que le public doit avoir l’impression que tout est allé très vite pour nous, mais Kings Of Convenience est le résultat de huit années d’amitié. Ça nous a permis de développer une connivence sans laquelle ce groupe ne pourrait pas fonctionner. On a découvert des tas de choses ensemble, et c’est très important pour notre équilibre aujourd’hui. Que ce soit Eirik ou moi, nous n’avons jamais appris la science des harmonies, nous l’avons découverte en autodidactes. L’une des idées de départ, c’était d’essayer d’utiliser au mieux nos talents respectifs, de tirer profit de nos limites : je ne suis pas un chanteur très technique, alors, j’essaye de rendre ma voix intéressante, en chantant doucement par exemple. C’est aussi pour cela que l’on utilise les chœurs. On n’a jamais eu de modèles particuliers, nous n’avons pas écouté les disques de Simon & Garfunkel en nous disant : ‘Voilà ce que nous devrions faire’. Maintenant, c’est vrai qu’un groupe comme Belle & Sebastian m’a fait prendre conscience que l’on n’était pas obligé de faire du bruit pour se faire entendre, qu’il était possible de composer de manière subtile”. Un an après le split, en 1997, les deux amis partent pour quelques jours en Tunisie, et prisonniers d’un orage dantesque, ébauchent leurs premiers morceaux à l’aide de leurs guitares acoustiques. “L’autre challenge que nous avons voulu nous imposer, c’était d’arriver à composer des choses intéressantes, séduisantes, avec une instrumentation réduite à sa plus simple expression et sans suite d’accords gratuits. De toute façon, si tu écris une bonne chanson, tu peux vraiment te permettre de la traiter comme bon te semble : cela restera toujours une bonne chanson… On voulait aussi raconter des histoires ordinaires. En gros, Eirik essaye dans ses textes d’être un peu plus universel, tandis que moi, je m’en tiens à des observations de tous les jours. Sur Quiet Is The New Loud, le morceau qui décrirait le mieux Eirik serait Singing Softly To Me, tandis que pour moi, ce serait Failure”.

Bergen. Noël 1997. Dans cette ville norvégienne que l’on imagine un peu triste et surtout d’un calme presque effrayant, que l’on voit bien disparaître chaque hiver sous un épais manteau de neige qui invite à rester chez soi, Eirik et Erlend enregistrent sur un quatre-pistes emprunté les deux premières chansons de Kings Of Convenience, I Don’t Know What Can I Save You From et Brave New World. Mais ce ne sont que les premiers balbutiements. Car les deux garçons quittent leur ville natale pour gagner l’Angleterre. Non pas pour assouvir des rêves de pop star en devenir, mais pour poursuivre des études. Eirik vit à quelques kilomètres de Londres, dans une sorte de réserve naturelle, Erlend au sein même de la capitale britannique. Pourtant, Kings Of Convenience poursuit son apprentissage, continue d’écrire ces miniatures entièrement dévouées à l’acoustique, au charme suranné, aux mélodies désarmantes. “La composition est vraiment un travail en commun chez nous”, explique Erlend. “Même si l’un d’entre nous apporte toujours l’idée de départ, on discute beaucoup. Notre musique n’est pas primaire, mais plutôt réfléchie, bien qu’elle semble très simple. Un bon exemple serait Winning A Battle, Losing The War. Eirik avait enregistré une ébauche et tenait à me la faire écouter. Comme la qualité du son n’était pas très bonne, j’ai compris ‘sunsets on the war’ au lieu de ‘sunsets on the wall’. Et l’on a décidé de garder mon erreur !” Peu à peu, le duo se forge un joli répertoire. Parfois, il orne ses titres d’une trompette lointaine ou leur offre une rythmique bricolée. Leurs compositions séduisent un de leurs amis à Bergen qui, coquin de sort, est justement à la tête d’un label, Tellé Records, certes dédié à l’électronique, mais qui a envie d’ouvrir une division plus pop baptisée Éllet. De l’autre côté de l’Atlantique, la structure Kindercore tombe sous le charme boisé de ces chansons pastorales. Pendant ce temps, Erlend a emménagé à Manchester, où il rencontre des pairs musiciens : Alfie, Andy Votel ou Badly Drawn Boy deviennent parmi les premiers fans du groupe. “C’est vrai que Damon Gough nous a proposé de venir sur Twisted Nerve… C’était presque tentant”. Mais c’est pourtant les Américains qui vont recueillir les premiers joyaux tombés de cette drôle de couronne. Un album voit le jour au printemps 2000. Enregistré avec les moyens du bord, on y retrouve déjà, dans des versions différentes, cinq morceaux qui font aujourd’hui la splendeur de Quiet Is The New Loud. “En fait, avant que ne sorte le disque sur Kindercore, Source nous a contactés. On leur avait envoyé une démo, sur les conseils d’un ami qui nous avait dit qu’ils recherchaient de nouvelles signatures. Comme on aimait bien Air, on s’est dit qu’on pouvait toujours tenter le coup. Ils nous ont appelés pour en savoir plus et décidé de nous signer. Mais on a quand même tenu à sortir l’album aux USA, même en tirage limité”.

Kings Of Convenience / Photo : Olivier De Banes

Kings Of Convenience a passé le mois de mai dernier en studio à Liverpool, sous la houlette de Ken Nelson, responsable de deux des albums révélations de l’an passé, le Parachutes de Coldplay et le The Hour Of Bewilderbeast de Badly Drawn Boy. “C’est plutôt bon signe”, plaisante Erlend. “Dès qu’il participe à un disque, celui-ci semble se transformer en succès !” Mais les deux compères ne semblent pas forcément avoir besoin d’aide extérieure tant ils ont les idées claires quant à leurs chansons. Ils ont certes accepté, à la demande de leur label, de confier trois de leurs titres à l’historique arrangeur David Whitaker – qui a accroché à son palmarès des noms tels que les Stones, Serge Gainsbourg ou Saint Etienne –, mais pour refuser, au final, leur présence sur l’album. “C’était une expérience étrange… Notre musique est tellement fragile que le moindre faux-pas peut déstabiliser l’ensemble. Parfois, nous passons des heures pour parvenir à ne pas rompre l’harmonie qui existe entre nos deux guitares. À chaque fois que l’on a essayé de rajouter trop d’éléments, ça n’a pas fonctionné… (NDLR 2020 : une version de Toxic Girl finira par voir la jour, entre autres sur la complition Versus). Comment douter de ces propos à l’écoute de Quiet Is The New Loud, de ces onze compositions baignées d’une atmosphère sereine et apaisante, où chaque détail – le plus minime soit-il – semble être effectivement d’une importance vitale ? Comment ne pas tomber amoureux d’un album atemporel, à la mélancolie délicieusement contagieuse, qui rappelle la douceur de Nick Drake et la noirceur d’un Red House Painter ? Entre bossa minimale – Singing Softly To Me – et folk crépusculaire – Winning A Battle, Losing The War –, ce disque est aussi une œuvre de fans. “Nous avons des goûts très différents”, poursuit Erlend. “Mais nous avons décidé de ne garder que les références que nous partageons. Je n’arrête pas d’écouter de la musique, je me moque des styles. Je chante par exemple un morceau sur l’album de Röyskopp, une autre formation de Bergen qui fait de l’électronique, signée sur Wall Of Sound (NDLR 2020 : il chante en fait sur deux titres, Poor Leno et Remind Me).  Notre nouveau single a été remixé par Andy Votel… On sait Eirik et moi qu’il n’y aura pas d’autres membres dans Kings Of Convenience, mais cela ne veut pas dire pour autant que l’on ne fera pas appel à des invités. Pourquoi ne pas sortir un disque où l’on chante sur des musiques composées par d’autres musiciens ? J’adore la scène de Chicago, j’aime beaucoup Phoenix. En concert, il nous arrive de faire des reprises de Love And Money. Récemment, j’ai été émerveillé par Utopia de Goldfrapp : quelle chanson fantastique…” Pour peu, on sentirait presque le garçon jaloux. Mais il se ressaisit bien vite. “À Bergen, il existe beaucoup de groupes intéressants. Mais, ils sont trop paresseux… En général, ils se satisfont de deux concerts dans l’année, sont tout heureux d’être reconnus dans la rue principale et passent ensuite leur temps dans un bar à boire des bières et à discuter de ce qu’ils pourraient faire. Le problème, c’est qu’ils ne dépassent jamais le stade de la discussion. Pour nous, c’est impensable, vu que… nous ne buvons pas d’alcool ! Moi, j’ai des rêves et je veux tout faire pour les réaliser. Déjà, ce qui nous arrive aujourd’hui est incroyable : savoir que notre album va sortir dans l’Europe entière et que l’on va voyager un peu partout…”

Même si Eirik reste plus posé, on le sent tout aussi excité que son compagnon. On le serait à moins. À l’heure du tout technologique, ces deux garçons ont commis un album anachronique, qui pourrait toucher le plus large des publics. Du fan transi de Belle And Sebastian aux quinquagénaires qui ne pensaient pas goûter à nouveau à des plaisirs aussi simples. “C’est marrant que tu dises cela car aujourd’hui, nos plus grands fans sont souvent les amis de nos parents, qui n’en reviennent pas que deux jeunots de notre espèce osent faire ce genre de musique…” En Norvège, le single Toxic Girl s’est d’ailleurs hissé jusqu’à la sixième place des charts, ce qui a valu au groupe une apparition dans une prestigieuse émission de télé. “On est passé juste après un sujet sur le… couple royal. On a joué live et il y a eu un petit reportage sur notre reconnaissance à l’étranger. Alors, si jamais votre magazine arrive dans notre pays avec nous en couv’, ils vont sûrement nous nommer ambassadeurs !” Ce qui, pour des Rois, serait la moindre des choses.

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